Jean-Claude Lahaxe, Les communistes à Marseille à l’époque de la guerre froide 1949-1954, 2006

Lahaxe (Jean-Claude), Les communistes à Marseille à l’époque de la guerre froide, 1949-1954. Aix-en-Provence, Publications de l’université de Provence, 2006, 300 pages.

par Marie-Paule Hervieu  Du même auteur

Le livre de J.-C. Lahaxe est la publication d’une thèse soutenue fin 2002. Il se compose de trois parties relevant de l’histoire politique, sociale, et culturelle, inscrites dans un cadre régional, national et international. Il prolonge les travaux de 1’équipe du Maitron, et dans la querelle des historiens des communistes en France, il se situe du côté du Siècle des Communismes, de C. Pennetier et B. Pudal, de M. Pigenet et de D. Tartakowsky, et des travaux de J.-P. Bernard et A. Fourcaut. Mais il s’écarte des espaces de référence des fédérations emblématiques de la Seine, du Nord et du Pas-de-Calais étudiées à cause du caractère centralisé du PC, de la biographie exemplaire de M. Thorez et de la mixité sociale et culturelle de la fédération de Paris. J.-C. Lahaxe a travaillé sur Marseille et les Bouches du Rhône pour trois raisons : la position stratégique du port dans le contexte de la guerre d’Indochine, la concentration des ouvriers exerçant des métiers « prolétariens » coexistant avec des non-salariés des classes populaires dans la zone industrielle Marseille-Étang de Berre et la richesse des sources (AD, archives privées, du PC, dont celles de la « section de montée des cadres » – SMC –, presse, entretiens et mémoires).

Les « années froides » au plus fort de la crise du PC permettaient des comparaisons avec la Libération. La fédération communiste représentait alors une force politique, disposant de multiples réseaux : de 14 000 à 17 000 adhérents (trois fois plus qu’avant-guerre), quatre députés (dont une femme) et un maire, J. Cristofol, un quotidien, La Marseillaise (18 000 exemplaires) et un hebdomadaire Rouge-Midi (45 000). Cela explique que J.-C. Lahaxe ait privilégié l’étude des cadres fédéraux en amont et des lecteurs en aval.

La première partie, « Des structures et des hommes », fait la démonstration de la crise politique de « la nébuleuse communiste » : les effectifs du PC baissent d’un tiers, tout comme ceux de la CGT, les organisations de jeunes, de femmes, le Secours Populaire, France-URSS sont affaiblis. S’y ajoute la perte de lecteurs, la disparition de Rouge-Midi en 1948 et Midi-Soir en 1950, remplacé par Provence-Nouvelle. La Marseillaise subit des difficultés financières. L’auteur s’interroge sur les répercussions des affaires nationales : la lutte idéologique contre le titisme, 1’élimination politique d’A. Marty, C. Tillon et A. Lecoeur. La référence à des rivalités, les interventions de J. Vermeersch, en l’absence du secrétaire général, masquent des enjeux politiques et idéologiques de guerre froide retrouvés quand l’auteur note la faible part faite aux communistes engagés dans la lutte armée ; on pourrait ajouter les contradictions de la gestion mémorielle de la Résistance. L’analyse du « groupe » dirigeant, les biographies des membres des structures fédérales valident l’hypothèse d’un encadrement masculin, mais pas exclusivement (cinq femmes sont membres du bureau fédéral), d’ouvriers, mais pas majoritairement prolétaires (40 % des cadres « anciens » avaient dépassé le CEP), issus de l’immigration italienne ou espagnole, mais aussi arménienne et juive. Cette référence pose problème car la catégorie de « juif » n’est pas définie : serait-elle religieuse ? Que dire de l’usage du mot « israélite » ou ethnique, en référence à l’État d’Israël ? Les procès contre Slansky et « les blouses blanches » concernent-ils la seule communauté juive à Marseille ? De même pour les Algériens : à quoi réfère cette dénomination avant 1954 ? Est-elle une personnalité, une identité, une nationalité ? Il semble que des historiens ont permis d’avancer sur ces questions : quel sens a la formulation répétée deux fois de « s’occuper des (travailleurs) maghrébins » ? L’essai de typologie classe les cadres fédéraux en quatre groupes : ceux qui ont adhéré avant guerre, pendant l’occupation, avec leurs multiples itinéraires – prisonniers ou résistants, internés ou déportés, voire « transférés » en Algérie, sans différencier les militants investis dans les structures clandestines – et ceux engagés dans la Résistance ; enfin ceux qui « rejoignirent un parti au pouvoir » et les « adhérents de guerre froide ». II établit des profils de carrière ascendante ou arrêtée dans l’appareil. Le seul ayant eu un destin « national » est F. Billoux : dirigeant national, député et ministre, véritable « patron » de la fédération. D’autres cadres furent-ils promus aux dépens de la direction fédérale ? En fait, celle-ci fonctionne comme une structure dominée, assurée par un noyau dur de quelques anciens et cadres « sûrs », mais menacés par le vieillissement. Si se vérifie la règle que les élus (excepté F. Billoux) ne dépassent pas les niveaux intermédiaires de l’appareil partisan, ils restent surchargés de tâches, cumulant les responsabilités et sommés de rendre des comptes à des dirigeants moins « exposés », souvent culpabilisés – ainsi J. Cristofol dont la fille serait fiancée à un indicateur de police –, parfois sanctionnés, rarement « loués ».

La seconde partie, « Engagements et pratiques », étudie deux formes du mouvement social, les grèves et les manifestations et deux enjeux politiques : la défense de la paix et les élections. Si l’analyse situe ces engagements dans le contexte international, 1’auteur cherche à repérer comment les directions communiste et cégétiste locales s’inscrivent, à partir de fin 1949, dans la ligne du Kominform, sans qu’il soit possible d’expliciter les relations avec des structures internationales interdites (par la Troisième force ?). Les dirigeants locaux sont dans un double rapport aux institutions : la direction nationale, par ses représentants envoyés sur place ou par l’intermédiaire de F. Billoux, exerce un contrôle sur toutes les activités – grèves, nouvelles structures « décentralisées », élections –, tandis que l’appareil d’État multiplie les interdictions, les mandats d’arrêt et les condamnations – contre L. Molino et M. Colombini, procès d’Henri Martin et des « Dix de La Bocca ». Le livre démontre comment, pour échapper à l’enfermement et tenter de reprendre la main, les Communistes doivent se retourner vers les militants et vers leurs électeurs. Les cinq cas de grève étudiés, dont la journée « internationale » du 28 avril 1954, sont autant de conflits « mixtes » et pas seulement, selon l’injonction de la direction nationale, des « grèves politiques de masses ». S’y mêlent ainsi des enjeux nationaux – démission d’H. Queuille – et internationaux – engagements des Américains en Indochine et des Français en Corée – et des revendications syndicales. D’autre part, si des grèves ont bien un caractère national, d’autres mouvements sont liés à la place de Marseille, port de transit des armes et des renforts. Quant aux manifestations cartographiées, leur violence (limitée) pose la question de leurs finalités : si « la marche de la faim » du 24 août 1949 est un semi-échec – 500 manifestants, 30 interpellations –, les manifestations de 1950 ont des objectifs affichés : retarder (bloquer ?) le départ du « Pasteur » pour l’Indochine, « tenir » la Canebière le 10 janvier 1950, défendre « les combattants de la paix » le 10 octobre. Sont-elles pour autant des symptômes « de guerre civile froide » ? Le 28 mai 1952 étudié en référence à la manifestation parisienne contre Ridgway et Pinay révèle-t-il une « stratégie insurrectionnelle » ? Plutôt une tactique de mobilisations et d’affrontements tous terrains dans un rapport de forces défavorable. La défense de la paix est emblématique des tentatives de mobilisation élargie, sur un thème à définition extensive, qui aboutissent à l’organisation de votes pour la paix et à la collecte de signatures pour l’appel de Stockholm, à des manifestations de soutien aux emprisonnés pour avoir distribué des tracts contre la guerre d’Indochine. Deux orientations sont peu évoquées : comment interpréter le recours systématique par les Communistes au mot « fasciste » ? Quelle est sa raison d’être stratégique ? Que traduit-il de 1’impensé ou de la crise du communisme marseillais ? Comment les Communistes manoeuvrent-ils dans leurs rapports avec les socialistes marseillais et leurs partenaires et concurrents syndicaux ? L’analyse des élections fait apparaître l’extrême inégalité des circonscriptions et le rôle politique – perte de six sièges de conseillers généraux en 1949 – que joue le non désistement – sauf aux cantonales de 1951. De même le refus d’alliances enlève aux Communistes la municipalité, mais la loi sur les apparentements n’empêche pas la réélection des quatre députés, car s’est constitué un « électorat de bastion », cependant que les hommes et femmes de terrain choisis par la SMC limitent les effets négatifs de la ligne générale ?

La troisième partie traite de la « contre société communiste ? » et tente de problématiser la thèse d’A. Kriegel. À travers l’étude des lieux J.-C. Lahaxe montre comment les communistes investissent le terrain par l’occupation symbolique du centre, le recours, sur fond de référence à la tradition du mouvement ouvrier, à une mémoire locale faite du « culte républicain et laïc » des héros qui furent aussi des victimes (Ch. Nédelec, J. Turin, V. Voulant) et de dates anniversaires (1934, 1943, 1944). Ce que l’on pourrait nommer le « culte de la personnalité ouvrière militante » – les cinquante ans de F. Billoux en 1953 –, est une composante du « parti de type nouveau » (stalinisé ?) et participe d’un mode de fonctionnement à caractère familial, avec ses figures tutélaires, ses relations affectives et ses ruptures. Si l’idéologie de guerre froide, avec ses images idéalisées de l’URSS et sa vision dramatique de la puissance américaine, est bien opératoire dans le développement d’une société communiste marseillaise, il reste qu’elle participe aussi d’une « institution totale » structurant le temps des militants, mais incomplètement celui des sympathisants. Il y eut une tentative pour créer les éléments d’une culture « réaliste-socialiste » avec les écrits d’A. Remacle et J.-R. Laplayne, les émules d’A. Fougeron, le groupe des cinq avec les deux tableaux La grève de F. Diana (1950) et La grève des dockers d’A. Serra (1953). Dernière analyse, le cinéma, la production du groupe Cinépax et de P. Carpita ; une comparaison avec Un homme marche dans la ville, l’histoire d’un docker au Havre en 1948, condamnée par la presse et les dirigeants communistes, démontre que le film de P. Carpita, Le printemps a besoin des hommes devenu en 1953 Le rendez-vous des quais, bien que tourné avec l’aide de 1’UD CGT et de la direction fédérale, soulève beaucoup d’interrogations. Au contrôle politique et idéologique exercé par la direction communiste s’ajoute une censure esthétique aboutissant à l’arrêt de la diffusion du film de Pagliero et à la saisie du film de Carpita. Restent que ces « tentatives de réalisme socialiste aux couleurs de la France » ne peuvent se réduire à de la simple propagande, ce sont aussi des productions artistiques qui excèdent « l’art de parti », quand bien même il se déclarerait « national ». Si ces tentatives de néo-réalisme à la française sont abandonnées, elles ne s’inscrivent pas moins dans un temps culturel de longue durée, retrouvé en 68, avec la tentative de renouveler les conditions de production et de diffusion de l’art et de la culture.

Travail méthodique et d’une extrême précision, le livre de J.-C. Lahaxe permet de vérifier des hypothèses multiples sur les Communistes à Marseille. En même temps, et parce qu’il a fait le choix paradoxal de les analyser en période de crise, il aide à comprendre comment les Communistes marseillais ont duré.



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