Jacques Prévotat et Jean Vavasseur-Desperriers, dir., Les « chrétiens modérés » en France et en Europe, 1870-1960

Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2013, 486 p.

par Marie-Pierre Wynands  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’ouvrage dirigé par Jacques Prévotat et Jean Vavasseur-Desperriers est encyclopédique, tant par la densité du contenu que par la forme proposée. Pas moins de vingt-neuf contributions sont ici rassemblées, qui sont autant d’entrées dans l’histoire des « chrétiens modérés » entre 1870 et 1960. Cette somme, qui constitue le produit de trois journées d’études tenues à Lille en 2005 et 2006, n’est pas la première occasion de traiter cet objet. Comme les auteurs le rappellent en introduction, un précédent colloque sur « les modérés » avait eu lieu à Nancy quelques années plus tôt, à la suite duquel un premier ouvrage était paru1. L’intérêt de cette nouvelle série de rencontres n’est pourtant pas moindre, puisqu’elle réunit cette fois d’éminents historiens autour de la question spécifique des rapports entre la foi religieuse et l’engagement politique des modérés. Chacun des auteurs, selon l’époque, le pays et l’objet de son papier, apporte un éclairage à l’apparent paradoxe de l’association de la chrétienté au modérantisme. Cette tension apparaît alors bien superficielle, les chrétiens modérés n’étant ni modérément chrétiens ni faiblement engagés en politique. Ils ne sont pas non plus d’un républicanisme tiède ; cette option ne pose plus guère problème à la période sur laquelle se fonde le propos du livre. Reste que la pluralité des enjeux de l’implication des chrétiens en politique ouvre un vaste champ de recherches. En effet, l’articulation du religieux et du politique n’est pas seulement une question d’ordre philosophique ou théologique ; elle a eu – et continue évidemment d’avoir – des conséquences politiques, religieuses et sociologiques fortes dans l’histoire française et européenne. À cet égard, la mosaïque que forme la diversité des sujets traités dans cet ouvrage n’entame nullement la cohérence du propos général, mais en dévoile au contraire toute la complexité. Le découpage du plan en trois parties en distingue clairement les apports majeurs, qui répondent à un déficit historiographique important.

La première partie s’attache à définir ce qu’est le « modérantisme catholique » – exception faite du papier d’André Encrevé qui porte sur les protestants républicains. Émile Poulat dévoile quelques raisons de l’ambivalence de cette appellation, notamment lorsqu’il en rappelle les évolutions historiques, la pluralité des courants, des formations ou « foyers » (p. 59) et, bien sûr, la diversité des manifestations nationales qui sont décrites une à une dans les contributions suivantes. Le tableau est complet, au travers des cas de l’Italie du Risorgimento étudiée par Francesco Traniello, de l’Allemagne au XXe siècle expliquée par Winfried Becker, des conséquences de la Révolution française en Angleterre développées par Michael Sutton, de la Belgique contemporaine que traite Emiel Lamberts, de la situation en Suisse romande analysée par Francis Python et des catholiques modérés en Espagne racontés par Benoît Pellistrandi. Ce tour d’Europe est un moyen heuristique de caractériser concrètement le christianisme modéré, à partir des formes diverses qu’il a pu prendre. On ne trouve pas dans la France du XIXe siècle d’équivalent du clerico-moderatismo italien (Poulat, p. 46). Autre exemple : l’emprise des réseaux catholiques dans la société et en politique – ce qu’on appelle la «pilarisation » – en Belgique n’a pas été aussi poussée en France. Pour autant, des convergences sont repérables entre ces deux pays, parmi lesquelles le rôle de l’Action catholique dès la fin des années 1920 ou l’apparition d’un parti démocrate-chrétien après-guerre, largement soutenu par des personnalités issues de la Résistance.

La deuxième partie est consacrée à la spécificité du courant modéré en France tout au long des IIIe et IVe Républiques. Comme ce cadrage historique l’indique, c’est le critère politique qui est privilégié ici. Les communications de Jean-Claude Delbreil et de Gilles Richard, qui portent respectivement sur le Parti démocrate populaire (PDP) et le Centre national des indépendants et paysans (CNIP), posent d’ailleurs très explicitement la question du positionnement partisan des modérés. Ces évolutions politiques des modérés sont toutefois indissociables des transformations religieuses initiés par la hiérarchie ecclésiastique. La doctrine sociale de l’Église, portée par les deux textes de référence que sont les encycliques Rerum Novarum (1891) et Quadragesimo Anno (1931), a pu en effet avoir une influence majeure dans la trajectoire des jeunes catholiques de l’époque. Dans l’entre-deux guerres, la voie originale empruntée par quelques-uns se situe entre le catholicisme libéral et l’intransigeantisme (Palau). Ceux-là, qui se caractérisent par leur « modérantisme de combat » (p. 276), ont bénéficié d’un « apprentissage de la modération » (Moulinet, p. 179) dans les premiers centres d’études de l’Action catholique de la jeunesse française fondée en 1886, puis se sont investis dans des syndicats et partis politiques réformistes. Les organisations dans lesquelles ils ont milité marquent alors l’interpénétration du politique et du religieux. En outre, l’histoire de la IVème République pose la question de l’évolution de l’action et de la doctrine démocrates chrétiennes à l’épreuve du pouvoir. Ainsi les responsables du Mouvement républicain populaire (MRP), qui portaient une doctrine économique au départ fondée sur le refus du capitalisme, sont-ils progressivement amenés à « prendre le monde économique tel qu’il est » (Ducerf, p. 290). L’héritage des catholiques modérés, également, est pluriel. Bruno Béthouart relève qu’il est convergent sur le libéralisme politique et économique notamment, mais diverge sur certaines questions aussi importantes que la mémoire de la Résistance, la question coloniale ou la politique européenne. Or, il apparaît que la foi religieuse n’est alors pas discriminante dans le partage des opinions politiques (p. 309).

Dans la dernière partie de l’ouvrage, le propos se resserre sur quelques portraits de personnalités qui ont marqué cette histoire par leur action politique et/ou leur pensée philosophique et qui, ce faisant, ont incarné les imbrications entre les milieux politique, associatif et universitaire ayant eu partie liée au catholicisme modéré. Plus qu’une simple illustration par des notices biographiques, l’approche prosopographique présente un intérêt scientifique fort et trouve toute sa place dans l’économie générale de l’ouvrage. Revenir sur la trajectoire engagée d’un philosophe comme Étienne Borne, « doctrinaire du MRP » (Tranoy, p. 419), rappelle que la famille démocrate-chrétienne, elle aussi militante, a pu s’appuyer sur « une sorte de groupe ‘d’intellectuels organiques’ » (Rémond, p. 461), qu’ils soient laïcs ou hommes d’Église. Autre portrait attendu ; celui de Marc Sangnier, dont on sait quel fut le rôle dans la structuration partisane de la démocratie chrétienne en France. Dans le papier que Denis Charbit lui consacre, l’insistance sur ses qualités de tribun et l’analyse de ses discours font bien voir que la défense de la modération ne se retrouve pas comme trait de caractère de celui qui en portait pourtant la doctrine. Dans le même temps, l’auteur indique que le parti de la Jeune République fondé en 1912 a été davantage propice à la représentation politique du courant démocrate-chrétien que le Sillon n’avait réussi à l’incarner auparavant. C’est donc l’adéquation de cette forme organisationnelle avec la recherche d’une efficacité militante, symptomatique d’une « maturité politique » (p. 378), qui est mise en exergue ici. Ces deux indicateurs – la présence d’intellectuels et la formation d’une structure sur laquelle adosser l’action politique – rapprochent cette famille de pensée d’une force politique « ordinaire » et contredisent l’hypothèse d’une « frilosité » à l’égard de l’engagement public, que les modérés entretiendraient du fait précisément de leur « tempérament modéré » et de leur pratique religieuse.

Si l’un des problèmes que pose communément l’étude du modérantisme chrétien est celui de sa difficile caractérisation, cet ouvrage tient toutes ses promesses et fournit de salutaires éclaircissements. Chacun des auteurs associés à cet ambitieux projet définit avec beaucoup de précision l’option catholique qu’il entend étudier en la distinguant, tant que faire se peut, selon qu’elle est ultramontaine, intransigeante, libérale ou sociale. Ce corpus de textes, qui est un outil essentiel pour qui s’intéresse aux chrétiens modérés, s’adresse avant tout à un lecteur averti ou tout au moins très curieux de ces questions. En se concentrant sur les années 1870-1960, il ne prend bien sûr pas en compte la tenue du deuxième Concile œcuménique du Vatican (1962-1965), tout juste esquissé à quelques occurrences – notamment dans le portrait d’Étienne Gilson que dresse Jacques Prévotat. La période étudiée ici n’est-elle pas, finalement, celle qui court des balbutiements à l’âge d’or du modérantisme catholique ? Les recompositions que Vatican II a augurées, tant dans l’institution ecclésiale elle-même que par la diversité des engagements politico-religieux qu’il a encouragée, mériteraient un travail de cette même ampleur. En outre, les conditions de la progressive émergence de la démocratie chrétienne en France et en Europe suscitent quantité de questionnements quant aux transformations – souvent déclinantes –  qui ont cours depuis ces cinquante dernières années. Ce constat est sous-tendu par une grande hétérogénéité des analyses, qui constituent à coup sûr bien d’autres « pierres d’attente », pour reprendre l’expression que René Rémond convoque dans la première conclusion de l’ouvrage (p. 453).


Marie-Pierre Wynands.


1. F. ROTH, dir., Les modérés dans la vie politique française (1870-1965), Nancy, Presses universitaires de Nancy, 2000, 534 p.

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