Jean-François Fayet, Karl Radek (1885-1939) : biographie politique, 2004

Fayet (Jean-François), Karl Radek (1885-1939) : biographie politique. Berne, Peter Lang, 2004, 813 pages.

par Jacques Girault  Du même auteur

Signalons d’emblée l’originalité de ce travail, « version complétée » d’une thèse de doctorat d’État, formule inhabituelle contraire à l’heure où la plupart des docteurs en Histoire contemporaine doivent alléger leurs textes pour publication. Monument d’érudition internationale, l’ouvrage de Jean-François Fayet nous fait découvrir l’itinéraire d’un Juif de Galicie, dans l’Empire austro-hongrois, tour à tour dirigeant révolutionnaire en Allemagne, « la passion politique de sa vie », en Chine, conseiller de Staline en politique étrangère, condamné en 1937 (jugement annulé en 1988), puis disparu, sans doute victime d’une épuration dès 1939.

Sept chapitres chronologiques découpent l’activité du dirigeant de l’Internationale communiste qui enfreignit la règle adoptée en 1924 obligeant les dirigeants à remettre leurs archives au Comité central. Radek préféra les confier à Riazanov, directeur de l’Institut du marxisme-léninisme jusqu’à son arrestation en 1931. Elles réintégrèrent alors les archives centrales et furent ventilées dans diverses séries, d’où un travail préalable accompli dans cet ouvrage pour comprendre le sens de la présence d’un document et le contextualiser.

La formation reçue apparaît conforme à celles de nombreux jeunes révolutionnaires. Né dans une famille juive moderniste, Radek, polyglotte, imprégné de culture nationale polonaise, milite très jeune à l’université. Émigré en Suisse, il côtoie les différentes familles social-démocrates puis suit Rosa Luxemburg à Berlin et se retrouve parmi les socialistes polonais en 1905, membres de la gauche du parti allemand. Son goût pour l’écriture, la virulence de ses attaques contre les dirigeants du Parti, sa compétence dans les analyses des relations internationales et de l’impérialisme lui valent à la fois la reconnaissance et la méfiance de ses camarades qui se manifesta par la faible aide reçue lors d’un passage devant l’instance judiciaire en 1911. Réhabilité avec le soutien des dirigeants russes de la Deuxième Internationale, Radek continue à militer dans les courants de gauche de la social-démocratie européenne. Aussi, proche des positions de Lénine, sans qu’il y ait totale convergence d’idées – Lénine condamne ses thèses proposées comme plate-forme de la gauche en 1915 où Radek se prononce contre une nouvelle Internationale –, contribue-t-il à la renaissance de la gauche allemande. Il prend une part active dans l’aide aux mouvements révolutionnaires qui éclatent en Europe orientale à partir de 1917, comme responsable de la politique étrangère et comme vice-commissaire à la propagande du parti bolchevique. Mais l’échec de la gauche en Allemagne constitue sa défaite. Il était en effet persuadé de la force du prolétariat et du parti allemand. Investi dans les luttes révolutionnaires en Allemagne, bénéficiaire d’un échange de prisonniers à la suite de son arrestation lors de la défaite des spartakistes, Radek tire de ses expériences constitutives de sa « passion allemande », une conviction toujours révolutionnaire, désormais teintée de pessimisme. Il continue à espérer une extension rapide des révolutions socialistes en Europe, au contact notamment avec les dirigeants occidentaux attirés par la révolution russe. Il reprend sa place dans le groupe dirigeant la diplomatie des bolcheviks et continue à s’occuper des communistes allemands, prenant part à leur vie complexe, notamment l’exclusion de Paul Levi en 1921, avant d’être écarté de sa direction.

Déjà critique par rapport au processus de bureaucratisation de la social-démocratie allemande, Radek, homme de l’Internationale, dispose dans le parti russe « d’un statut singulier », distant par rapport aux luttes de successions dans le parti, mais influent en raison de son expérience politique. Aussi, sans doute pour l’éloigner des centres de décision, se voit-il confier la formation des cadres du mouvement communiste chinois dans l’Université Sun Yat-Sen à Moscou dont il devient recteur. Après la défaite stratégique de l’Internationale en Chine, rallié à l’opposition, il parvient à éviter le sort des partisans de Trotsky et à réintégrer le parti en janvier 1930 à force de duplicité acceptant d’être humilié, sali, sans doute par fidélité. Ici Fayet ne tranche pas, fournit un dossier riche et laisse le lecteur juger.

Dès lors, il ne reste plus à Radek qu’à se rapprocher de Staline et de ses « abîmes ». L’auteur cherche à comprendre les raisons de ce ralliement de l’un des rares oppositionnels de gauche en des pages nuancées. Radek, décrit jusqu’alors comme un pur politique, semble avoir mesuré la situation interne du pays et du parti. Il peut espérer par son influence avoir un poids sur les décisions au moins dans le domaine de la diplomatie. Cette « complicité », souvent jugée comme une lâcheté, méritait d’être analysée. Tout commence par des emplois subalternes des articles ou des ouvrages collectifs. Rapidement les qualités de Radek et ses connaissances du monde sont utilisées au service du grand « architecte de la société socialiste », selon l’expression qu’il emploie dans un écrit hagiographique. Radek, surtout, devient très vite l’homme de la nouvelle politique soviétique en matière de relations internationales, avec comme clef de voûte, la lutte antifasciste, « politique prudente, empirique, souvent même opportuniste, déterminée par la faiblesse intérieure de l’URSS » pour « empêcher la constitution d’un front uni des puissances capitalistes ».

Pourtant le retour en puissance de Radek n’empêcha pas que la « mécanique bien rodée » des procès aboutisse à sa condamnation à dix ans de prison, le 30 janvier 1937. Cette dernière partie n’a pas bénéficié des documents d’archives. Elle paraît faible par rapport aux pages précédentes. Mais il fallait bien terminer cette biographie politique du plus haut intérêt, témoignage d’une maîtrise des fonds d’archives, d’un constant souci de contextualisation et fournir des explications sur l’itinéraire politique d’un militant, à la fois oppositionnel, fidèle, convaincu, prudent et stratège, sorte d’éminence grise manipulée par les véritables dirigeants du régime. L’ouvrage, outre une riche bibliographie internationale, s’accompagne de courtes notices biographiques – 500 environ. Signalons toutefois une bavure, Frossard se prénomme Louis-Oscar et non Louis-Olivier.


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