Jean-Marc Olivier, Des clous, des horloges et des lunettes…, 2004

par Pierre Judet  Du même auteur

Quand Raoul Blanchard évoque dans Les Alpes occidentales la disparition de l’importante clouterie des Bauges (Savoie) devant la concurrence des « pointes de Paris » fabriquées à la machine, il fait aussitôt la comparaison avec la poursuite du processus industriel qui a lieu à Morez. En effet, dans ce canton du haut Jura, l’horlogerie succède à la clouterie dans la première moitié du XIXe siècle et celle-ci est relayée ensuite par la lunetterie. Le travail de Jean-Marc Olivier décrit un « modèle » morézien qui semble bien détenir la formule du « développement durable ». C’est pourtant la première étude d’importance sur ce cas. Selon l’auteur, cette lacune s’explique par l’absence de grandes usines, l’absence de grandes grèves et l’absence de grandes marques. Ce n’est que très récemment que la DATAR a donné ses lettres de noblesse à cette région industrielle en la qualifiant de « district industriel ». Le travail de Jean-Marc Olivier en fait la genèse. Ce livre, qui résulte d’une thèse soutenue en décembre 1998, est très agréable à lire, abondamment illustré et documenté et c’est un bel outil de travail grâce notamment à son double index et à sa bibliographie foisonnante.

Le premier atout dont bénéficie ce système de production localisé est d’être profondément ancré dans le monde rural. L’altitude (environ 1 000 m), le froid, la longueur de l’hiver et la mauvaise qualité des sols n’empêchent pas les habitants du haut Jura d’être très attachés à leur petite patrie, attachement dû, selon l’auteur, à l’histoire dont ils sont les héritiers. Peuplé tardivement sous forme de hameaux, le canton de Morez a longtemps été dans la dépendance de l’abbaye de Saint-Claude sous le régime de la mainmorte. Celui-ci contraignait les familles serves à vivre dans la « communion » des biens et, en pesant surtout sur les cultures vivrières, il ne pouvait que les inciter à rechercher d’autres sources de revenus. Ainsi s’expliquerait un attachement à la terre qui, loin de se démentir à l’époque contemporaine, pousse les Moréziens à rester et à devenir « propriétaires » – le plus souvent micro-propriétaires. De ce fait, un monde pluriactif conciliant croissance démographique et absence d’exode rural s’est épanoui au XIXe siècle, ce qui permet à l’auteur de parler d’une « industrialisation douce ».

Cet héritage rural n’a rien de contradictoire avec le renouvellement, bien au contraire. La croissance et les reconversions de l’industrie accompagnent en effet l’évolution de l’agriculture vers les productions laitières et fromagères qui demandent toujours moins de bras. C’est que ce monde bénéficie d’une très longue expérience dans le travail du fer et la fabrication de clous à la forge qui atteint son apogée au XVIIIe siècle ne disparaît pas purement et simplement au siècle suivant devant la concurrence du clou mécanique fabriqué à froid. Elle se poursuit grâce à la pluriactivité et grâce à quelques productions spécialisées (clou d’ardoise par exemple). Elle donne lieu à des essais de modernisation avec le développement de la tréfilerie et trouve enfin un débouché pour certaines de ses compétences dans l’horlogerie qui ouvre un nouveau cycle industriel dès la première moitié du XIXe siècle. La fabrication des horloges de parquet (les « comtoises ») et d’édifices devient la spécialité de Morez qui écoule sa production d’abord en France, en utilisant les compétences des rouliers paysans du haut Jura habitués à convoyer pendant l’hiver une partie de la production locale de fromage, puis dans tout le bassin méditerranéen. Dans la seconde moitié du siècle, c’est la fabrication des montures de lunettes qui prend le relais d’une horlogerie devenue moins dynamique. Les outils et les techniques de la clouterie, de la pointerie, de la tréfilerie et de l’horlogerie trouvent ainsi à s’employer dans la nouvelle activité en conférant au canton une très nette supériorité sur ses éventuels rivaux. C’est Morez qui assure la démocratisation des lunettes et qui profite des bouleversements du rapport à l’écrit : l’extension du marché des lunettes est telle que l’horizon de vente de la petite ville s’élargit au monde entier. Encore une fois, les habitants du haut Jura ont conservé la maîtrise du marché. C’est ce souci qui pousse les patrons du haut Jura à se regrouper en un syndicat pour éviter la mainmise des grossistes en « articles de Paris », très actifs dans le canton à la veille de la Première Guerre mondiale. Le contrôle de la maîtrise des débouchés se révèle être un des points décisifs du développement dans la longue durée.

Lors de chacune de ses reconversions, l’espace de la nébuleuse industrielle morézienne s’est élargi dans la zone rurale et Morez, bourgade sans importance au début du siècle, devient, du fait des besoins de la fabrique, un petit centre urbain. Mais l’impulsion modernisatrice vient souvent de la campagne et de la montagne. Le berceau de la lunetterie est rural : l’activité se répand dès 1796 à partir du hameau des Rivières. Après les marchands de clous, ce sont les établisseurs horlogers qui organisent la division des tâches et la dispersion des activités en donnant du travail dans les campagnes. Comme la fabrication des montures de lunettes comporte presque 200 « passes » en général assez simples, non seulement la nouvelle activité ne rompt pas avec la manufacture éclatée, mais l’aire de celle-ci s’étend et la part des femmes augmente jusqu’à représenter bientôt la moitié de la main-d’œuvre. Après la clouterie et l’horlogerie, la lunetterie est un monde de petites entreprises. Les plus importantes sont à Morez mais, vers 1900, aucune ne dépasse 100 ouvriers. C’est dire si patrons et ouvriers sont proches et si les ascensions sociales ne sont pas rares puisque nombre de patrons des usines de Morez sont d’anciens pluriactifs ruraux. Pourtant des grèves éclatent à partir de 1902 et elles sont souvent victorieuses, même si la grève des lunetiers ruraux de 1908 échoue en raison des divisions de la main-d’œuvre et si les syndicats disparaissent quasiment en 1912 après avoir compté jusqu’à 600 adhérents. Peut-on dire pour autant qu’il n’y a ni tensions sociales majeures ni véritable « classe ouvrière » dans le haut Jura ? De ce point de vue, Morez ressemble à d’autres petits centres industriels. Proximité ne veut pas dire absence de conflits. Au contraire peut-être. Combien de conflits ont été oubliés parce qu’ils n’ont pas débouché sur un drame ? La main-d’œuvre est hétérogène, certes, mais E.P. Thompson a montré que c’est dans la lutte qu’existe la « classe ouvrière ». Or Jean-Marc Olivier décrit un important noyau d’ouvriers lunetiers qualifiés rassemblés à Morez et il l’évalue à 250 individus en fin de période. Ce groupe, constitué dès le milieu du siècle, hérite d’un savoir-faire acquis dans la clouterie et l’horlogerie. Ce groupe est-il proche du patronat ? Est-il en conflit avec lui ? Les voies d’accès à l’entreprise sont-elles temporairement bloquées à la fin du siècle ? Quel est le rôle du groupe dans les grèves ? Cette chronologie et l’adhésion au syndicat, massive bien qu’éphémère, font penser par exemple à celles du mouvement ouvrier horloger en Suisse, dans le Doubs et surtout dans la vallée de l’Arve en Haute-Savoie.

Le travail de Jean-Marc Olivier repose sur d’impressionnantes données recueillies à partir du croisement de sources multiples et c’est sur la reconstitution de 205 généalogies descendantes qu’est basée sa thèse. Cette démarche prosopographique et microhistorique met en valeur une très forte continuité doublée d’une absence de déclassement. Voilà qui relance la problématique de la proto-industrialisation en la croisant avec celle de la pluriactivité et celle des districts industriels. En effet, le système morézien se renouvelle en s’adaptant. La survie et le développement de la nébuleuse métallurgique ne sont pas dus à la domination d’une ville-centre. Au contraire, c’est le dynamisme industriel de campagnes pluriactives qui permet son développement. À Morez, pas de grande propriété aristocratique ou bourgeoise : la possession d’un capital de 10 000 F suffit pour affirmer sa réussite et celle-ci retourne en partie à la terre. À Morez, les succès de l’industrie vont de pair avec les succès d’une agriculture de petite propriété ménageant les équilibres sociaux. Cette démonstration, très convaincante, a pourtant un peu tendance à minorer les tensions, les conflits et les mobilités pour mettre l’accent sur des continuités réelles mais qui peuvent apparaître quelquefois comme un « donné ». L’attachement à la terre, par exemple, n’est-il pas plutôt le résultat d’un processus toujours renouvelé qu’une sorte de « pesanteur historique » ? Néanmoins, et c’est ce qui compte, nous sommes en présence d’une très belle histoire sociale du développement.



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