Jean-Claude Farcy, Les rapports des procureurs généraux…, 2003, et Jean-Noël Luc, Histoire de la maréchaussée…, 2005

Farcy (Jean-Claude), texte recueilli, présenté et annoté par, Les rapports des procureurs généraux de la Cour d’appel de Dijon (décembre 1849-juillet 1870), Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2003, 765 pages.Luc (Jean-Noël), sous la direction de, Histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie. Guide de recherche, Paris, SHGN, 2005, 1105 pages.

par Pierre Karila-Cohen  Du même auteur

Le procureur et le gendarme, comme d’autres figures d’autorité, ont longtemps constitué des repoussoirs plus ou moins conscients de l’histoire sociale. Celle-ci, attachée à reconstituer les vies des petites gens et notamment des ouvriers, sensible d’autre part au progrès des idées démocratiques et socialistes, était naturellement peu portée à étudier les « forces de répression », qui sévissaient du mauvais côté de la manifestation ou de la condamnation judiciaire. Ces agents de l’État n’intervenaient donc le plus souvent qu’au détour d’une phrase en tant qu’entité abstraite, homogène et, surtout, coupable. Parallèlement, au sein de la gendarmerie en tout cas, des histoires hagiographiques de peu d’intérêt étaient parfois produite par l’institution elle-même. Bref, au moins en ce qui concerne cette dernière, les vrais travaux d’historiens ont longtemps manqué. La multiplication des publications intéressantes sur ces objets ces dernières années – et l’on pense aussi au foisonnement des travaux sur l’histoire de la police – délimite donc un chantier nouveau, et très fécond, de l’histoire sociale. Sociale, cette histoire des « forces de l’ordre », pour aller vite, l’est de plusieurs manières. Elle peut l’être par l’étude des conditions de vie, des origines sociales et des carrières d’hommes qui font partie des sociétés qu’ils surveillent et contraignent. Elle l’est également par la reconstitution des pratiques de ces agents dans leurs rapports avec la population, pratiques qui s’avèrent essentielles dans la diffusion de normes étatiques et nationales. Elle l’est enfin dans une acception culturelle si l’on prend en compte le croisement des multiples représentations de ces institutions et leurs effets sociaux : celles qui sont forgées et diffusées en dehors d’elles, celles qu’elles produisent elles-mêmes, celles enfin qu’elles élaborent des sociétés et des hommes qui passent sous leurs regards. Les deux ouvrages présentés ici répondent différemment à ces enjeux. Ils ambitionnent toutefois en commun de présenter en même temps des analyses historiennes et des aides à la recherche, soit par le rapport direct à la source soit sous la forme d’un guide. L’un et l’autre sont d’incontestables réussites.

Jean-Claude Farcy édite dans un gros ouvrage de près de huit cents pages l’intégralité des rapports « politiques et moraux » adressés à la chancellerie par les procureurs généraux de la Cour d’appel de Dijon entre décembre 1849 et juillet 1870. Après avoir étudié les discours de rentrée aux audiences solennelles des Cours d’appel de ces « magistrats en majesté » dans un ouvrage précédent, Jean-Claude Farcy s’attache donc à rendre visible une autre dimension de leur activité, par nature moins publique, qui consiste à fournir au gouvernement des rapports de synthèse sur la situation politique de leurs ressorts respectifs. Près de cent rapports trouvent place ici. On notera tout d’abord la qualité du travail d’édition, qui permet de profiter sans aucune gêne de la belle langue de ces magistrats du XIXe siècle et de la finesse de leurs analyses. De très nombreuses notes, denses et claires, éclairent tous les aspects qui réclament explication, qu’il s’agisse des personnes, des événements, ou encore du contexte national et international. Jean-Claude Farcy se livre à un travail de présentation plus poussé encore, qui révèle l’ampleur des recherches accomplies autour de ces écrits. Il cite ainsi tel rapport préfectoral contemporain du rapport du procureur qu’il édite, relativise ici ou là l’analyse du procureur grâce à sa connaissance soit de la rhétorique de ces magistrats soit de réalités locales oubliées ou tues dans le rapport, donne accès, dans d’autres notes, à une bibliographie utile pour comprendre tel point particulier. La minutie vraiment très impressionnante donnée à l’édition aurait donc pu justifier à elle-seule la publication de cet ouvrage conçu par l’un des meilleurs connaisseurs des archives judiciaires. Tout chercheur intéressé par la vie politique, économique et sociale de la Côte d’Or, de la Saône-et-Loire et de la Haute-Marne entre la deuxième moitié de la seconde République et la fin du second Empire bénéficie en effet grâce à ce travail remarquable d’un accès direct à des sources de première qualité, les procureurs généraux constituant des observateurs généralement très pertinents. L’index, les notes, les cartes et les tableaux établis en annexe (cartes électorales, évolution des prix agricoles, évolution des productions métallurgiques) accompagnent utilement la lecture. C’est une vie provinciale au cœur du XIXe siècle qui est saisie dans toutes ses dynamiques : l’apprentissage du vote, la montée de l’opposition républicaine, les transformations économiques et sociales.

Les quelques cinquante pages d’introduction de Jean-Claude Farcy permettent toutefois de dépasser ce premier stade de connaissance « positive » des réalités des trois départements de la Cour d’appel de Dijon. Elles permettent de comprendre quand, comment et pourquoi les procureurs généraux ont été utilisés au XIXe siècle comme des observateurs et des analystes de « l’esprit public », ou de « l’opinion publique » si l’on veut utiliser un terme plus moderne mais déjà courant. Jean-Claude Farcy établit une chronologie claire de cette demande gouvernementale – les circulaires de demande de rapports, entre 1820 et 1866 sont intégralement reproduites en annexe – et il suit les procureurs dans la collecte de renseignements qu’ils synthétisent ensuite. Il montre l’importance du second Empire dans cet appel aux procureurs ou plutôt dans la réussite de leur conversion en agents de « renseignements généraux » : la Restauration et la monarchie de Juillet s’y étaient essayées avec moins de succès et la IIIe République, apparemment, y renonce. Jean-Claude Farcy a raison de souligner que les procureurs généraux constituent en général de meilleurs observateurs que les préfets, non seulement parce qu’ils puisent dans leur savoir-faire professionnel une habitude de l’enquête, c’est-à-dire du recoupement des témoignages et de la spéculation sur des faits qui pourront constituer des preuves dans une argumentation rationnelle, mais aussi parce que, contrairement aux préfets, ils ne sont pas garants de l’esprit public qu’ils doivent observer. Ils peuvent donc livrer une observation lucide des réalités politiques de leur ressort sans encourir les foudres de leur hiérarchie alors que les préfets sont prisonniers d’une contradiction très forte entre sincérité de l’observation et souci de leur carrière. Autre apport de cette introduction, l’insistance sur le rôle éminent des juges de paix dans la collecte du renseignement est bienvenue, ceux-ci vivant quotidiennement parmi les populations observées. L’histoire du renseignement est au premier chef une histoire sociale parce que le renseignement lui-même, en tant que pratique étatique, représente un effort continu d’enfouissement dans le social et de décryptage de celui-ci.

Le Guide de recherche sur l’histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie que dirige Jean-Noël Luc constitue une autre réussite précisément parce que cet excellent guide n’est pas seulement un guide. Fruit d’un travail collectif mené par trente-trois chercheurs, dont beaucoup dépendent du Service historique de la Gendarmerie nationale, cet ouvrage de plus de mille pages constitue une étape très intéressante dans l’immense entreprise de défrichement de l’histoire de la gendarmerie conduite avec ardeur par Jean-Noël Luc depuis plusieurs années. Une étape parce que ce guide bénéficie de tout le travail accompli antérieurement en termes de recension d’ouvrages et de mise en place d’enjeux problématiques et parce qu’il ouvre en même temps d’immenses possibilités pour des recherches futures. Il est divisé en six grandes parties. La première présente l’institution de diverses manières, notamment par des organigrammes, fort bien faits, qui permettent de saisir l’organisation territoriale et hiérarchique de ce corps à diverses dates, par une chronologie de l’histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie et par la reproduction des grands textes règlementaires (1791, 1798, 1820, 1854, 1903). Suivent une bibliographie de plus de cent pages (deuxième partie), une recension des archives disponibles (troisième partie), de remarquables pages, dans la quatrième partie, sur les « autres sources », écrites (manuels, guides, presse associative, pétitions, œuvres de fiction…) ou non (banques d’images, filmographie, sources orales pour le XXe siècle). La cinquième partie recense les « lieux de mémoire » de la gendarmerie et la sixième comprend un très utile dictionnaire historique. L’aspect très pratique de ce guide constitue sa qualité première. On voit mal ce qu’il pourrait y manquer, sauf peut-être davantage de cartes dans la première partie et notamment de cartes du maillage territorial de la gendarmerie au XIXe siècle. Autre léger défaut, le choix de ne présenter que des extraits de certains des textes règlementaires, certes très longs : une police de caractère plus fine aurait pu résoudre de compréhensibles problèmes de place.

Pour le reste, ce guide ne cesse de révéler à l’usage son exceptionnelle richesse. Tout à la fois inventaire, carnet d’adresses utiles, recension exhaustive d’une bibliographie en mouvement, invite à des recherches originales, par le choix d’un terrain moins habituel (les anciennes colonies sont très présentes) ou par la présentation de sources iconographiques, textuelles, orales auxquelles on ne penserait pas forcément d’emblée, il constitue un objet radicalement nouveau, qu’on rêverait voir imité pour d’autres corps que la gendarmerie, les préfets par exemple. Ce qui le caractérise en général, et en fait bien davantage qu’un guide, c’est la présence historienne qui s’y fait sentir. On n’évoque pas par cette remarque la seule introduction de Jean-Noël Luc, qui dresse très clairement le bilan et les perspectives des recherches sur la gendarmerie. Cette présence historienne porte l’ensemble du guide. Loin de se contenter de fournir des listes de dépôts d’archives et de références bibliographiques (sauf sans doute dans la partie « lieux de mémoire » dont le titre est beaucoup trop ambitieux par rapport au contenu), les auteurs ne cessent en effet de problématiser le rapport aux sources de l’histoire de la gendarmerie. Puisqu’ils ont eux-mêmes été confrontés à des questions de constitution de corpus et d’usage des sources, ils savent accompagner le lecteur dans la profusion des côtes, des titres et des problèmes. Remarquables à cet égard sont les pages que consacre le maître d’œuvre au difficile dénombrement des gendarmes. Il en est de même, par exemple, du chapitre consacré par Cyril Cartayrade aux sources de la prosopographie des gendarmes au XIXe siècle, de la présentation par Arnaud-Dominique Houte des manuels et des guides destinés aux gendarmes ou encore de celle des œuvres de fiction par Aurélien Lignereux. Si l’auteur de cette note a surtout été attentif aux pages concernant le XIXe siècle, il convient de signaler que celles qui évoquent la maréchaussée, sous l’Ancien Régime, et la gendarmerie du XXe et du début du XXIe siècle sont d’une toute aussi grande qualité.

Jean-Claude Farcy comme Jean-Noël Luc et son équipe nous offrent donc des ouvrages foisonnants, irréductibles à une seule lecture. Que l’historien du social s’y plonge, il ne pourra que s’en trouver stimulé.


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