Jean-François ECK et Michel-Pierre CHELINI (dir.) PME et grandes entreprises en Europe du Nord-Ouest XIXe-XXe siècle. Activités, stratégies, performances.

Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2012, 334 pages.

par Jean-Luc Mastin  Du même auteur


PME et grandes entreprises en Europe du Nord-Ouest XIXe - XXe siècle
Michel-Pierre
Chélini
, Jean-François
Eck
.

PME et grandes entreprises en Europe du Nord-Ouest XIXe – XXe siècle:
activités, stratégies, performances
Villeneuve d’Ascq, Presses
universitaires du Septentrion
, 2012, 336 p.
 

Ce livre regroupe seize contributions au programme EMERENO (Efficacité
entrepreneuriale et mutations économiques régionales en Europe du
Nord-Ouest – continentale – de 1750 à 2000) dirigé par Jean-François Eck
(Université de Lille 3), soutenu par l’Agence Nationale de la Recherche,
et qui a associé plusieurs universités de France du Nord et de l’Est, de
Wallonie, du Luxembourg et de Rhénanie entre 2008 et 2011. Elles sont
précédées d’une double introduction. Une réflexion méthodologique menée
par Jean-François Eck sur la notion d’« efficacité entrepreneuriale »,
peu évidente mais préférée à celle de « performance managériale » mesurée
par les sciences de gestion (et variable selon les intérêts en jeu :
actionnaires, clients, salariés, environnement), pose différentes
questions : quels critères retenir pour définir l’efficacité d’une
entreprise (longévité, croissance, rentabilité, compétitivité…) ? À quel
niveau d’analyse l’évaluer (micro, méso, macro) ? Quels sont ses
facteurs ? Comment la taille de l’entreprise joue-t-elle (voir Michel
Lescure sur les performances des PME dans les années 1920) ? Existe-t-il
des modèles régionaux d’efficacité ? En réponse, la synthèse de
Michel-Pierre Chélini met en exergue la combinaison variable de trois
facteurs ou plutôt arbitrages – la taille (en fait, la coordination par
le marché ou la hiérarchie) ; l’innovation ; la spécialisation ou la
diversification – auxquels s’ajoute l’interaction entre l’entreprise et
son environnement, en particulier social et politique. L’ouvrage est
divisé en trois parties : « Concentration et dualisme » ; « La prévalence
des PME » ; « Espaces et environnement de l’entreprise : État,
collectivités territoriales, acteurs locaux ».

Les objectifs étaient ambitieux. À la problématique, large, beaucoup des
monographies d’entreprises et exemples régionaux ne se soumettent pas
assez explicitement. L’ouvrage offre néanmoins une bibliographie
abondante et actualisée, en particulier dans les notes de bas de page.
L’approche interdisciplinaire assume certes l’absence de mesure comptable
de la performance, mais évite (de ce fait ?) une analyse du financement
des firmes et de leurs relations au système financier régional aussi bien
que national. De même, les rapports des firmes au droit et aux
institutions juridiques sont peu évoqués. La perspective comparative ne
permet pas vraiment de répondre à la question des modèles régionaux
d’efficacité, mais donne lieu à d’intéressantes analyses sur les logiques
croisées des différents acteurs (firmes, institutions consulaires,
pouvoirs politiques) dans la reconversion des vieux bassins industriels,
en  particulier des bassins miniers de la Ruhr et du Nord-Pas-de-Calais
dans les années 1960 et 1970.

Ce thème permet de réfléchir sur les rapports des entreprises au pouvoir
politique du local au national. Dans les opérations de reconversion,
l’efficacité entrepreneuriale n’est autre que la capacité à obtenir le
maximum de subventions publiques. Ce que remarque Jean-François Grevet
pour l’implantation de l’automobile dans le Nord-Pas-de-Calais vaut aussi
pour le repli du secteur minier et la diversification dans la Ruhr
(Stefan Goch). Mais l’interaction entre les entreprises et le politique
est différente : dans le Pas-de-Calais, le volontarisme des syndicats
intercommunaux a deux limites, l’une tenant aux stratégies propres à
chaque firme, l’autre à une nécessaire politique concomitante de l’État
en matière de logements et de formation (Jean Vavasseur-Desperriers) ;
dans la Ruhr, la cogestion et les réseaux politiques et syndicaux d’un
SPD durablement implanté ont été des structures de concertation qui ont
facilité la reconversion (Stefan Goch). Mais les aides de l’État peuvent
également constituer un frein à l’efficacité entrepreneuriale : la
réussite des PME textiles de Rhénanie du Nord-Westphalie, fondée sur la
flexibilité, la spécialisation sur des niches et l’exportation, souligne
a contrario l’échec de la politique industrielle des « champions
nationaux » en France, qui n’a pas empêché l’effondrement du textile mais
a retardé l’adoption d’une stratégie mieux adaptée au marché (Karl
Lauschke).

La place du territoire dans les stratégies de l’entreprise est un autre
ressort de « l’efficacité entrepreneuriale ». Si les PME de la Ruhr
dominent aujourd’hui le marché mondial de la construction de matériel
minier, c’est en raison d’un double processus de concentration financière
et de diversification de leurs fabrications et services, donc de
réduction de la dépendance à l’égard du secteur minier, antérieur à la
crise charbonnière ; en même temps, l’élargissement mondial de leurs
marchés les a amenées à délocaliser la construction de matériel minier
(Michael Farrenkopf et Peter Friedemann). À l’inverse, les PME du
département du Nord (en particulier de Flandres) ont su se développer en
restant sur place, en profitant des aides du FDES liées à la
« décentralisation industrielle », laquelle, trop souvent présentée comme
une politique d’aménagement du territoire poussant au transfert
d’activités de grandes entreprises de Paris vers la province, notamment
vers l’Ouest rural, est bien davantage un ensemble d’opérations
« anti-centralisation ». Certaines PME en ont profité pour se développer
en rachetant des firmes parisiennes, d’autres pour opérer une simple
restructuration (Cédric Perrin). Par ailleurs, le thème de
l’intercommunalité est très présent : il constitue non seulement le cadre
des opérations de reconversion du Nord-Pas-de-Calais et de la Ruhr, mais
aussi la structure des entreprises mixtes de distribution d’électricité
en Belgique (Valérie Goyens). Néanmoins, à l’échelle régionale,
l’efficacité entrepreneuriale ne s’analyse pas seulement au niveau micro,
mais aussi au niveau méso-économique : quels sont les modes de
coordination des firmes, au sein des systèmes productifs – en dehors des
districts industriels, qui font déjà l’objet d’une bibliographie
abondante – et des institutions de concertation et de coopération ? Le
secteur de la dentelle et du tulle de Calais est à cet égard intéressant
par ses lacunes (Marie Duretz, Christian Borde). C’est là une dimension
qui apparaît en pointillés dans l’ouvrage : les échecs et les projets
avortés éclairent aussi les réussites et l’efficacité, mais on se heurte
souvent au problème des sources.

D’autres thèmes traversent l’ouvrage, comme l’innovation et la
diversification : elles ne sont pas en elles-mêmes sources d’efficacité,
comme le montre l’exemple de la Fabrique nationale de Herstal, dans le
bassin de Liège, victime d’une « mentalité d’ingénieur » responsable
d’une cécité commerciale (Pascal Deloge). Plus qu’un facteur
psychologique, ce sont l’organisation de la firme et les rapports
internes à la hiérarchie qui sont ici facteurs de contre-performances.
Mais ce ne sont là que quelques-unes des pistes de réflexion tracées dans
un ouvrage qui ne saurait à lui seul épuiser un sujet très ample.

Jean-Luc MASTIN.



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