Jacques Lajoie, Éric Guichard (dir.), Odyssée Internet. Enjeux sociaux, 2002

Lajoie (Jacques), Guichard (Éric), sous la direction de, Odyssée Internet. Enjeux sociaux. Sillery, Presses de l’Université du Québec, 2002, 201 pages.

par Philippe Rygiel  Du même auteur

Deux questions structurent cet ouvrage collectif : que font les utilisateurs d’Internet ? – nous sommes alors dans une logique qui est celle de la sociologie des usages –, et quelles sont les transformations des pratiques et des rapports sociaux induites ou permises par le développement des réseaux ? Serge Proux, à partir du concept de numérisation des sociétés, propose un cadre d’ensemble à la réflexion. Le développement des réseaux, qui s’inscrit pour lui dans une mutation de plus longue durée, affecte tant les conditions de production que les modalités de distribution des biens et services et les formes de communications et d’échanges interindividuelles, favorisant tant la dispersion physique des activités que le développement d’activités de coopération et d’échanges entre individus distants, de ce fait l’apparition du réseau est susceptible de produire des effets dans des domaines très divers.

La question sous-jacente, que l’on retrouve au travers de plusieurs communications, est celle de l’interprétation de ces mutations. Paul Mathias adresse directement le problème, refusant le déterminisme technique, il pose que les usages émergents ne sont pas inscrits dans les caractéristiques des outils employés, mais résultent des formes de l’appropriation de ceux-ci par les utilisateurs, qui portent la trace de multiples déterminations économiques, sociales ou culturelles, ce qui débouche sur la conclusion d’une imprévisibilité des évolutions futures. D’autant que les objets techniques qu’intègre Internet sont en constante évolution, ce que le texte de Patrice Renaud, consacré à l’immersion virtuelle, rappelle. Les autres communications sont de visée moins synthétique. Elles s’attachent chacune à la discussion de l’impact du développement des réseaux dans un secteur déterminé. Éric Guichard montre, à partir de l’exemple des sciences humaines, que les conditions de la diffusion de l’information scientifique sont appelées à se transformer. Pierre Levy s’interroge lui sur les transformations du champ et des pratiques politiques. Il voit dans les pratiques émergentes l’indice de la naissance d’une société civile mondiale, empêchant États et médias traditionnels de contrôler l’information, et repérant l’avènement d’une cyberdémocratie. Vision qui mériterait d’être nuancée, d’autant qu’elle fait ‘économie des conditions concrètes d’appropriation de l’outil et d’accès à l’information. Le très intéressant texte d’Anne Dufresne rappelle que l’accès à l’information disponible se fait au travers d’un certain nombre de filtres, d’autant plus efficaces que la plupart des utilisateurs n’ont conscience ni de leur existence ni de leurs caractéristiques. Deux textes sont consacrés aux transformations des modalités des relations interpersonnelles permises par le réseau. Cependant que Milton Campos et Thérèse Laferrière s’interrogent sur les transformations des pratiques éducatives accompagnant la mise en place des réseaux, le texte de Jacques Lajoie, qui examine les incidences psychosociales de l’usage du réseau, en particulier la transformation des modes d’apprentissage, se rattache à ce thème.

L’ouvrage se révèle incontestablement utile, en partie parce qu’il permet le repérage des enjeux liés au développement du réseau, ainsi que celui des chercheurs francophones, au travers des contributions des auteurs, mais aussi grâce aux bibliographies assez fournies proposées par ceux-ci, qui s’interrogent sur les effets proprement sociaux de sa mise en place. L’historien regrettera parfois le manque de profondeur historique, ou de mise en perspective, en l’absence de comparaisons avec l’évolution des usages du téléphone, du minitel, de la lettre ou de la radio, par exemple, le lecteur n’est pas toujours certain de la radicale nouveauté ou de la spécificité de certains des usages décrits. De même souhaiterait-il parfois une approche moins passionnée, ou plus dialectique, de certains des phénomènes étudiés : la question, que ne peuvent s’empêcher de poser certains des contributeurs, de savoir si le développement du réseau est en soi une bonne ou une mauvaise chose ne semble pas, d’un point de vue scientifique, la plus prometteuse. Enfin, malgré la contribution de cadrage de Serge Proux, la question du travail et de ses transformations est un peu absente du volume, alors qu’elle est d’importance.



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