Jacques Gavoille, Du maître d’école à l’instituteur. La formation d’un corps enseignant du primaire : instituteurs, institutrices et inspecteurs primaires du département du Doubs (1870-1915)

Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2010, 463 p.

par Marianne Thivend  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

La publication d’une énième étude sur les instituteurs et institutrices de la Troisième République pourrait laisser perplexe, tant les ouvrages abondent sur ces acteurs essentiels de l’enracinement de la République. Bien connus désormais pour leur « culture professionnelle » et leurs engagements politiques et syndicaux, ils le sont toutefois beaucoup moins pour tout ce qui relève du processus de professionnalisation. Ce groupe a pourtant rapidement été décrit comme homogène, soudé par ses origines rurales et sa formation normalienne. Grâce à un travail minutieux, Jacques Gavoille remet fortement en question ce mythe social et professionnel. Mais s’il met en avant la grande diversité du corps, il s’attache également à décrire ce qui fait corps et sa démonstration de la transformation, sur quarante ans, des « maîtres et maîtresses d’écoles » en « instituteurs et institutrices » de l’école républicaine, est plutôt convaincante.

À l’appui de sa démonstration, l’auteur opère un va-et-vient fructueux entre le bulletin départemental de l’instruction primaire, qui donne le point de vue de l’administration et les dossiers individuels du personnel enseignant, encore trop peu exploités malgré leur richesse, qui laissent entendre l’administration mais aussi les enseignants. 541 dossiers ont été dépouillés au total, répartis en cohortes décennales, six masculines et six féminines. Là réside l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage, celui de proposer une comparaison entre formations, carrières, activités pédagogiques et sociales des hommes comme des femmes. La féminisation croissante du groupe – les institutrices sont plus nombreuses que les instituteurs à partir de la première décennie du XXe siècle dans le Doubs comme en France – est soulignée par l’auteur qui y voit un frein à l’homogénéisation du corps.

La monographie s’organise, de manière classique, en quatre parties thématiques : 1) l’ensemble de droits et de devoirs définis par l’État examiné à travers le statut, la formation et le contrôle hiérarchique ; 2) les parcours professionnels ; 3) les pratiques pédagogiques ; 4) les enseignants et la société locale. Au plus près des personnes et de leur quotidien, l’auteur est attentif à tout ce qui, au delà de la variété (des formations, des salaires, de l’avancement, des pratiques de classe…), permet au groupe de faire corps. Néanmoins, le facteur de différenciation dans l’exercice du métier qu’est la distinction ville/campagne n’apparaît qu’à la marge, l’urbain étant même assez absent. Comme facteur de cohésion, l’auteur met en avant l’amélioration des revenus, même s’ils restent insuffisants et inégaux entre hommes et femmes (d’autant que ces dernières ne peuvent compter sur des revenus complémentaires comme le secrétariat de mairie). De même, si l’école normale s’impose bien comme la référence en matière de formation et permet une élévation du niveau, les voies d’accès au métier demeurent variées, notamment pour les femmes. Dans ces conditions, la formation continue, avec ses conférences pédagogiques, sa presse professionnelle et son bulletin départemental, constitue un outil essentiel pour souder un corps encore très disparate. Car enseigner devient un métier de plus en plus exigeant, exigences rappelées par les inspecteurs lors de visites qui se font plus régulières. Les attentes sont aussi sociales et dessinent également la norme professionnelle. Une différenciation de genre s’opère ici très nettement. La qualité de l’instituteur se mesure en effet aux bonnes relations tissées avec les communautés locales et à sa surface sociale, quand celle des femmes apparaît en négatif, les relations de ces dernières avec les sociétés locales étant jugées « passables » car moins investies dans des activités extérieures. On peut alors regretter que le phénomène de féminisation du groupe professionnel ne revête pas une place plus centrale dans cette étude, étant donné sa capacité à remettre en question la norme masculine sur laquelle se sont construites les représentations du corps.

Marianne Thivend.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays