Isabelle LE BOULANGER, L’abandon d’enfants. L’exemple des Côtes du Nord au XIXe siècle.

par Guy Brunet  Du même auteur

Isabelle LE BOULANGER. – L’abandon d’enfants. L’exemple des Côtes du Nord au XIXe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011, 368 p.


Le thème de l’abandon d’enfants, de l’identité et des parcours des mères, du fonctionnement des hospices puis de l’Assistance publique semble inépuisable. Alors que de très nombreuses études ont été réalisées ces dernières décennies sur ces points, en France mais aussi dans de nombreux autres pays, la recherche continue à progresser, et l’ouvrage d’Isabelle Le Boulanger y contribue utilement.

En effet, cette étude présente un certain nombre de particularités qui la rendent précieuse et originale. Alors que la plupart des travaux portent sur des villes, où l’on sait par avance que l’on trouvera de nombreux enfants abandonnés, l’auteur a eu l’idée d’étudier un territoire a priori peu propice: le département des Côtes du Nord, largement rural, et dont la population est fortement encadrée par le clergé catholique. Si  ce département est effectivement l’un des moins concernés par les naissances naturelles et l’abandon, ses hospices reçoivent tout de même de 600 à 1300 enfants trouvés chaque année au milieu du XIXe siècle (p. 38). À l’échelle de ce département, les comportements touchant à la fécondité illégitime et à la prise en charge des enfants abandonnés, peuvent être étudiés de manière différentielle, entre zones rurales et zones urbaines, même si les villes sont de dimension modeste.

L’ouvrage est construit, de manière très classique, autour de trois temps, ou de trois questions : l’abandon de l’enfant (p. 31-136), l’accueil de celui-ci par l’hospice puis par le service d’Assistance (p. 139-217), le déroulement de l’enfance et de l’adolescence des enfants assistés (p. 221-299).

La première partie bénéficie du croisement de nombreuses sources, dont certaines peu exploitées jusqu’à présent. On remarque notamment un développement sur les modalités de l’exposition des enfants qui bénéficie de plusieurs témoignages tirés des archives hospitalières (p. 56 sq.). Le fait que les employés de certains hôpitaux aient enregistré si les femmes qui abandonnaient leur enfant exprimaient des « regrets » permet une étude originale (p. 68 sq.). Malheureusement, la qualité douteuse de cette notation en rend l’interprétation très hasardeuses : à Dinan, on observe 88% de réponses positives contre 5% à Saint Brieuc. Finalement, cela nous renseigne peut-être plus sur la mentalité des employés que sur l’état d’esprit des femmes dans ces circonstances dramatiques. Quelques pages consacrées aux circonstances de l’accouchement apportent un aspect très concret. L’auteur livre notamment quelques témoignages concernant des accouchements sans assistance (p. 99). Or, près de 10% de ces femmes célibataires auraient accouché seules. Le rôle des sages-femmes et de l’économie qui entoure l’accouchement des filles-mères est également développé de manière très intéressante (p. 101 sq.). Ainsi, on se rend compte que sur la décennie 1862-1871 certaines sages-femmes de Dinan font accoucher, chacune, jusqu’à 200 filles-mères. Ce sont souvent elles, ensuite, qui apportent l’enfant jusqu’à l’hospice. Pour le reste, les conclusions auxquelles arrive l’auteur dans cette première partie ne font que confirmer ce qui a déjà été observé à de multiples reprises : ces mères sont presque toutes célibataires, assez jeunes (souvent âgées de 20 à 29 ans), pauvres et peu qualifiées, travaillant souvent comme domestiques ou journalières.

La seconde partie, consacrée à l’accueil des enfants par les hospices, est plus classique. En outre, les sources font parfois défaut et ne sont pas identiques pour tous les établissements. On apprend sans surprise que dans le département des Côtes du Nord, comme partout en France à cette époque,  la grande majorité des enfants abandonnés sont des nouveaux nés (p. 157). Des trois chapitres qui composent cette partie, c’est sans doute celui consacré à l’identité des enfants qui est le plus novateur. L’auteur utilise les procès-verbaux d’exposition en parallèle avec les registres des hospices pour étudier comment des noms sont attribués à des enfants qui en étaient dépourvus. Cette étude concerne essentiellement l’hospice de Dinan (p. 167 sq.). En s’appuyant sur la bibliographie récente, l’auteur discute des méthodes mises en œuvre pour créer et attribuer des noms aux enfants anonymes, parfois en respectant la législation en vigueur, parfois en s’en affranchissant. Ainsi, lorsque l’accueil des enfants se fait à « bureau ouvert », après 1862, les noms des enfants sont encore parfois changés, notamment à Dinan (p. 183 sq.).

La troisième partie, consacrée à ceux qui survivent et grandissent, s’attache aux conditions d’accueil, aux nourrices, puis aux soins prodigués et à la surveillance exercée par les inspecteurs du service des enfants assistés. Enfin, l’auteur s’intéresse à l’instruction de ces enfants, à leur entrée dans la vie active et aux situations conflictuelles qui peuvent conduire à un internement dans une maison de correction. Cette étude est plutôt bien menée mais il ne semble pas que les dossiers individuels des enfants assistés aient été utilisés pleinement. Les éléments présentés proviennent plutôt des registres des hôpitaux et des rapports et des correspondances des inspecteurs. De ce fait, l’analyse se maintient à un niveau un peu trop général et reste parfois un peu décousue, sans que les parcours des enfants soient vraiment reconstitués. Suivre quelques individus à travers les aléas de leur enfance et de leur adolescence aurait pu donner une épaisseur humaine qui fait un peu défaut à cette troisième partie. On regrette également que les questions de la sortie de la tutelle et de l’accès au mariage, qui habituellement concernent tout de même quelques filles mineures, ne soient pas étudiées.

L’ouvrage est donc riche et repose sur des sources dont certaines sont originales et autorisent des analyses pertinentes. On doit toutefois remarquer que quelques points ne sont pas traités et que la méthodologie utilisée reste très classique, ce qui limite parfois la portée des analyses présentées. Par exemple, la question de la reprise des enfants par leurs parents est évoquée dans plusieurs développements (notamment p. 121 ou p. 147). Par ailleurs, on note, parmi les sources, l’existence d’un dossier concernant les « enfants remis à leurs parents » (p. 328). Or l’auteur ne traite à aucun moment de cette question pourtant fondamentale quand on sait que c’est parfois un enfant abandonné sur quatre qui est repris par sa mère ou par ses parents. Le geste d’abandon n’a plus le même sens quand on considère qu’il peut être assez souvent suivi d’un acte de reprise. Il faut alors essayer de dégager les caractéristiques des femmes qui reprennent leur enfant et examiner au bout de combien de temps cette reprise intervient. Cette remarque rejoint celle formulée plus haut : pour aller plus loin dans l’analyse, pour apporter une vision nouvelle sur la question des filles-mères et des enfants abandonnés, il faudrait utiliser des approches longitudinales, suivre des parcours de mères et d’enfants, au lieu d’en rester à une succession d’études transversales, question par question. Par exemple, le fait que certaines femmes donnent naissance à plusieurs enfants naturels est évoqué (p. 67-68), mais n’est pas traité : combien de femmes sont-elles concernées, donnant naissance à combien d’enfants, et répondant à quelles caractéristiques ?

L’intérêt de cet ouvrage, tiré d’une recherche doctorale, est réel et certains développements présentent des éléments originaux. Mais par ailleurs cette recherche souffre de ses limitations méthodologiques et de sa facture finalement très classique.




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