Jean-Michel CHAPOULIE. L’école d’État conquiert la France. Deux siècles de politique scolaire.

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, 616 pages. « Histoire »

par Guy Brucy  Du même auteur

L’École d’État conquiert la France.Jean-Michel Chapoulie. L’École d’État conquiert la France.: Deux siècles de politique scolaire. Rennes,Presses universitaires de Rennes, 2010,616 p. 
Le livre de Jean-Michel Chapoulie offre un remarquable exemple des bénéfices que l’articulation réussie de l’histoire et de la sociologie peut apporter à l’intelligibilité des réalités de notre temps. Parmi celles-ci, il en est deux qui, aujourd’hui, revêtent le caractère d’évidences indiscutées : le temps passé à l’école – près de vingt années de la vie des individus – et le but assigné aux études – préparer à l’exercice d’une profession. L’auteur cherche moins à comprendre le « pourquoi » de cet état de fait que le « comment ». Travaillant dans la longue durée, il ne se contente pas d’appréhender l’aspect quantitatif du problème par une étude statistique rigoureuse ; il rompt avec les approches classiques en déplaçant la focale sur les caractéristiques de l’offre et de ses variations. Par l’ampleur de ses investigations, impressionnantes de minutie, il revisite les chronologies, réévalue l’importance des enseignements intermédiaires, réfute la thèse de la scolarisation par la « demande sociale » pour, au terme de son travail, s’élever au niveau d’une vision renouvelée et stimulante du « processus de développement de la scolarisation sur deux siècles » (p. 19).

La première partie s’attache à « la genèse de l’organisation et des problèmes du système scolaire de la Troisième République ». Présentant les « théories indigènes de l’école » après 1789, il suit de près les transformations de l’enseignement primaire entre 1830 et 1880 qui aboutissent au triomphe d’un modèle suffisamment souple pour s’adapter aussi bien aux écoles urbaines qu’aux écoles rurales. Surtout, il traque les premières manifestations d’une nouvelle forme de scolarisation : les enseignements intermédiaires. Destinés aux « classes moyennes », ils sont l’objet de réalisations variées – filières spéciales des collèges, cours à vocation professionnelle, écoles primaires supérieures – qui, en dépit d’une histoire complexe, finissent par s’imposer au point d’avoir une influence durable sur l’évolution de l’enseignement secondaire. C’est du reste dans cette perspective que se pose alors la question de savoir si l’école peut ou non préparer au travail. L’auteur souligne d’emblée toute la complexité du problème : d’abord parce que la création d’un enseignement professionnel n’est pas au premier plan des préoccupations, ensuite parce qu’elle est « un sujet de spéculations plus que l’objet de réalisations » (p. 98), enfin parce qu’elle n’est pas dissociée d’une réflexion sur la condition ouvrière. Malgré les obstacles, des solutions émergent peu à peu à l’échelon local et les débats s’amplifient sur la nécessité de créer des établissements scolaires spécifiquement dédiés à l’apprentissage d’un métier.

La deuxième partie analyse le « fonctionnement ordinaire » du système scolaire de la IIIe République. Après avoir donné une vision d’ensemble des évolutions de la scolarisation entre 1800 et 1940 dans les filières masculines et féminines de l’enseignement prolongé, Jean-Michel Chapoulie change d’échelle d’observation pour examiner finement les manières dont raisonnent et agissent les administrateurs à tous les niveaux pour recruter suffisamment d’élèves dans un contexte d’étiage démographique et de forte concurrence entre établissements. Le respect de l’obligation scolaire est au cœur du chapitre VIII dans lequel on voit les réticences initiales des familles se muer progressivement en acceptation au cours des années 1920 pour être définitivement maîtrisées à la fin des années 1940. Les pages consacrées à l’émergence et au développement de l’enseignement technique sur une longue période (1860-1940) montrent comment, entre les deux guerres, l’intense activité de l’Association française pour le développement de l’enseignement technique, l’appui de l’Union des industries métallurgiques et minières, le soutien de parlementaires influents et la politique habile et discrètement efficace de la direction de l’enseignement technique, aboutissent aux votes de budgets favorables au développement du réseau des écoles pratiques de commerce et d’industrie (EPCI) et des écoles nationales professionnelles (ENP).

La question de l’égalité d’accès à l’instruction constitue l’axe autour duquel s’organise l’imposante troisième partie. Il s’agit de comprendre comment, à partir d’une critique précoce (dès 1898) du jeu des inégalités sociales dans le système scolaire, se sont articulées croissance de la scolarisation et réorganisations de l’institution. Le grand mérite du livre est d’éclairer les rapports entre le renouvellement du questionnement sur l’accès des enfants des couches populaires à une scolarisation prolongées et le contexte idéologique et politique des dernières années du XIXe siècle et du début du XXe. Il montre ainsi que les critiques des instituteurs syndicalistes et d’anciens élèves des ENS aboutissent à une contestation radicale de la légitimité de l’organisation scolaire mise en place depuis 1880. Le lecteur découvre à cette occasion les plans de réorganisation proposés par Paul Lapie et Ludovic Zoretti, qui ouvraient d’autres possibilités de réformes que celles qui furent ultérieurement suivies, relativisant du même coup la portée du projet des Compagnons de l’Université nouvelle. C’est précisément l’arrière-plan des tentatives de réformes des années 1921-1925 qu’explore le chapitre XII en éclairant de façon très convaincante les interactions entre conjoncture politique, enjeux de carrières, partis, groupes d’influence et convictions personnelles à travers les exemples des deux ministres Léon Bérard et François Albert. Au-delà de ces cas particuliers, Jean-Michel Chapoulie invite à une salutaire réflexion sur les limites posées à l’action des politiques. Son analyse du lent cheminement des idées et des expérimentations en faveur de l’école unique permet aussi de pointer les questions vives laissées dans l’ombre par les réformateurs du plan Langevin-Wallon : ainsi ils ne répondent pas à la question de savoir en quoi devaient consister les adaptations de l’enseignement secondaire au nouveau public censé y accéder ; de la même manière le manque d’enquêtes précises sur la structure de la population active les empêche de se prononcer clairement sur les rapports entre filières de scolarisation et structures des emplois à pourvoir ; enfin, ils restent flous sur la répartition des enfants entre les différentes filières en fonction de leurs compétences scolaires.

Après avoir brossé le panorama économique et social dans lequel se modifient les représentations que les hauts fonctionnaires et les politiques se font des finalités de l’école, le livre réévalue les apports de la IVe République. C’est ainsi qu’un ensemble d’éléments, souvent relégués au second plan, ont efficacement concouru au développement des scolarisations prolongées : la création des centres d’apprentissage, de la filière M’ et de la « section technique » du baccalauréat ainsi que la croissance significative du budget de l’Éducation nationale, sont autant d’aménagements qui font qu’à la fin des années 1950, près de la moitié de chaque génération suit une scolarité au-delà de l’obligation. La création des collèges d’enseignement secondaire constitue l’élément central à partir duquel sont analysées les réformes de la période 1959-1967 (chapitre XVII). On y voit à l’œuvre l’activisme des inspecteurs d’académie (le cas du Loiret est exemplaire) pour recruter les élèves des classes de sixième (p. 426-432) et on pénètre au cœur du processus de décision gouvernementale qui, en avril 1963, aboutit à la création des CES. Les pages consacrées aux « raisonnements sur l’école des réformateurs » montrent à quel point les décisions prises en matière de politique scolaire reposent sur des réflexions dont la cohérence est peu assurée parce qu’elles s’appuient sur des informations incertaines.

Les conséquences des réformes des années 1959-1967 sont l’objet de la dernière partie. Contribuant à la redécouverte et à la reconnaissance des inégalités sociales face à l’école, les productions statistiques et les travaux de sciences sociales participent à l’émergence de l’échec scolaire comme problème public. C’est aussi au cours de la même période qu’à la suite de la mise en place d’une nomenclature en « niveaux de formation » par les experts du IVe Plan pour gérer les flux d’élèves à accueillir en fonction des emplois prévisibles, les questions de formation professionnelle de la main-d’œuvre sont désormais au cœur des politiques scolaires. Le « regard distant » porté sur les aménagements institutionnels effectués entre 1967 et 2000 conduit Jean-Michel Chapoulie à un triple constat : le tronc commun jusqu’en troisième n’a pas été complètement réalisé pour la totalité de chaque génération ; les enseignements professionnels ont connu une « longue dérive » (p. 504) et l’orientation dépend, comme au temps de la IIIe République, des capacités d’accueil, des moyens en personnel et de la taille relative des générations. Dans l’ultime chapitre consacré à une « vue d’ensemble rétrospective » de la scolarisation, l’auteur interroge avec une rare pertinence les notions de « démocratisation » et d’« égalité des chances ». Ce faisant, il se livre à l’examen critique des enquêtes et des manières d’en interpréter les résultats. À l’issue d’une remarquable réflexion méthodologique, le verdict est sans appel : l’arbitraire des définitions, le flou des catégorisations, l’usage immodéré d’outils statistiques insensibles aux transformations de longue durée, invalident toute conclusion simpliste formulée en termes de démocratisation ou de non-démocratisation.

L’ouvrage bénéficie de la longue familiarité de son auteur avec les archives : outre les séries F 17 et F 17bis des Archives nationales, il a exploré de nombreux autres gisements non seulement au niveau national mais aussi départemental et même municipal. Il a également exploré les fonds des bibliothèques de l’INRP, des ENS, de la Sorbonne, du Musée social, du CNAM, de l’INOP, de l’AFDET sans pour autant négliger une foule de publications en tout genre : revues, rapports officiels, bulletins statistiques, mémoires d’époque, etc. Dans les annexes, il procède à une méticuleuse présentation des sources et des méthodes utilisées pour construire les quinze tableaux et les six cartes de son livre ; il propose ensuite, sous le titre « Échantillonnage, éléments de preuve et mode de rédaction », une analyse critique de quelques problèmes de méthode rarement exposés avec autant d’honnêteté intellectuelle. Les repères chronologiques, les index des noms de personnes, des notions, des dispositifs institutionnels et des situations scolaires ainsi que l’impressionnante bibliographie « socio-historique » que complètent, au fil des chapitres, de riches notes infrapaginales, constituent autant d’outils précieux pour les chercheurs.

On l’aura compris, cet ouvrage est d’ores et déjà la référence indispensable à lire sans attendre.

Guy Brucy



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