Jasmien VAN DAELE, Magaly RODRIGUEZ GARCIA, Geert VAN GOETHEM, Marcel VAN DER LINDEN (dir.), ILO Histories. Essays on the International Labour Organization and Its Impact on the World During the Twentieth Century. (1)
Isabelle LESPINET-MORET et Vincent VIET (dir.), L’Organisation internationale du travail. Origine – Développement – Avenir. (2)

(1) Berne, Peter Lang, 2010, 539 pages. (2) Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, 212 pages. « Pour une histoire du travail ».

par Judith Rainhorn  Du même auteur

Depuis sa fondation en 1919, l’histoire de l’Organisation internationale du travail (OIT), destinée à promouvoir le droit du travail dans le monde puis à combattre la pauvreté et les inégalités sociales, appartient moins au passé qu’à l’avenir. Considérée comme un instrument de maintien de la paix, elle participe de la volonté de fonder la concorde universelle « sur la base de la justice sociale » à l’échelle mondiale, pour reprendre les termes du préambule de la partie XIII du Traité de Versailles qui en évoque le principe. D’abord établie comme une agence spécialisée au sein de la Société des Nations, l’OIT a survécu à cette dernière au-delà de la Seconde Guerre mondiale et est désormais la doyenne des institutions internationales du XXe siècle, sise à Genève. Profondément marquée par la conjoncture politique internationale, l’histoire de l’organisation épouse au cours du siècle les méandres des rivalités entre régimes politiques, des cycles économiques et de leurs transformations parfois brutales.   Deux ouvrages récents envisagent l’histoire de l’OIT de sa fondation à la période la plus contemporaine, tous deux issus de colloques tenus à l’occasion du 90e anniversaire de l’institution. Le premier, émanant d’un réseau de chercheurs belges et néerlandais sous l’égide de l’International Institute of Social Historyd’Amsterdam, s’est tenu à Bruxelles en 2007 ; le second, de collaboration franco-suisse, a eu lieu à Genève en 2009. Au-delà de leurs spécificités, tous deux regroupent des contributions de chercheurs internationaux, jeunes et confirmés, qui attestent que les archives, largement mises à disposition des chercheurs, permettent désormais d’écrire une histoire critique de l’OIT.    

L’historiographie de l’OIT est déjà abondante, si l’on en croit la bibliographie publiée sur son site internet par la bibliothèque de l’institution elle-même en 2007 et qui compte près de 150 ouvrages, articles de revues, brochures dans les principales langues de travail de l’organisation[1]. Jusqu’aux années 1960, cependant, a dominé une historiographie interne, produite par l’OIT elle-même ou par d’anciens membres officiels de l’organisation, acteurs et témoins de premier plan. Les anniversaires et commémorations diverses, en particulier le cinquantenaire et la célébration du Prix Nobel de la Paix décerné à l’OIT en 1969, ont été l’occasion de réfléchir, évaluer, justifier ou critiquer l’action de l’organisation. Parmi ces auteurs, on retrouve notamment des experts du droit du travail comme le Belge Ernest Mahaim, des représentants syndicaux tels que le Français Léon Jouhaux ou le Hollandais Jan Oudegeest, plusieurs anciens directeurs généraux tels Albert Thomas, David Morse ou Wilfried Jenks. Il s’agit alors essentiellement d’une littérature d’autojustification, instrument de légitimation de l’organisation par des individus qui en sont largement partie prenante. Ce n’est que dans un second temps qu’une historiographie externe, produite par des historiens indépendants, prend le pas sur la première, apportant une perspective historique critique et une reconsidération des origines et des premières décennies de l’organisation.

Alors que nombre de publications existantes sont le fait de juristes, sociologues, économistes ou spécialistes de relations industrielles, les deux ouvrages présents se situent résolument dans une perspective historique et se placent dans le renouveau de l’intérêt scientifique pour l’histoire des organisations internationales, lié à l’importance croissante que l’on accorde aux structures multilatérales et à l’efficacité de la coopération internationale. Ils replacent dans une histoire « longue » (près d’un siècle) l’histoire de l’institution et les inflexions qu’elle a subies. Massivement investie dans les années 1920 et 1930 par les ressortissants des pays de l’Europe industrialisée qui occupent les positions centrales en terme de prise de décision[2], l’OIT a été déviée de son péché de jeunesse d’européocentrisme par l’entrée des États-Unis en 1934 : un « glissement tectonique » (I. Lespinet-Moret, p. 16) qui se révèle fondamental dans l’évolution vers l’américanisation de l’institution, renforcée pendant la Guerre froide. Avec le mouvement de décolonisation cependant, on se tourne de plus en plus vers les pays en développement, dont la participation est sous-tendue par le débat entre universalisme et diversité, l’OIT intervenant de manière croissante, au-delà de l’objet « travail », sur les questions de droits humains, de liberté d’association, de sécurité sociale ou de non-discrimination.

Dans un contexte de réduction sévère du budget de l’OIT et de conquête du néo-libéralisme économique à l’échelle mondiale depuis les années 1980, la fin de l’affrontement Est-Ouest permet de reconsidérer l’importance des relations multilatérales et des politiques à l’échelle internationale, ce qui contribue sans doute largement à expliquer le renouveau de l’histoire des organisations internationales, enrichie depuis peu par la nouvelle perspective transnationale posée sur l’histoire du travail. Longtemps cloîtrée dans les frontières des États-nations, ignorant comparaisons et connections internationales, l’histoire de l’OIT est désormais envisagée dans un cadre multidisciplinaire et s’attache aux objets de son histoire longue : les droits des femmes, la décolonisation, les politiques migratoires, les risques professionnels, les travail des enfants, le travail forcé, le rôle des « communautés épistémiques »[3] et de l’expertise internationale, ou encore la sécurité sociale et les réseaux transnationaux d’acteurs non-gouvernementaux. Ainsi, revisitant des terrains déjà partiellement défrichés (comme le rôle de la Fédération syndicale internationale, la Grande Dépression et le chômage, la Seconde Guerre mondiale ou encore le rôle des directeurs généraux), les deux ouvrages se penchent également sur certains de ces nouveaux objets.

L’Organisation internationale du travailIsabelle Lespinet-Moret, Vincent Viet. L’Organisation internationale du travail: Origine, développement, avenir Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, 216 p. 
L’ouvrage français, sous la direction d’Isabelle Lespinet-Moret et Vincent Viet, met au cœur de son questionnement « le hiatus entre l’identité “inter-nationale” [de l’OIT] et son fonctionnement transnational » (p. 16). Sans sous-estimer la particularité des voies nationales ni négliger les monographies à l’échelle d’un État ou d’une région, qui sont bien sûr nécessaires à la compréhension des phénomènes, il s’agit ici d’éclairer la mobilisation des ressources conceptuelles, juridiques et techniques, discutées et générées par l’OIT dans la généalogie des États sociaux. L’ouvrage, qui se concentre sur les conditions de définition, de négociation et de diffusion des normes de l’organisation, est structuré en trois  parties. La première porte sur  les engagements individuels et collectifs et les échanges entre les acteurs et leurs réseaux. Elle explore la constitution et le travail des réseaux natalistes et familialistes dans la construction des politiques familiales en Europe (C. Capuano), ainsi que l’exercice d’une expertise médicale mesurée dans le cadre du Service d’hygiène industrielle (I. Lespinet-Moret) ; la constitution de réseaux d’expertes féminines consacrés à la protection du travail des femmes et des enfants (F. Thébaud, N. Natchkova et C. Schoeni) montre combien le Bureau international du travail fut aussi le lieu d’une relégation qui a fait la part belle à l’exercice d’une compétence masculine sur le travail. La seconde partie de l’ouvrage aborde l’histoire de la « diplomatie du travail » menée par et au sein de l’OIT au cours d’un siècle d’existence, évoquant en particulier le poids des États-Unis dans la mise en place des programmes de développement économique et social par le BIT dans les années 1920 (T. Cayet) et dans la mutation décisive que subit l’OIT pendant son exil américain durant la guerre (B. Delpal) ou encore dans l’imposition, à l’autre bout du siècle (1999), de normes concernant les conditions de travail dans le cadre de négociations commerciales bilatérales (Q. Delpech) ; une « diplomatie du travail » qui est également éclairée avec brio à travers la figure d’un « Janus » exceptionnel comme Justin Godart (V. Viet) ou le rôle de l’OIT dans l’instrumentalisation de l’expertise économique et sociale – comme dans le cas de l’Espagne franquiste avec qui les liens furent préservés malgré l’atteinte au droit syndical par le régime (S. Farré). Enfin, l’extension du pouvoir normatif de l’OIT et les nouveaux enjeux qu’a rencontrés l’institution, essentiellement après la Seconde Guerre mondiale, font l’objet de la troisième partie : nouveaux mondes à considérer tels que l’Amérique latine (F. Herrera León, Y. Wehrli, C. Pernet) ou le monde arabe (M. Hadhri) ; nouvelles populations à considérer (les jeunes chômeurs, examinés par P. Dogliani) ; nouveaux enjeux à évaluer, comme l’imposition de standards internationaux en termes de niveau de vie (C. Pernet) ou de responsabilité sociale des entreprises (C. Maurel).

ILO HistoriesJasmien van Daele, Magaly Rodriguez Garcia, Geert van Goethem, Marcel van der Linden. ILO Histories: Essays on the International Labour Organization and Its Impact on the World During the Twentieth Century Bern,Peter Lang, 2010,539 p. 
L’ouvrage belgo-néerlandais ouvre lui aussi, au travers des dix-neuf contributions qu’il contient, d’intéressantes perspectives. Sans pouvoir citer l’ensemble des articles, on retiendra en particulier trois axes majeurs : celui de l’interaction entre l’OIT et les structures syndicales nationales et internationales, notamment la Fédération syndicale internationale (R. Tosstorff), mais aussi l’AFL de Gompers (E. McKillen), le mouvement international des femmes (U. Wikander) et les syndicats chrétiens (P. Pasture). La seconde perspective regroupe des contributions qui s’intéressent à l’évolution des compétences de l’OIT en matière d’édiction des normes de travail et d’élaboration d’un « modèle » social (T. Cayet, S. Kott, G. K. Lieten). Enfin, l’ouvrage apporte un éclairage sur des espaces géographiques délaissés : on notera en particulier l’article de S. Zimmerman sur l’intégration du travail « non-métropolitain » dans les standards de l’OIT dans l’entre-deux-guerres et la conclusion de M. Rodríguez García qui tente d’évaluer l’impact de l’OIT dans les pays peu intégrés à l’économie-monde. On peut cependant regretter que la dimension géographique étendue aux « Suds » et, au-delà, à l’histoire globale de l’institution demeure, dans l’un et l’autre ouvrage, minoritaire. La solide bibliographie de 36 pages dont est doté l’ouvrage dirigé par Jasmien Van Daele et alii constitue enfin un outil particulièrement utile aux chercheurs.

On ne peut par conséquent que se réjouir de la publication quasi simultanée de ces deux ouvrages collectifs qui prennent leur place dans une production scientifique enrichie du récent tournant transnational qu’a connu la recherche en histoire. À la lumière de ces deux ouvrages, l’OIT n’apparaît plus comme une arène de décision pour les États-nations mais, désormais, comme un acteur intellectuel et politique emblématique des « fertilisations croisées »[4] entre les sociétés contemporaines.

Judith Rainhorn

 
[1] Disponible à l’adresse http://www.ilo.org/public/french/support/lib/resource/subject/history.htm
[2] À l’exception notable de l’Inde qui, comme dominion britannique, joue précocement un rôle majeur dans les instances décisionnelles de l’OIT.
[3] Selon l’expression employée par Peter Haas dans « Introduction: Epistemic Communities and International Policy Coordination », International Organization, vol. 46, n°1, hiver 1992, p. 3.
[4] P.-Y. Saunier, « Administrer le monde ? Les fondations philanthropiques et la public administration aux États-Unis (1930-1960) », Revue française de science politique, vol. 53, n°2, avril 2003, p. 237-255.


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