Ivan Sainsaulieu, Conflits et résistances au travail

Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Contester », 2017, 184 p.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageEn 2008, le premier volume de la collection « Contester », que dirige Nonna Mayer, était consacré à la grève1, forme entre toutes du conflit à l’ère industrielle, consubstantielle de l’existence sociale des ouvriers en tant que classe et, s’agissant de la France, souvent confondue avec les organisations syndicales, dans des contextes englobant d’action collective, de régulation sociale ou de mouvement social, quand tel est loin d’être toujours et partout la règle.

Le premier chapitre de l’ouvrage d’Ivan Sainsaulieu, dont ces quelques lignes s’inspirent librement, s’inscrit dans le droit fil de l’ouvrage de 2008 et de bien des études ultérieures. Il revient, en effet, sur le déclin des grèves et des effectifs syndicaux, en France comme dans les autres démocraties occidentales, tout en rappelant, comme beaucoup, que d’autres formes d’action (« conflits et résistances »), les cycles de lutte déployés dans le reste du monde, évoqués dans le deuxième chapitre, et la violence multiforme qui autorise de possibles comparaisons entre notre dernière décennie et les années de plomb post-68, interdisent de conclure de ce déclin à une évolution linéaire vers ce qui serait une « démocratisation pacifique ».

Qu’on excepte quelques rares excursus (dont une curieuse approche discutable des grèves de 1936, dont on saisit mal à quelles « privatisations » elles sont censées s’opposer) et l’ouvrage se focalise sur la période postindustrielle et mondialisée, en prêtant une attention plus particulière à la France, qui n’exclut pas la prise en compte de cas étrangers, alors il est vrai un peu déconnectés de leurs conditions propres d’émergence.

L’ouvrage entend « sociologiser la conflictualité au travail pour en déceler les conditions particulières » et rendre compte de son émiettement via la diversité des apports scientifiques. Il va donc s’attacher au « conflit AU travail » en tant qu’il « appartient à l’histoire du mouvement ouvrier, comme dynamique de socialisation et de changement social » et non au « conflit DU travail », qui fit « son entrée dans la littérature comme composante de la lutte des classes », jusqu’à « l’hypostasier ». Il mobilise, à tel effet, la multiplicité des apports de la sociologie du travail, des organisations et de la sociologie politique, réunis dans une imposante bibliographie qui constitue un précieux état des lieux des savoirs sociologiques en se gardant de trancher entre les divergences et les antagonismes. Les démonstrations qui se succèdent au fil des pages les érigent en effet en symptôme d’une fragmentation des modalités de conflits et de résistances, eux-mêmes à l’image de la segmentation qui affecte aujourd’hui le travail salarié.

Cette approche répond du plan d’un ouvrage qui, passé ce retour sur « grèves et action syndicale » (on aura constaté le basculement du singulier de 2008 au pluriel), s’essaie à saisir comment les segmentations du salariat et les diversités de situation qui structurent les espaces du travail génèrent une multiplicité de formes de conflits et de résistances, individuelles ou collectives. Le deuxième chapitre de l’ouvrage est ainsi consacré aux « conflits postindustriels » et à la « tertiarisation du travail », qui pose des problèmes de résistance à la précarité, et peut révéler le rôle conflictuel de la relation de service, à son tour porteur de conflits. Le chapitre suivant aborde les résistances des professionnels et des cadres, souvent générées par leurs frustrations professionnelles et leur volonté de défense du métier, face aux exigences du nouveau management public.

« La discorde au travail » qui fait l’objet du quatrième chapitre résulte, pour elle, à la fois des modalités d’organisation interne et de dimensions sociales transversales, dont la race ou le genre, qui, avec la classe, introduisent un développement sur les théories (et les pratiques) relevant de l’intersectionnalité.

La question du rapport au politique, plus qu’à la politique, circule sur divers modes dans ces différents chapitres. Elle est abordée par le biais des occupations, analysées comme une modalité d’articulation de l’espace du travail avec son environnement et les problèmes spécifiques qui s’y expriment (sans que la juxtaposition d’exemples aussi éloignés dans le temps et l’espace que sont Lip et les « récupérations » argentines soit totalement convaincante). Elle l’est également via la question des communs, qui constituent un des modes contemporains de la montée en généralité, devenus un principe effectif des combats et des mouvements de résistance au capitalisme (sans que l’ouvrage n’aborde clairement les modalités pratiques du lien qui s’opèrent avec ce qui constitue son objet). La question est traitée plus frontalement dans le chapitre 5 intitulé « Ancrage politique au travail ». Certains sociologues pareillement en recherche du « sujet politique », aujourd’hui porté disparu, proposent de déborder l’espace du travail sans toutefois l’abandonner pour analyser la « politicité à l’œuvre dans les territoires et les cités2 ». Les développements d’Ivan Sainsaulieu consacrés aux occupations ou aux communs, qu’on vient d’évoquer, mais également aux « traces du racisme postcolonial », à ses liens avec le terrorisme (chap. 4) ou avec plus d’évidence aux « révoltes populaires » (chap. 5) participent de ce même déplacement, sans toutefois expliciter le cheminement qui conduit à l’opérer. La question mérite d’être posée dès lors que l’objectif d’Ivan Sainsaulieu n’est pas de déterminer tous les lieux de « politisation pratique 3 », mais de s’interroger sur la manière dont l’appartenance aux mondes du travail réel influe sur les enjeux sociétaux perçus par ceux qui travaillent, en éclairant par là le rapport entre conflits au travail et représentations politiques. Sans que la question de l’émergence d’un nouveau « sujet politique » soit ici posée (et peut-être même sans qu’elle soit tenue pour pertinente), tant, écrit Ivan Sainsaulieu, « la différenciation sociale à l’œuvre dans la mondialisation produit une contestation protéiforme, parfois multisectionnelle mais toujours tributaire d’une socialisation particulière, avant le travail, au travail et en dehors ».

Danielle Tartakowsky


  1. Guy Groux, Jean-Marie Pernot, La grève, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.
  2. Sophie Béroud, Paul Bouffartigue, Henri Eckert, Denis Merklen, En quête des classes populaires. Un essai politique, Paris, La Dispute, 2016.
  3. Ibid.


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