Jean-Baptiste Fressoz, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique

Paris, Le Seuil, 2012, 320 p.

par Guillaume Carnino  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’Apocalypse joyeuse est un livre important, qui participe à la recomposition historiographique de ces dernières décennies concernant les premiers temps de l’industrialisation.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le concept de révolution industrielle sert à mettre en avant une vision héroïque de l’innovation, que l’on aplatit sans nuance sur l’idée d’invention – comme si le simple fait d’inventer la machine à vapeur avait directement transformé l’ensemble des sociétés occidentales. À partir des années 1980, des historiens de l’économie montrent que la mal nommée révolution industrielle n’est qu’un épisode d’une recomposition plus large et plus complexe des modes de travail, qui sont progressivement segmentés à partir du XVIIIe siècle1. Dès lors, la question se transforme et l’histoire de l’industrialisation ne peut plus se contenter de lister les grandes inventions qui l’ont faite advenir, mais doit au contraire travailler la complexité du social.

Les années 2000 voient fleurir une nouvelle génération d’historiens, sensibilisés à la question environnementale désormais largement médiatisée. Ces travaux insistent sur l’aspect conflictuel de l’industrialisation, notamment chimique, et la question des controverses (et donc des stratégies de pacification) suscitées par cette recomposition sociale d’ampleur apparaît peu à peu comme centrale pour l’enquête archivistique. Parmi de multiples ouvrages consacrés à la question, Thomas Le Roux met en évidence le rôle crucial joué par Jean-Antoine Chaptal dans la dépénalisation des atteintes environnementales2, et François Jarrige interroge le déploiement d’une pédagogie des machines visant à circonscrire les nombreux soulèvements luddites qu’il décrypte3. L’idée même d’industrialisation est dès lors revisitée, que ce soit par l’environnement, les savoir-faire, les ressources, la globalisation, les marchés, la consommation, etc. 4

S’il fallait résumer cette recomposition historiographique d’ampleur, on pourrait considérer que la première industrialisation, qui court du dernier XVIIIe siècle jusqu’au second XIXe siècle français, n’est plus décrite comme un processus linéaire autoproduit, mais au contraire comme le lieu de nombreuses interrogations et controverses, c’est-à-dire comme un temps où s’inventent des pratiques inédites, aussi bien en termes de gouvernance politique que de productions matérielles et intellectuelles.

L’Apocalypse joyeuse prolonge et renforce ce basculement historiographique. L’ouvrage défend un contrepoint radical à la thèse d’Ulrich Beck de la « société du risque »5, puisqu’il s’agit de montrer, étude de cas après étude de cas, combien la prise de conscience des risques écologiques, sanitaires et sociaux provoqués par les techno-sciences n’est pas l’apanage de la modernité tardive, mais bien l’un des traits marquants des débuts de l’industrialisation. Aux récits à tendance triomphaliste qui vantent l’acuité de la réflexivité post-moderne, Fressoz rétorque qu’il existe dès les années 1800 un questionnement radical quant aux dangers de l’industrie. Pour étayer son propos, l’auteur présente plusieurs controverses, relatives à la vaccine, à l’implantation d’établissements industriels, au gaz d’éclairage et aux machines à vapeur.

Les deux premiers chapitres sont ainsi consacrés à une histoire croisée de la statistique médicale et de l’inoculation de la variole. Les pratiques des médecins sont présentées en regard des craintes de leurs contemporains et l’on voit progressivement s’opérer la décharge du poids moral de la décision sur un appareil statistique à vocation politique : on est en train de basculer, selon le mot de Saint-Simon, du gouvernement des hommes à l’administration des choses.

Le troisième chapitre dépeint les régulations environnementales d’Ancien Régime, œuvrant sur les « choses environnantes », ou circumfusa, afin de montrer, au cours du chapitre suivant, en quoi la législation de 1810 fait intégralement basculer l’organisation urbaine sous la coupe des industriels : d’une topographie sanitaire régulée par le Préfet de police, on en vient à une régulation des manufactures insalubres par les capitaines d’industrie eux-mêmes – du Conseil de salubrité aux plus hautes instances politiques du territoire (comme Chaptal, juge et partie, à la fois ministre de l’Intérieur et investisseur). La contribution d’académiciens à la discussion opère progressivement une distinction entre l’incommodité (une sensation subjective, dès lors disqualifiée) et l’insalubrité (une qualité objective, édictée par les savants). Se joue alors ce que Fressoz nomme un basculement des étiologies, les maladies n’étant plus par défaut causées par l’environnement, mais par les vices des classes ouvrières (alcoolisme, immoralité, etc.). À force de controverses et de jurisprudences, la régulation environnementale se libéralise, c’est-à-dire qu’elle se monétise : le coût des amendes étant jugé l’un des meilleurs incitateurs pour ne pas polluer.

Le cinquième chapitre détaille les questions soulevées par l’implantation de gazomètres en plein Paris (dont l’explosion pouvait faire craindre jusqu’à la destruction d’un arrondissement de la capitale !), alors que le sixième et dernier chapitre décrit la gestion controversée des explosions de machines à vapeur. Ces deux cas, qui se recoupent sur plusieurs points, dessinent peu à peu un univers social où s’élabore, sous l’égide des ingénieurs et savants, l’image d’une technologie idéale, dont le fonctionnement serait par principe infaillible : dès lors, l’apparition de la norme technique, garante des bonnes pratiques industrielles, rassure et permet d’imputer, notamment juridiquement, tout accident à une défaillance humaine. En ce sens, la massification du recours aux normes de construction et d’installation des appareils et chaudières ne signifie aucunement une diminution des dangers, mais au contraire une libéralisation de l’accident : au sein de macro-systèmes techniques dont les chaînes de causalité sont difficilement identifiables, la mise en place de normes techniques permet d’individualiser la faute et de désigner un responsable humain pour tout problème.

En conclusion, Fressoz s’élève contre une histoire linéaire et progressiste et prône l’importance d’une enquête archivistique qui fasse ressurgir les « petites désinhibitions » ayant rendu possible la carbonification de l’atmosphère, l’épuisement des ressources et le dérèglement des écosystèmes. Dès lors, l’avènement de la société industrielle n’apparaît plus tant comme une recomposition politique et idéologique que comme la conséquence plus ou moins directe d’une pléthore de micro-facteurs juridiques, économiques, techniques, et administratifs, ayant engendré une certaine forme d’inconscience écologique. En ce sens, il s’agit bien de retourner l’argument environnementaliste contemporain qui considère qu’à la différence de nos ancêtres, nous, citoyens du XXIe siècle, avons enfin pris conscience des limites écologiques de la planète (et donc que le problème, puisque désormais pris au sérieux, est déjà à moitié résolu), en montrant qu’au contraire, personne n’a jamais été réellement dupe des dangers de l’industrialisation, et donc que celle-ci fut déployée en connaissance de cause.

L’Apocalypse joyeuse est donc un livre à la fois vivant, bien écrit et percutant, qui mérite d’être lu. S’il est original, ce n’est pas tant par ses sources, sérieusement étudiées mais relativement classiques (archives nationales, archives policières et judiciaires, comptes-rendus de sociétés savantes, etc.), que par l’éclairage nouveau que Fressoz apporte sur une histoire technique déjà fréquentée par de nombreux auteurs, pour montrer, à rebours d’une historiographie jadis confiante et un peu naïve, combien d’insignifiants arrangements et d’infimes concessions ont pu être déterminants dans l’acceptation des pollutions.

Guillaume Carnino


1. Patrick Verley, L’Échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris, Gallimard, 1997 et « La révolution industrielle anglaise (note critique) », Annales ESC, 1991, n° 3, p. 735-755 ; Maxine Berg, The Age of manufactures 1700-1820, Londres, Fontana, 1985 ; Denis Woronoff, Histoire de l’industrie en France du XVIe siècle à nos jours, Paris, Le Seuil, 1994.
2. Thomas Le Roux, Le Laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris, Albin Michel, 2011.
3. François Jarrige, Au temps des « tueuses de bras ». Briseurs de machines à l’aube de l’ère industrielle (1780-1860), Rennes, Presses universitaires de Renens, 2009.
4. Liliane Hilaire-Pérez, La Pièce et le geste. Artisans, marchands et savoir technique à Londres au XVIIIe siècle, Paris, Albin Michel, 2013 ; Jan de Vries, The Industrious Revolution : consumer demand and the household economy, 1650 to the present, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.
5. Ulrich Beck. La Société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001 [1986].

Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays