Jean-François Chanet, Vers l’armée nouvelle. République conservatrice et réforme militaire, 1871-1879, 2006

Jean-François Chanet, Vers l’armée nouvelle. République conservatrice et réforme militaire, 1871-1879. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 320 pages, « Histoire ».

par Arnaud-Dominique Houte  Du même auteur

Le titre surprend par son air de fausse familiarité. Croisant les deux formules célèbres de Jean Jaurès (L’Armée nouvelle) et de Charles de Gaulle (Vers l’armée de métier), il est certes le fruit d’un habile montage, mais il témoigne surtout de l’ambition du propos. Rien de moins, en somme, que de comprendre comment se met en place l’armée de la Troisième République, celle qui affronte les deux guerres mondiales et qui reste un point de référence jusqu’à la suspension de la conscription. Jean-François Chanet propose donc « d’étudier de plus près le temps où l’idée d’une armée vraiment nationale s’est imposée au législateur et a commencé de produire ses effets dans la société ». Sujet classique, admet-il aussitôt, et dont on trouve les premières traces chez Fustel de Coulanges. Sujet étriqué, ajoute-t-il, en délimitant l’enquête dans la courte décennie d’indécision politique qui s’étend entre la défaite de 1871 et l’avènement républicain. Mais les sources et la démarche sont radicalement neuves. L’auteur a utilisé des documents connus, témoignages publiés et presse, dont il propose toutefois une lecture systématique et originale. Il s’appuie surtout sur une vaste enquête menée dans une vingtaine de dépôts d’archives départementales, et il y ajoute les fonds inédits de la direction du génie, revenus de Moscou après un long périple. Cette abondante moisson est exploitée avec le souci permanent de décloisonner les problématiques de l’histoire militaire. Malgré son sujet, le livre ne se contente pas de mettre en scène le dialogue entre Thiers et l’état-major. Loin de là, puisqu’il prend en considération tous les échelons des pouvoirs civils et militaires. Surtout, il se risque à proposer une lecture sociale et culturelle qui vient enrichir et compliquer le face-à-face des politiques et des généraux.

La démonstration se divise en trois parties. La première est aussi la plus classique, mais non la moins précieuse, puisqu’elle revient sur la mise en place des grandes réformes militaires. Après avoir rappelé l’impact de la défaite et l’esprit d’unanimité qui préside au début des années 1870, Jean-François Chanet montre comment la préservation de la paix l’emporte sur le mythe de la « revanche ». Si l’armée reconstitue immédiatement des positions menacées par la défaite, ce n’est pas en agitant le spectre de l’Alsace-Lorraine, mais en prenant part au débat et en imposant son expertise. Autant que la faillite militaire de 1870, c’est d’ailleurs la Commune de Paris qui inspire une réorganisation chargée de concilier le nombre et l’ordre, c’est-à-dire de restaurer la défense nationale tout en protégeant l’ordre social. Dans ce contexte, la réforme militaire ne peut pas rester la chasse gardée de l’exécutif, même si Thiers, mais aussi Mac-Mahon, jouent un rôle essentiel. Les ministres de la Guerre ne sont que des exécutants, le Conseil supérieur de la Guerre est rapidement mis en sommeil, mais l’exécutif doit compter avec l’Assemblée nationale, ainsi qu’avec l’administration militaire elle-même, dont Jean-François Chanet montre clairement l’influence.

Toutes ces instances participent à la grande loi de 1872, mais aussi à la remise en défense du territoire. En reliant ces deux questions trop souvent séparées, l’auteur propose des analyses neuves et stimulantes. On lira avec intérêt les pages consacrées aux fortifications ou à l’usage militaire du rail. Les développements les plus importants portent toutefois sur la réorganisation territoriale. L’auteur y montre comment la mise en place des régions militaires se fonde sur une consolidation de l’échelon départemental. Il reconstitue surtout les débats sur le recrutement régional : faut-il brasser les effectifs à l’échelle nationale ? Faut-il lever des régiments régionaux ? Le compromis final ne doit pas faire oublier la richesse des arguments : Jean-François Chanet les commente avec la précision et la gourmandise que l’on pouvait attendre de l’auteur de L’école républicaine et les petites patries.

Consacrée à la mise en œuvre des réformes, la seconde partie dépeint les rapports de force qui opposent le commandement militaire, l’administration nationale et les instances locales. Le financement des réformes, l’installation des troupes et la construction des casernes sont les principaux enjeux d’un affrontement à fleurets mouchetés qui traverse la décennie. L’auteur commence donc par exposer le cadre légal des liens entre autorité civile et pouvoir militaire en insistant notamment sur la persistance tardive de l’état de siège. Définitivement levé en 1876, ce dispositif d’exception cède place à une négociation dans laquelle le génie fait face aux administrations départementales et communales. Ce détail a son importance, quand on sait, comme le rappelle Jean-François Chanet, que les officiers du génie sont souvent proches des républicains. Les conflits d’intérêt ne sont pas forcément des affrontements partisans. Des pages très convaincantes montrent d’ailleurs la lente élaboration d’un apolitisme militaire qu’illustrent les choix ultimes de Mac-Mahon. En revanche, les luttes intestines qui opposent telle commune à sa voisine et qui font entrer en scène des solliciteurs et des médiateurs intéressés compliquent l’application des réformes. Les enjeux financiers restent toutefois déterminants. Les calculs minutieux de Jean-François Chanet montrent l’extrême diversité des efforts consentis en fonction de la taille des communes. L’armée a offert ses garnisons au plus offrant ; les municipalités ont su se rembourser en utilisant les recettes de l’octroi. Retracées dans toute leur complexité, ces transactions offrent un nouvel éclairage sur les enjeux et sur les moyens de la politique locale à l’aube de la République. Elles montrent la naissance d’une culture de responsabilité chez les républicains et d’une acculturation aux règles démocratiques chez les militaires.

Après la naissance des réformes militaires et leur mise en œuvre, la dernière partie franchit un degré supplémentaire en abordant l’acclimatation sociale de l’armée. Jean-François Chanet montre ici toute la fécondité d’une histoire matérielle des casernements qui s’inscrit dans le prolongement de plusieurs recherches récentes. En fonction du lieu choisi pour l’implantation des troupes, c’est en effet la place de l’armée dans la nation qui est redéfinie. Le XIXe siècle bourgeois a longtemps voulu éloigner le soldat. La décennie 1870 rompt avec cette tradition en lui reconnaissant une place centrale. Les militaires s’efforcent, bien sûr, de faire valoir leurs besoins en négociant des emplacements vastes et bien situés. Mais ils insistent également sur la salubrité des environs et sur l’hygiène des locaux. Urgence et finances obligent, « l’action ne pouvait toujours satisfaire l’intention » : les municipalités défendent leurs intérêts, et les casernes sont loin de satisfaire aux rêves de leurs concepteurs. Mais les termes du débat sont posés, et la bataille hygiéniste commence dans les garnisons des années 1870, avant même l’installation républicaine. Mieux insérée dans la cité, l’armée peut exercer sa nouvelle vocation pédagogique. Le drapeau, la musique, les uniformes, sont autant d’éléments qui contribuent à resserrer les liens entre le soldat et la nation. S’installe ainsi un devoir d’exemplarité militaire qui pousse l’Église à s’introduire dans les casernes. Mais la loi du 20 mai 1874 qui accorde une place privilégiée aux ecclésiastiques est renversée dès 1880 par les républicains. Confiné dans des aumôneries moins nombreuses, le clergé ne doit plus faire obstacle entre l’armée et les populations.

Jean-François Chanet s’avoue conscient du « risque de n’apporter à un tableau connu que d’insignifiantes retouches ». De fait, le non-spécialiste pourra peut-être négliger la portée d’un cahier iconographique qui réunit des cartes des régions militaires qui ont le mérite de revenir à la source, quand tant de reproductions fautives circulent dans les ouvrages spécialisés. Mais tous les historiens du XIXe siècle apprécieront à leur juste valeur ces mises au point qui font le tour de dossiers aussi mal connus que fondamentaux : l’acheminement de l’eau dans les villes de province, la mise à disposition des soldats pour les travaux agricoles, l’importance financière de l’octroi, font l’objet de pages précieuses qui s’appuient sur une considérable bibliographie locale.

Plus généralement, il faut bien comprendre que l’ensemble fait système et que l’ouvrage propose, bien plus qu’une énième histoire de l’armée, une relecture générale de la décennie 1870 et des fondements de la Troisième République. Particulièrement fécondes, de ce point de vue, les deux premières parties développent une réflexion ambitieuse sur les formes et les significations de l’action politique. Loin des lectures téléologiques de la République, elles montrent comment la démocratie se construit sur une culture du compromis qui s’installe à tous les échelons, tandis que la dernière section retrouve le projet engagé dans L’école républicaine et les petites patries de réexaminer la question de l’enracinement de l’idée nationale.



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