Jean-Luc PINOL et Maurice GARDEN, Atlas des Parisiens de la Révolution à nos jours

Paris, Parigramme, 2009, 288 pages.

par Emmanuel Bellanger  Du même auteur

L’Atlas des Parisiens de Jean-Luc Pinol et Maurice Garden est un bel ouvrage qui s’inscrit dans une continuité éditoriale, l’Atlas historique des villes de France paru en 1996 sous la direction de Jean-Luc Pinol. Dans ce premier essai à visée comparative, Paris était déjà scrutée à égalité avec Lyon, Marseille, Montpellier, Rouen, Lille, Nantes, Strasbourg, Toulouse et Bordeaux. En 2009, Jean-Luc Pinol et Maurice Garden, deux spécialistes de la socio-histoire de la France urbaine des XVIIIe, XIXe et XXe siècles récidivent, mais le projet est différent. L’approche est monographique et thématique. Elle ne se polarise pas sur la forme urbaine et s’attache davantage à décrypter la vie des Parisiens observée sur deux siècles. Cet atlas nous livre une histoire érudite et insolite des usages sociaux de l’espace urbain, accessible au plus grand nombre et en résonance avec l’actualité du Grand Paris.

Les auteurs décryptent la vie parisienne dans ses dimensions laborieuses, familiales, récréatives, spirituelles, résidentielles ou politiques, de la Révolution, qui fait de cette cité l’épicentre du pouvoir central, jusqu’au début du XXIe siècle, qui projette Paris, devenue agglomération, dans l’ère mondialisée des métropoles. L’Atlas des Parisiens met en perspective les multiples fonctions de cette ville cosmopolite qui a aimanté le dynamisme démographique, le développement économique et les richesses fiscales de la France, au point d’être caricaturée sous les traits d’une cité dominatrice, égoïste et colonisatrice, sans égard pour ses banlieues et sa province. Un discours récurrent, plus qu’une réalité, consacré dans les années 1940 par l’ouvrage à succès Paris et le désert français de Jean-François Gravier.

Dans leur introduction, Jean-Luc Pinol et Maurice Garden mettent en lumière les deux ruptures majeures qui marquent l’histoire des Parisiens. La première est associée à la période haussmannienne, les grands travaux, l’extension des réseaux, l’annexion de la « petite banlieue » en 1860 et son intégration administrative, technique et politique. La seconde rupture coïncide avec les années 1960-1970. Un siècle s’est écoulé : Paris entre désormais dans une phase d’érosion démographique et de perte d’attractivité au profit des départements suburbains et des métropoles provinciales en pleine expansion.

La désindustrialisation, qui singularise cette période, n’a pas uniquement affecté les banlieues populaires ; les auteurs rappellent que la capitale était encore, il n’y a pas si longtemps, « une grande ville industrielle ». Son peuplement s’apparentait au « creuset démographique de la mixité sociale ». En l’espace d’un siècle, le Paris des ouvriers (744 000 en 1891, 89 000 en 1999) a perdu de sa superbe. Cette « capitale agitée » au temps des révolutions et des barricades s’est métamorphosée. Les clivages sociaux se sont accentués comme le montre la remarquable cartographie des ouvriers, des employés, des domestiques, des concierges, des fonctionnaires, des nobles, des patrons, des cadres ou des professions libérales.

Ces dernières décennies, la tertiarisation de l’économie, la concentration du système financier et l’inflation des loyers et des prix du foncier ont modifié en profondeur l’espace parisien (l’évolution du prix des logements et des loyers est retracée de 1840 à 1995 !). L’ouvrage met ainsi en exergue deux clivages structurants. Le premier, moins connu, distingue le noyau urbain de la capitale (dont le bâti est pour l’essentiel antérieur à 1870) des arrondissements à deux chiffres à l’urbanisme et au peuplement moins figés et plus contrastés. Le second clivage, mieux connu, démarque l’est parisien de l’ouest parisien à l’entre-soi bourgeois plus affirmé. Une des leçons de ce livre tient justement à la mise en perspective de la gentrification de la capitale qui a renforcé la ségrégation, les déplacements pendulaires et la spécialisation des territoires franciliens.

Mais Paris reste encore une ville de mobilité et d’immigration ; « les natifs [sont restés] nettement minoritaires ». La capitale a toujours appartenu aux banlieusards. « Les acteurs de l’histoire sociale de Paris ne sont pas, pour la plupart, des Parisiens ! » nous disent les auteurs. 240 000 au début des années 1920, ces banlieusards sont plus de 900 000 en 1999 à venir y travailler. L’attraction de la capitale transcende les frontières régionales et se fait mondiale lorsque Paris s’affiche au premier rang des destinations touristiques, en écho à son passé de cité phare des expositions universelles du XIXe siècle.

La fin des années 1970 révèle un certain paradoxe. Lorsque la capitale entre enfin dans le droit commun municipal, en 1977, avec l’élection de son maire, elle est désormais cantonnée à un étroit parcellaire de 105 km2 qui ne peut rivaliser avec les 1 500 du Grand Londres. Le grand mérite de cet ouvrage est de rendre visible les transformations complexes et toujours inachevées de cette capitale à la superficie si étriquée. Jean-Luc Pinol et Maurice Garden passent en revue l’évolution de l’espace parisien, sa densité, son désenclavement, le déplacement de ses limites successivement matérialisées par les enceintes défensives, les frontières fiscales de l’octroi, les fortifications de Thiers, la zone militaire annexée dans les années 1920 et 1930 et les emprises ferroviaires et routières.

À partir d’une myriade de données puisées dans de multiples recueils (bottins, annuaires statistiques, recensements…), ils rendent compte d’une réalité sociale composite et hiérarchisée. La densification du peuplement parisien, le statut des occupants du parc immobilier et le confort des résidences sont ainsi analysés et spatialisés par arrondissement ou par quartier. Les grands moments de la vie des Parisiens, leur nuptialité, leur fécondité, leur natalité, leur vieillissement, leur mortalité ainsi que l’évolution de la composition de leur ménage sont étudiés et cartographiés. L’histoire de la population étrangère (Italiens, Britanniques, Belges, Algériens, Sénégalais, Vietnamiens… ) est, elle aussi, synthétisée et spatialisée.

Cet atlas met encore évidence la densité des services publics, des transports collectifs, des équipements hospitaliers, des établissements d’enseignement, des bibliothèques, des musées, des théâtres ou des effectifs de police. Il montre également l’intégration urbaine des religions catholique, juive ou musulmane. Les périodes de bouleversements sociaux et de répressions politiques ne sont pas, elles non plus, oubliées. Plusieurs pages sont consacrées aux révolutions, aux guerres, aux victimes et à leurs immeubles détruits pendant la semaine sanglante de mai 1871, la Grande Guerre ou la Seconde Guerre mondiale.

Des cartes insolites attestent de la variété des sources mobilisées : celles sur les vacheries parisiennes où l’on vend en 1895 du lait trait sur place, celles sur les écuries et les chiens de chasses et d’agrément en 1901, les épiciers et les bouchers en 1891 et 1990, les agences immobilières en 1961, les restaurants étoilés et asiatiques en 1969 et 2003, les supérettes en 2005, les hôtels meublés en 1999, les ménages sans voitures en 1990 ou les lieux de plaisirs homosexuels et hétérosexuels en 1934 et 2004. Le livre s’achève sur les sites de danse en 2007 à comparer avec les bals d’Ancien Régime, les cafés-concerts du Front Populaire ou les cabarets du début des années 1960.

Le titre de cet atlas est à certains égards trompeur. La cartographie privilégie certes les limites administratives de la capitale passée, en 1860, de 12 à 20 arrondissements et de 48 à 80 quartiers. Mais l’espace parisien est aussi entendu dans les limites plus vastes de l’ancien département de la Seine qui s’impose, jusqu’à sa suppression en 1964, comme le cœur démographique, politique et économique de la France urbaine. Deux cartes se distinguent en dévoilant avec précision, de 1857 à 1974, l’urbanisation dense de la région capitale. Le chapitre consacré à « la capitale et ses banlieues » expose également des cartes suggestives sur l’implantation de la banlieue rouge. Mais les comparaisons Paris/Banlieues (à l’exception notable des cartes sur les normes de conforts en 1891, la sectorisation hospitalière en 1895, l’impôt sur le revenu et la fortune en 2006 ou les établissements universitaires en 2007) restent limitées. Cette remarque pourra être entendue comme un appel à la réalisation d’un Atlas historique du Grand Paris qui représente de 1790 à 1964 l’échelle de la gouvernance, de la mobilité et de la diffusion des commodités urbaines.

Quant à la province, elle trouve, elle aussi, sa place dans les cartes des départements métropolitains représentant les origines, la mobilité et les lieux d’approvisionnement des Parisiens, ou dans les tableaux sur les voyageurs de 1871 à 1996. En guise de dépassement du cadre parisien, le dynamisme de la capitale et de son agglomération, comparé à celui des capitales provinciales et européennes, aurait pu trouver toute sa place dans un chapitre de synthèse attentif à l’Histoire de l’Europe urbaine dont Jean-Luc Pinol est l’un des plus fins analystes.

Au vu de la diversité des données exploitées et localisées, cette publication ne pouvait relever que d’une aventure collective. Elle s’appuie sur une collaboration fructueuse avec des réseaux et des institutions de recherche et de documentation, aux premiers rangs desquels figurent l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR). Concernant la méthodologie, l’Atlas des Parisiens repose sur une innovation technique, les « systèmes d’information géographique (SIG) », qui permettent de traiter des bases de données et de les géolocaliser à l’adresse. Avec cet outil, faire-valoir des « humanités numériques », l’amoncellement de chiffres devient une carte inventive, compréhensible et suggestive.

Cet atlas foisonnant est une grande fresque imagée de l’espace social parisien, localisée sur différentes échelles, la rue, l’îlot, le quartier, l’arrondissement, la ville, la métropole, la région, la France. Deux entrées s’offrent aux lecteurs. Les plus concentrés s’attacheront à la lecture continue des 19 chapitres. Les plus indécis et les plus curieux préféreront s’attarder sur les 350 cartes, les dizaines d’encadrés qui renferment des notices d’ouvrages spécialisés, des récits littéraires, des témoignages historiques (Martin Nadaud découvrant Paris au XIXe siècle, Henri Sellier dessinant le Grand Paris, Pierre Tchernia évoquant le cinéma…) ou sur les peintures, les caricatures, les cartes postales, les affiches et surtout les photographies, ces instantanés de vie qui humanisent l’ouvrage. Celle de la couverture, représentant le bal du 14 juillet 1955 dans le 19e arrondissement, témoigne de la convivialité du Paris populaire. Elle est l’œuvre de Robert Doisneau qui était aussi le photographe de la banlieue.

Emmanuel BELLANGER.



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