Jean-François Condette (dir.), La guerre des cartables, 1914-1918 : élèves, étudiants et enseignants dans la Grande guerre en Nord-Pas-de-Calais.

Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, « Histoire et civilisations », 2018, 500 p. Préface de Christine Dalbert.

par Emmanuel Saint-Fuscien  Du même auteur

L’école et la Grande Guerre dans le Nord-Pas-de-Calais : c’est le thème de deux journées d’étude organisées par le Centre de recherche et d’études Histoire et Sociétés (CREHS) de l’Université d’Artois en collaboration avec le rectorat de l’académie de Lille, les 14 octobre 2015 et 16 mars 2016. Sous la direction de Jean-François Condette, les Presses universitaires du Septentrion en publient cette année les contributions.

L’espace régional est ici d’un immense intérêt. Séparé par la ligne de front, le territoire des deux départements connaît trois configurations de guerre différentes qui imposent aux élèves, aux enseignants et aux administrateurs trois réalités distinctes : la zone de feu soumise à des destructions et des évacuations définitives, l’arrière-front français, menacé, transformé par la présence massive des soldats, mais bien relié à l’administration centrale, et la zone occupée par l’Allemagne qui se stabilise à l’ouest d’une ligne Lille-Lens-Bapaume, laissant ces trois villes, leur hinterland, et tout l’Est du Pas-de-Calais aux mains de l’Allemagne. Jean-François Condette a raison de le rappeler dans son remarquable texte de mise en perspective (p. 13-63), car ces situations variées bouleversent l’institution, la vie scolaire et ses acteurs sociaux de façon différenciée.

Dès lors, dans chacun de ces espaces, comment l’Université – l’ensemble des trois ordres scolaires : primaire secondaire et supérieur – et les centaines de milliers d’individus qu’elle rassemble (administrateurs, maîtres et maîtresses, professeurs et élèves) se ré-agencent-ils au fil d’une guerre si longue, si dévastatrice ? La question est moins balisée qu’on ne pourrait le croire. Car si l’histoire de l’éducation s’est intéressée à la façon dont l’école représente la guerre, elle a moins – voire pas du tout – regardé la façon dont la guerre transforme l’école. De son côté, si l’histoire culturelle et sociale de la Grande Guerre a placé l’acteur – l’enfant, l’intellectuel, le normalien ou l’instituteur et l’institutrice – au cœur de son approche, elle a sans doute délaissé l’histoire des institutions au cours de la guerre elle-même dans le temps de paix retrouvé. C’est donc un grand sujet auquel s’attache ce collectif à l’échelle d’une région aux configurations guerrières multiples.

L’ensemble du livre est bâti sur la valorisation des archives d’une vaste enquête sur l’école du temps de guerre diligentée par le recteur Georges Lyon en 1920. Valorisé par la BDIC, ce fonds est présenté par Aldo Battaglia (« La guerre dans le ressort de l’Académie de Lille ») en amont des contributions. On y trouve des réponses de maîtres et de maîtresses et d’élèves aux questionnaires qui leur ont été adressés, des témoignages d’enseignants et de soldats, des travaux d’élèves, des récits divers (journaux d’instituteurs, témoignages de notables) et des archives administratives du temps de la guerre (p. 65-78).

Qu’il s’agisse de l’école occupée et/ou de l’école en temps de guerre, un tiers des contributions s’appuie sur ce seul fonds exceptionnel. Il en ressort des points communs de part et d’autre de la ligne de front. Des deux côtés, l’école élémentaire est soumise à des bouleversements majeurs et inédits dans sa jeune histoire. L’institution scolaire subit une guerre d’une violence extrême aux conséquences délétères. Nombre d’écoles sont bombardées, pillées, réquisitionnées, et le manque d’enseignants devient criant, soit qu’ils aient été mobilisés, soit qu’ils aient été déplacés. Très vite, les élèves doivent faire face à des impératifs matériels et sociaux radicalement nouveaux, dans un contexte de délitement des règles familiales (père absent, mère surmenée), économiques (élèves mobilisés dans les champs et les ateliers) et disciplinaires (conditions de vie et d’enseignement propice à l’absentéisme scolaire). La contribution de Julien Dochez met bien en évidence ce qu’implique la continuité des services publics d’instruction en zone occupée : se positionner « contre », « avec » ou « malgré » les Allemands. Élèves et enseignants découvrent des formes d’agir qui, en temps de guerre et face à l’occupant, sont tout sauf des « petits actes » (p. 154). Les risques pèsent sur l’ensemble des gestes et des mots de résistance qui se déploient dans l’institution. L’Inspecteur primaire M. Louis sera par exemple enfermé quatre mois pour avoir refusé de serrer la main à un représentant des autorités allemandes au cours d’un jury d’examen du brevet supérieur en 1917 (p. 154).

Un autre point fort de l’ouvrage est l’attention portée à la relation entre les élèves et les différents types de soldats : soldats allemands en zone occupée (François Da Rocha Carneiro, Jean-Baptiste Gardon, Corine Vezirian-Lefeuvre et Sandrine Gorez-Brienne), soldats anglais (Delphine Dufour), ou bien soldats français, alliés et coloniaux à l’Ouest de la ligne de front et particulièrement sur le littoral où de nombreux camps d’entraînement et cantonnements sont installés (Jean-François Condette, Magali Domain).

Par ailleurs, les matériaux réunit dans le fonds de la BDIC permettent à certains auteurs de revenir sur la pédagogie en œuvre en décrivant cahiers ou travaux d’élèves et exercices pédagogiques. De ce point de vue, la question aujourd’hui essentielle est peut-être moins de s’interroger sur la profondeur de la diffusion de la pédagogie de guerre, que sur ce qu’implique toute pédagogie en guerre. De ce point de vue, l’article de Patrick Auguste, Sophie Braun et Marie-Thérèse Pourprix sur la faculté des Sciences est particulièrement stimulante. Pour répondre aux exigences du temps de guerre et à la pénurie d’enseignants, le professeur Gustave Demartres décide de changer ses pratiques. Il abandonne ces domaines de spécialités (analyse et géométrie) et propose un enseignement didactique de mathématiques dans le but de s’adresser « au plus grand nombre possible d’étudiants et d’étudiantes » (p. 93). Comme le remarquent ses propres collègues dès le début des années 1920, cette « nouvelle » pédagogie eut comme conséquence une intégration inédite des candidats de la faculté de Lille dans les grandes écoles (Polytechnique et Navale notamment).

Enfin, plusieurs contributeurs le soulignent, la zone occupée est soumise à une pénurie bien plus importante qu’en zone française, avec une crise des subsistances et une précarité qui ne s’expliquent pas seulement par l’hostilité des occupants mais aussi par les effets du blocus continental qui pesa lourdement sur l’ensemble de la population civile de l’Allemagne. De ce point de vue, les conditions de vie des mondes scolaires français en zone occupée auraient mérité d’être comparées avec celles des écoles allemandes du temps de la guerre1 autant sinon plus qu’avec celles des écoles françaises.

On se permet également de soumettre ici à discussion un regret sur le fond du propos : une insuffisante prise en compte – selon nous – du poids du deuil dans les mondes scolaires avant la sortie de guerre et la reconstruction (c’est-à-dire avant la troisième partie du livre). Nous pensons que ce n’est pas seulement à l’heure des bilans (1918) et dans les années 1920 que la mort de masse s’invite à l’école. C’est même dès le premier jour de la rentrée 1914 que le deuil transforme les pratiques et les interactions au sein des salles de classe de tous les établissements.

Le livre n’est pas exempt de légères imperfections de forme. Les contributions ne s’appuient que trop rarement les unes sur les autres en dépit du fonds d’archives en partage, ce qui crée certains effets de répétition. Par ailleurs, quelques auteurs font preuve de notables lacunes dans leurs références, en dépit du faible nombre d’historiennes et d’historiens travaillant sur l’enfance et/ou l’école en guerre. Mais cela ôte peu au véritable intérêt heuristique de La Guerre des cartables, ouvrage stimulant et riche d’observations pionnières sur la façon dont les acteurs agissent au sein de leur institution bouleversée par la guerre.

Emmanuel Saint-Fuscien


  1. Andrew Donson, Youth in the fatherland. War pedagogy, nationalism and authority in Germany 1914-1918, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2010.


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