Jacques Carré, La prison des pauvres. L’expérience des workhouses en Angleterre.

Paris, Éditions Vendémiaire, 2016, 537 p.

par Jacques Rodriguez  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Au lecteur qui ne connaîtrait pas les workhouses, ces établissements dédiés à la prise en charge des pauvres en Angleterre, la photographie qui figure en couverture du livre de J. Carré offre un aperçu suggestif. On y voit un très grand nombre d’hommes tout de noir vêtus, attablés en rangs serrés et parfaitement alignés dans une salle aux dimensions impressionnantes. Tous sont relativement âgés au point que beaucoup ont le visage ceint d’une barbe blanche ; aucun, apparemment, ne parle à son voisin et l’on perçoit d’emblée la monotonie et la pénibilité d’une vie qui semble codifiée à l’extrême. Ce cliché, pourtant, a été pris à la toute fin du XIXe siècle, une époque au cours de laquelle les workhouses n’ont plus rien de commun avec ce qu’elles furent jadis, c’est-à-dire des établissements souvent mal gérés et peu salubres, où se réfugiaient tous ceux que la maladie, l’âge ou une conjoncture économique déprimée privaient de moyens d’existence suffisants. Car l’histoire de la workhouse commence en réalité très tôt, dès le XVIIe siècle et c’est là, d’ailleurs, une des gageures du livre de J. Carré : rendre compte des évolutions de cette institution jusqu’à sa disparition définitive en 1948, des fonctions qui lui furent successivement assignées et des réactions très contrastées qu’elle a suscitées. L’ambition du propos est ici tempérée par son originalité car si l’auteur puise dans une historiographie déjà très riche, il s’intéresse plus particulièrement au fonctionnement intime de cette institution, son organisation spatiale, le rôle dévolu au travail des indigents et, surtout, la vie sociale intra muros. Au-delà donc de l’histoire de ces établissements, c’est « l’expérience des workhouses » que J. Carré veut restituer : une expérience de l’intérieur, en quelque sorte, dont il rend compte en dépit du relatif silence des archives.

Le livre est organisé selon un plan chrono-thématique en quatre parties au sein desquelles plusieurs chapitres resserrent la focale sur certains établissements emblématiques du projet que poursuivaient, à telle ou telle époque, les maîtres d’œuvre de l’assistance. Classiquement, le récit est articulé autour de la césure que constitue la loi de 1834, cette New Poor Law qui entreprend de rationaliser le système d’assistance en durcissant le fonctionnement des workhouses. Jusqu’alors, ces établissements ne sont certes pas des lieux de villégiature très prisés, mais ils ne s’apparentent pas encore à ces « prisons des pauvres » de l’époque victorienne. À l’origine, en effet, les workhouses procèdent d’une législation tout à fait pionnière (Poor Law) qui, dès 1601, rend obligatoire la levée d’un impôt paroissial destiné à l’entretien des pauvres. Sauf que dans une société acquise aux idées de la Réforme, il ne s’agit pas d’aider indistinctement tous les miséreux, ni de leur accorder des secours sans contrepartie. Aux côtés des maisons de correction, des « maisons d’industrie » ou des hospices, les workhouses deviennent ainsi, peu à peu, le pivot d’un système assistanciel qui entend distinguer les pauvres selon l’origine de leur détresse, soulager leurs souffrances mais aussi, indissociablement, les discipliner par et pour le travail, considéré comme une source d’édification spirituelle. J. Carré rend compte à cet égard de la variété des formules adoptées aux quatre coins du pays, l’éclosion d’une véritable « économie mixte de l’assistance » (p. 32) et l’affermage de nombreux établissements ou encore la persistance, ici et là, de la pratique des secours à domicile, octroyés hors les murs de la workhouse. Il insiste également sur les difficultés rencontrées par ces établissements, surtout en période de basses eaux économiques ou lorsque le remembrement des parcelles (les enclosures) multiplie le nombre des indigents. De fait, l’assistance intra muros coûte cher, plus cher que l’aide outdoor, sans forcément répondre aux attentes de ses promoteurs – séparer les « bons » des « mauvais » pauvres, lutter contre l’oisiveté et l’impiété, bref, participer d’une « régénération » morale du pays. Ainsi la gestion de ces établissements suscite-t-elle souvent l’indignation : dans la workhouse londonienne de St Giles-in-the-Fields, par exemple, le « maître » des lieux est accusé de « cruelle et honteuse barbarie » (p. 99) à l’égard des pensionnaires qui seraient tyrannisés durant leur séjour et dont les cadavres feraient l’objet d’un trafic rémunérateur – comme d’ailleurs à Shrewsbury à la fin du XVIIIe siècle. Imbrication inédite de l’assistanciel et du répressif, la workhouse est donc au cœur d’un débat récurrent : trop douce à l’égard des pauvres valides, selon les uns, elle serait, pour d’autres, incapable de relever le double défi de l’éducation des plus jeunes et de la santé des résidents.

Comme le souligne toutefois J. Carré, ce n’est pas tant le principe de la claustration laborieuse qui est remis en cause que son opérationnalisation. À telle enseigne qu’au début du XIXe siècle, alors que les dépenses d’assistance augmentent, le législateur ne choisit pas la formule, a priori plus économique, des secours à domicile : il opte pour une révision de la Poor Law qui fait de la workhouse la véritable pierre angulaire de la politique d’assistance. Selon la loi de 1834, en effet, quiconque renonce à une vie indépendante ne doit avoir d’autre choix que d’accepter les règles drastiques de la workhouse qui, « après avoir été l’école du travail », devient ainsi « le repoussoir de la marginalité » (p. 262). Plusieurs centaines de ces établissements sont alors édifiés avec le projet paradoxal de dissuader les pauvres d’y recourir : « l’objectif était de voir [la workhouse] vide », écrit l’auteur (p. 323). Cet objectif est d’ailleurs atteint, notamment dans le Nord du pays, et J. Carré souligne à cet égard qu’Engels a sans doute surestimé en 1845 le nombre d’ouvriers sans emploi dans la « Bastille des pauvres » de Manchester. Mais dès lors que cet objectif est atteint et que ces institutions abritent en majorité des vieillards, des mères avec leurs enfants, des personnes malades ou mentalement déficientes, comment justifier le maintien d’un régime disciplinaire punitif qui impose aux résidents un travail abrutissant (casser des cailloux, broyer des os, etc.) ? C’est cette question que posent, tout au long du XIXe siècle, les médecins qui fréquentent ces structures, mais également les philanthropes et en particulier les femmes qui, comme le signale l’auteur, contribuèrent à assouplir ce dispositif que les hommes, seuls détenteurs du pouvoir législatif, avaient initialement conçu. Car la workhouse est bel et bien traversée par une « contradiction entre sa finalité théorique et la réalité des besoins » (p. 323) sociaux auxquels elle doit répondre, une contradiction qui va finalement sceller son sort. Ainsi les aliénés, les enfants d’âge scolaire, les malades, les vieillards lui sont-ils soustraits à mesure que la législation jette les bases d’une véritable politique sociale. Les chômeurs eux-mêmes, avatars de ces pauvres valides que ciblait la loi de 1834, échappent peu à peu au stigmate de l’indigence et aux « colonies de travail » qu’instaurent, à la fin du XIXe siècle, certains philanthropes : à partir de 1911, les travailleurs réguliers involontairement privés d’emploi sont progressivement inscrits dans un nouvel ordre normatif.

Le livre de J. Carré présente ainsi l’intérêt d’offrir aux lecteurs francophones une analyse remarquablement documentée et étayée de l’une des institutions-clés de l’histoire économique et sociale anglaise. Ce n’est pas son seul mérite car l’auteur illustre aussi les processus de médicalisation et de démocratisation de la société anglaise : l’ambivalence du premier à l’égard d’une population d’indigents que d’aucuns ont pu juger « superflue » (p. 246), et la lenteur du second pour rattacher les assistés à la communauté politique. Cependant, l’ampleur du propos a un revers : certaines des pistes que J. Carré a entrouvertes sont peu défrichées. On regrette par exemple qu’il n’ait pas exploré davantage la perspective foucaldienne d’un fonctionnement « biopolitique » de la workhouse ou son caractère d’ « institution totale », au sens de Goffman, qu’il emprunte à Margaret Crowther (1982). D’autres questions auraient pu également être approfondies, en particulier celle de ce « droit » aux secours dont les pauvres s’estimaient dépouillés, celle de l’influence des différentes dénominations religieuses sur le traitement de la misère, au Nord et au Sud du pays ou, encore, celle des critères utilisés successivement pour différencier les « bons » des « mauvais » pauvres – cette « handicapologie hésitante » dont parle Castel. Le vaste panorama que brosse l’auteur n’en demeure pas moins riche d’enseignements car il invite, finalement, à s’interroger sur la « longévité » d’une institution qui fut à la fois honnie du peuple et controversée parmi les réformateurs sociaux. « Un certain pragmatisme local atténuait les rigueurs de la workhouse » (p. 267), indique à cet égard J. Carré qui souligne aussi que ses opposants ont toujours avancé en ordre dispersé et, surtout, que la classe ouvrière anglaise a largement ratifié la distinction entre les pauvres « méritants » et les autres, entre la respectabilité et cette indignité que sanctionne la « prison des pauvres ». C’est là, assurément, un enseignement qui doit être médité car si la workhouse a disparu du paysage, elle reste néanmoins la matrice inépuisable des politiques de workfare – l’assistance par le travail – auxquelles se convertissent désormais nos administrations sociales.

Jacques Rodriguez



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