Isabelle von Bueltzingsloewen, Laurent Douzou, Jean-Dominique Durand, Hervé Joly et Jean Solchany, dir., Lyon dans la Seconde Guerre mondiale. Villes et métropoles à l’épreuve des conflits.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 361 p.

par Christian Chevandier  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLe biographe d’Albert Camus doit se rendre à Lyon s’il veut consulter l’acte de mariage de l’écrivain avec Francine Faure. La ville n’avait pourtant pas vraiment de raison de se trouver sur son parcours de Mondovi à Lourmarin. Si Camus était à Lyon en décembre 1940, c’est parce que l’équipe de Paris-Soir qui avait dû quitter la capitale s’y était réfugiée. Les rares assistants à la cérémonie étaient les typographes et correcteurs du journal : « En sortant de la mairie, nous sommes tous allés au café, comme des copains qui se rencontrent1. » C’est à travers mille faits comme celui-ci qu’on perçoit la singularité du moment, en dehors même des événements directement liés à la guerre. Cette singularité est le fil conducteur de l’ouvrage, actes d’un colloque tenu à Lyon au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation en novembre 2012, vingt ans après son inauguration. L’histoire des villes en guerre, histoire urbaine en temps de guerre et histoire des conflits en milieu urbain, est revisitée depuis deux décennies, souvent en lien avec des approches géopolitiques à diverses échelles et du fait d’un intérêt exacerbé par les conflits en Europe centrale. La volonté des vingt-deux auteurs a été de se pencher sur les divers aspects de l’histoire de Lyon lors des six années de guerre, confrontée aux caractéristiques du temps et à ses propres particularités soulignées par des études d’autres agglomérations. L’ampleur des thèmes abordés est perceptible dans l’organisation des quatre parties de l’ouvrage : « Administrer, réprimer, éliminer », « Économie, travail, formation », « Religion, savoir, culture », « Résister, survivre, souffrir ».

Lyon, troisième ville de France par sa population (en dépit des manipulations de la municipalité lors des recensements des années 1930), a subi deux occupations. La première, brève, fut consécutive à la défaite, événement dont l’on sait à quel point il constitua un traumatisme majeur. La photographie de couverture, des véhicules de l’armée allemande sur la place des Terreaux devant l’hôtel-de-ville, a été prise fin juin-début juillet 1940. La seconde a duré près de deux ans, de l’occupation de la zone Sud en novembre 1942 à la libération début septembre 1944. La rupture ne fut toutefois jamais totale, la Sipo-SD est présente à Lyon dès l’été 1942. Trois études consacrées à d’autres villes françaises, Lille, au statut particulier au sein de l’Europe allemande, Marseille, l’éternelle concurrente, et Le Havre, permettent une mise en perspective. Les spécificités mettent en évidence bien des points communs : les deux dernières sont des villes portuaires, mais Lyon était également un port fluvial et l’incendie qui a précédé l’occupation de 1940 fut celui des installations du port. Les bombardements sont sans doute d’autant plus prégnants que la mémoire de malheurs causés par les libérateurs a été malaisée : celui du 26 mai 1944 fut à Lyon particulièrement redoutable2. Mais les modalités de la Libération furent différentes. Si c’est dans une ville en ruine que les Havrais furent libérés, si Parisiens et Marseillais se sont insurgés alors que les Alliés étaient encore loin, Lyon, en dépit des batailles de Villeurbanne et d’Oullins, fut évacuée plutôt que libérée. Seuls quelques tirs résiduels et l’incendie du dôme de l’Hôtel-Dieu donnèrent l’impression d’une bataille. Comme dans d’autres régions à l’approche de la libération, des fusillades de prisonniers sortis de leurs cachots entre le 17 et le 21 août à Saint-Genis-Laval et à Bron, dans la banlieue, s’inscrivent dans une accélération des crimes de guerre : occupants et collaborateurs avaient depuis juin mis à mort 635 suppliciés. La guerre fut vécue de manière bien différente à Francfort ou Leipzig, également étudiées, qui ont connu d’autres rythmes, d’autres logiques, un autre destin.

Au plus près du terrain, les auteurs étudient les groupes sociaux, les « élites » comme les « khâgneux » mais aussi les ouvriers de différents secteurs. Dans la métropole lyonnaise comme dans le reste du pays, les milieux populaires urbains ont été le plus durement touchés. Sans pouvoir bénéficier du marché noir, loin des ressources des campagnes, ils n’eurent pas de remède aux restrictions, et dans la plupart des villes sinistrées ont été victimes de bombardements qui visaient les quartiers industriels et les gares de triage. L’ampleur de la catastrophe n’a pas surpris, puisque la municipalité lyonnaise avait constitué en prévision de bombardements un stock d’un millier de cercueils. Les services allemands, acteurs essentiel dans les grandes villes occupées, ont très vite été actifs, notamment pour les persécutions raciales. Différents aspects de la vie urbaine, dont les modalités ont toute été bouleversées, sont pris en compte, du traitement des déchets à la formation professionnelle. La religion n’est pas laissée de côté pour la ville de Témoignage chrétien mais aussi du cardinal Pierre-Marie Gerlier, auquel une thèse a été consacrée en 2003. Hostile au nazisme néopaganiste et raciste, mais aussi à la Troisième République anticléricale, indéniablement maréchaliste, le primat des Gaules n’en apparaît pas pour autant comme ayant été opportuniste.

La dimension économique était essentielle dans cette ville dont la prospérité venait également de secteurs divers de l’industrie. Loin du Mur de l’Atlantique et des fortifications édifiées dans l’urgence, le secteur du bâtiment a néanmoins été fortement marqué par les événements. Même le cinéma, loin de Paris, connut à Lyon un sort particulier. Une approche à cette échelle permet aussi de prendre de la distance avec la doxa de représentations dont certaines semblent s’être imposées3. C’est ainsi que le personnage de Francis André, auquel un physique disgracieux valait le sobriquet de « Gueule tordue », était bien loin de la figure fictive de Lacombe Lucien, petit voyou sans visée politique. Ancien militant communiste rallié au PPF de Jacques Doriot dès 1937, engagé en 1941 dans la LVF, revenu du front de l’Est en 1942, il se mit avec d’autres militants au service du Kommando der Sipo de Lyon sur les instructions des instances du parti qui bénéficiait d’une part du butin des pillages. Comme dans la bande à Gueule tordue, l’antisémitisme militant du milicien lyonnais Paul Touvier, à la tête lui aussi d’une bande de pilleurs, est à l’origine d’un des crimes pour lequel il fut condamné en 1992, l’assassinat de sept otages choisis parce que juifs le 29 juin 1944. Le militantisme de ces auxiliaires de l’occupant ne les empêchait au demeurant pas d’être souvent recrutés parmi les délinquants. Avant d’être catholique intégriste, Touvier avait été proxénète.

Lyon fut « capitale de la Résistance » (l’expression est de De Gaulle, lors de sa venue dans la ville le 14 septembre 1944) du fait notamment de l’importance des réseaux. Le transport urbain permettait de se déplacer relativement aisément : le tramway reliait la ville à Caluire où s’est tenue la réunion au cours de laquelle fut arrêté Jean Moulin, et Lyon avait été très précocement un nœud ferroviaire. La proximité de la Suisse et, surtout, de la ligne de démarcation furent des facteurs décisifs jusqu’à ce que Paris, appelée à redevenir capitale dès la chute du régime de Vichy, ait supplanté Lyon dans la perspective de la Libération. Le rédacteur d’un compte rendu doit toujours se méfier de la tentation un peu infantile de trouver à tout ouvrage un défaut ou une lacune, alors que les auteurs sont sur bien des points soumis à des exigences de l’éditeur. L’on ne m’en voudra pas, cependant, de regretter l’absence d’un ou deux index. Un index des personnages permettrait de retrouver à travers les communications l’influence de certaines figures, le sort réservé dans ce livre aux hommes politiques locaux, Édouard Herriot bien sûr mais aussi Laurent Bonnevay qui fut le président du conseil général du Rhône et un des 80 parlementaires qui refusèrent de voter les pleins pouvoirs à Pétain4. Enfin, pour un tel sujet, un index des noms de lieu, notamment des communes limitrophes et des quartiers de la ville (voire des arrondissements qui, à Lyon comme à Paris et à Marseille, ne sont pas uniquement des entités administratives), serait nécessaire.

Professeur à l’université Lyon II, auteur d’une thèse sur Lyon au XVIe siècle, Richard Gascon se plaisait à dire à ses étudiants que les guerres de religion sur lesquelles il avait tant travaillé n’étaient pas un sujet vraiment intéressant. Mais, comme tout moment critique, elles nous permettent d’appréhender une société parce que des phénomènes souvent peu perceptibles s’y révèlent. Ce sont ses propos que l’on a envie de reprendre à la lecture de ce volume, en remarquant que les différentes communications renvoient communément à des questions que se posent aujourd’hui les historiens. L’histoire de la guerre passe ainsi dorénavant par une histoire de la mort, champ qui est défriché avec de nouvelles perspectives5, et l’étude du « destin post-mortem » des quarante-huit salariés de l’usine de salaison Olida (dont une majorité de femmes) constitue une prosopographie des morts. Les historiens sont d’autant plus susceptibles d’approfondir leurs analyses que la richesse des dossiers d’épuration leur permet d’avoir des sources, ce qui au demeurant n’est point insolite et correspond aux sources judiciaires dont ils sont coutumiers. Rien, donc, d’une monographie dans ce livre, mais des clefs pour appréhender la société française du milieu du XXe siècle.

Christian Chevandier


1À Albert Camus, ses amis du Livre, Paris, Gallimard, 1962.
2 Signalons à ce propos la récente publication des Actes d’un colloque tenu au Havre 70 ans après le terrible bombardement de septembre 1944 : J. Barzman, C. Bouillot et A. Knapp, dir., Bombardements 1944. Le Havre, Normandie, France, Europe, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2016 ; dans cet ouvrage également, un élargissement à d’autres villes bombardées permet de mettre en évidence les spécificités de la ville.
3 L’ouvrage de P. Laborie, Le chagrin et le venin, d’abord édité chez Bayard en 2011, vient de faire l’objet d’une réédition dans la collection de poche Point-Seuil.
4 B. Benoit et G. Vergnon, dir., Laurent Bonnevay, le centrisme, les départements et la politique, Lyon, Éditions Stéphane Bachès, 2009.
5 B. Bertherat, dir., Les sources du funéraire en France à l’époque contemporaine, Avignon, Éditions universitaires d’Avignon, 2015 (compte rendu disponible en ligne).


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