Irène PEREIRA, Les grammaires de la contestation. Un guide de la gauche radicale.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Irène PEREIRA. – Les grammaires de la contestation. Un guide de la gauche radicale. Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/la Découverte, 2010, 224 pages.


L’extrême gauche des années 1970 se définissait par référence à la polarité qu’exerçait alors le Parti communiste. L’effondrement de celui–ci, qui a privé celle-là de sa pertinence, contraint à des redéfinitions, notamment taxinomiques. La « gauche radicale », plus couramment nommée « gauche de la gauche », prend aujourd’hui son sens par référence à un Parti socialiste devenu parti de gouvernement. L’ouvrage d’Irène Pereira qui mobilise les foisonnants apports de la sociologie politique, à l’aune des mouvements qu’ils analysent, s’assigne pour premier objectif d’en dresser une cartographie qu’ordonne la notion de « grammaire », empruntée à la sociologie pragmatique.

Selon Irène Pereira, les composantes de cette gauche radicale relèvent de trois « grammaires » comprises comme « un ensemble de règles permettant aux acteurs de faire converger leurs jugements et leurs actions en partant de leurs expériences et du rapport qu’ils entretiennent à l’expérience ». La grammaire « républicaine sociale », modélisée à partir de Kant et ancrée dans le républicanisme de la Première et de la Seconde République, le solidarisme et la pensée jauressienne, est fondée sur une conception humaniste qui érige l’humanité en sujet de la transformation historique. Elle privilégie la dimension politique de la transformation sociale, les revendications démocratiques en premier lieu, et emprunte principalement les voies de l’association. Celles de ses composantes qui énoncent un projet politique s’inscrivent dans une conception réformiste orientée vers le développement de l’économie sociale et de l’Etat providence, la démocratie participative et le développement durable. Ainsi, selon l’auteur, ATTAC ou le Parti de gauche.

La grammaire « socialiste » s’inscrit dans l’une ou l’autre de ces filiations que sont Marx, Engels, Lénine, Trotsky, d’une part, et le syndicalisme d’action directe, de l’autre. Ces héritages distincts et souvent conflictuels érigent pareillement le prolétariat en sujet révolutionnaire et relèvent, à ce titre, d’une grammaire commune qui se distingue de la précédente en ce qu’elle s’appuie sur la dimension économique et la lutte contre le capitalisme avec, dans le modèle léniniste, la prise du pouvoir d’Etat comme objectif et, dans celui du syndicalisme d’action directe, le primat du syndicat, de la grève et l’aspiration à une autogestion de l’économie. Le NPA dont l’exemple est développé est présenté comme une tentative de synthèse entre les deux « sous-grammaires » ainsi constitutives de cet ensemble.

La grammaire « nietzschéenne » qui doit à son intitulé d’afficher explicitement ses présupposés philosophiques, puise ses références dans l’individualisme anarchiste de la Belle Epoque, le situationnisme et les théories post-modernes, devenues « post-humanistes ». Elle met en avant le rôle des minorités et la dimension culturelle de la transformation sociale, instaure les groupes affinitaires, les réseaux et l’action artistique en substituts aux modes d’action centralisés et mise sur des modes d’action minoritaires  pour expérimenter des micro-politiques. L’Association des objecteurs de croissance ou la Fédération pour une alternative sociale et écologique retiennent, ici, plus particulièrement l’attention.

Cet état des lieux n’est que l’indispensable préalable à un objectif qui se veut explicitement politique. Irène Pereira qui tient à se situer « dans la lignée de la grammaire syndicaliste d’action directe qui s’attache à la fois à une analyse en termes de lutte des classes et à l’autonomie des luttes » en appelle, en effet, à des convergences théoriques et pratiques propres à respecter la revendication d’autonomie des différents mouvements sociaux ayant une prétention à se présenter comme les sujets d’une émancipation spécifique. Elle en traque les émergences demeurées balbutiantes et se réclame d’un « socialisme radical », seul à même de remettre en cause les différents systèmes d’oppression (capitaliste, théologico-étatique, patriarcal, raciste ou produit d’une rationalité technique) en permettant par là l’abolition de toutes les classes sociales « économiques, sexuelles, raciales, hiérarchiques ou technocratiques ».

Nonobstant le caractère de compilation qu’il revêt parfois, l’ouvrage est souvent stimulant. L’approche adoptée permet une attention particulière aux logiques philosophiques sous-jacentes que l’on peut modéliser à travers l’étude des pratiques, des discours et des controverses au sein de la gauche radicale. En s’attachant à la manière dont les trois grammaires qu’elles ont permis de conceptualiser circulent au sein même des luttes féministes, écologistes ou antiraciste comme dans la gauche intellectuelle et radicale, elle participe d’une complexification salutaire de typologies réductrices incitant trop souvent à juxtaposer le mouvement ouvrier, les nouveaux mouvements sociaux et les « nouveaux nouveaux mouvement sociaux ». Elle autorise par là même une attention particulière pour les compromis à géométrie variable qui s’esquissent.

L’ouvrage suscite du moins quelques questions à la mesure de l’intérêt suscité. La première tient au statut des systèmes philosophiques mobilisés qui ne paraissent pas tous relever du même statut, dés lors qu’ils constituent tantôt des outils d’analyse forgés par le chercheur, tantôt des références explicitement mobilisées par les acteurs et qui, s’agissant de la grammaire socialiste ne valent que dans l’étroite relation qu’ils entretiennent avec la praxis.

Une seconde question tient au statut des temporalités. En inscrivant les collectifs qu’elle étudie « dans une histoire intellectuelle et militante qui constitue un élément de justification de leurs discours et de construction de leur identité », Irène Pereira estime donner une « dimension historico-intellectuelle » à sa démarche. Mais cette dernière relève essentiellement d’une histoire des idées qui ne permet guère d’expliquer pourquoi ces grammaires qui prennent toutes trois naissance dans le XIXe siècle finissant ne coexistent pas toujours avec la même évidence et pourquoi telle ou telle est susceptible de jouir un temps de la prééminence puis de la perdre. Une attention plus forte pour le rôle que jouent les crises dans ces processus d’effacement, d’affirmation ou de reconfigurations viendrait sans doute attester que le rôle des pratiques inédites que certaines de ces crises initient, pèse d’un poids supérieur à celui des « compromis » réalisés sur le terrain des idées. La « culture du front populaire » procède ainsi d’une symbiose qui s’opère en juillet 1935 entre la culture républicaine et la culture de classe, en l’absence de tout mouvement relevant de la « grammaire nietzchéenne »  (un exemple qui, du reste, incite à regretter qu’Irène Pereira n’ait pas explicité davantage la distance qu’elle choisit de prendre vis-à-vis de la notion de la culture, écartée au profit de celle de « grammaire »). En 1968 où la « grammaire républicaine » constitue la grande absente du mouvement, ne s’opère, en revanche, aucun compromis entre les deux autres grammaires. Il conviendrait de réinterroger ces disparités sous cet angle, en prolongeant les questions qu’elles soulèvent dans le champ chronologique que couvre l’ouvrage. Ainsi, que certaines de ces crises ou simplement certaines conjonctures soient susceptibles de précipiter des recompositions n’épousant pas nécessairement les clivages idéologiques qui leur préexistaient, incite enfin à se demander s’il n’est pas réducteur de postuler un clivage étanche entre la « gauche  radicale » et le reste du champ politique en s’enfermant dans le seul espace qu’il découpe quand les crises qui font mouvement ont précisément pour effet bousculer les lignes.







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