Ingrid Stalin-Caron, De l’assistance à l’aide aux familles nombreuses à Rouen pendant l’entre-deux-guerres, 2008.

Ingrid Stalin-Caron, De l’assistance à l’aide aux familles nombreuses à Rouen pendant l’entre-deux-guerres, Association pour l’étude de l’Histoire de la Sécurité sociale et de la protection sociale en Normandie, numéro spécial des Mémoires de la protection sociale en Normandie, 2008, 244 pages. Préface de Yannick Marec.

par Christophe Capuano  Du même auteur

Disons-le d’emblée : cet ouvrage, issu d’un mémoire de maîtrise, est d’une qualité tout à fait remarquable. Il illustre ce qui pouvait se faire de mieux à l’occasion de cette initiation à la recherche que constituait l’ancienne maîtrise. À travers l’exemple de Rouen, l’auteure explore et analyse la mise en place d’un véritable laboratoire local de l’action familiale durant l’entre-deux-guerres.

Dans une ville marquée par le recul de la natalité, une mortalité infantile importante – liée en grande partie à l’insalubrité des logements rouennais – et des conditions d’existence particulièrement difficiles pour les familles ouvrières, des mesures d’aides familiales sont entreprises dans différents domaines. Cependant, c’est la coordination de ces différentes actions et le système en résultant qui vont donner une ampleur toute particulière au phénomène. Ainsi la Ligue des familles nombreuses de Rouen se lie en 1921 à l’organisation de l’Aide aux familles nombreuses, chargée d’améliorer la situation matérielle et morale de cette catégorie de familles notamment par le développement de services sociaux. Cette alliance donne naissance à une Union pour la famille nombreuse dont l’objectif est de coordonner les activités menées par les deux structures et surtout de répartir les fonds recueillis. C’est particulièrement en matière de logements que des actions originales et ambitieuses sont lancées. L’auteure apporte d’importantes connaissances sur ce type d’initiatives locales. L’articulation, par exemple, entre la Société anonyme d’HBM, le Foyer Ouvrier et l’Aide aux familles nombreuses de Rouen en 1921 permet, « dans un esprit de solidarité sociale », la construction des Cités-Jardins des Sapins et de Trianon destinées aux grandes familles ouvrières. Plusieurs services sociaux, dont une auxiliaire familiale lors des accouchements et l’accès à un centre social, sont proposés. Ces réalisations sont complétées par l’action de La Grande famille rouennaise qui prend à bail des loyers dans divers immeubles de la ville pour permettre aux ouvriers d’accéder au logement sain. Participent aussi à ces actions familiales d’autres institutions publiques, comme la municipalité de Rouen ou le conseil général de Seine-inférieure, et privées, comme les caisses patronales de compensation.

Le rôle des personnalités locales qui portent ces initiatives est bien éclairé par Ingrid Stalin-Caron. D’abord le docteur Cauchois qui multiplie les enquêtes sociales pour alerter les milieux familialistes sur les conditions de vie des familles nombreuses, insistant particulièrement sur le cas des taudis rouennais au lendemain de la Première Guerre mondiale. Principal animateur du milieu associatif local, hygiéniste et familialiste, il devient aussi une figure du familialisme français en devenant vice-président en 1921 de la Fédération nationale des familles nombreuses. Il y imprime sa marque en insistant auprès d’Auguste Isaac, le président, pour que la Fédération reste réservée aux familles de trois enfants minimum. Une autre figure est celle de Louis Deschamps qui incarne le familialisme patronal. Favorable au sursalaire familial et créateur de différentes caisses de compensation au début des années 1920, ce patron rouennais insiste sur la nécessité d’une action familiale reposant en grande partie sur la sphère privée – plutôt que sur l’État –, gage selon lui d’efficacité et de marge de manœuvre. En matière de services aux familles, Mademoiselle Charrondière joue un rôle tout particulier dans la coordination et la formation des travailleuses sociales de l’Aide aux familles nombreuses. Elle structure les services familiaux rouennais avant de quitter la Normandie pour fonder l’École d’infirmières visiteuses de l’enfance (1931) et l’École de service social (1932). Ces différentes personnalités de la bourgeoisie rouennaise évoluent dans un milieu où les liens interpersonnels sont denses (le frère de Louis Deschamps est ainsi le président de la Grande famille rouennaise, son fils en est le secrétaire) et fonctionnent en réseau.

En outre, ces acteurs appartiennent tous à ce que Rémi Lenoir qualifie de « familialisme d’Église » : un familialisme de catholiques sociaux, plus ou moins conservateurs, qui se méfient de l’intervention de l’État dans la sphère familiale. Ces familialistes entendent lutter contre les « fléaux sociaux » (alcoolisme, divorce, avortement, union libre etc.) par l’instauration d’un ordre moral (le Dr Gauchois anime par exemple avec sa femme la section locale du Mariage chrétien). Cette tentative d’imposition de normes en matière de mœurs et d’hygiène sociale est bien décrite par l’auteure à travers l’exemple de la Grande famille rouennaise et de son règlement pour locataires. Celui-ci fixe en effet des règles très strictes en matière de propreté et d’hygiène (entretien de son appartement et des communs de l’immeuble), mais il exige aussi une moralité exemplaire des locataires – parents de familles nombreuses – sous peine d’expulsion. Cette imposition des normes semble réussir puisque, dans leur majorité, les familles se plient aux directives – seules trois familles sont expulsées durant l’entre-deux-guerres. Certaines familles, considérées comme particulièrement méritantes, sont mêmes récompensées par l’Académie de Rouen.

Au final, l’auteure livre un bel éclairage de l’émergence et du fonctionnement du milieu familialiste rouennais de l’entre-deux-guerres, ainsi que de ses interactions avec d’autres échelles d’action, départementale et nationale. Certes ces analyses auraient pu encore être enrichies d’une mise en perspective historiographique – dimension accentuée par le délai entre la soutenance du mémoire en 2001 et sa publication en 2008. Si Ingrid Stalin-Caron a fait l’effort d’actualiser sa bibliographie, nous aurions apprécié qu’elle prenne aussi en compte, dans sa réflexion même, les récents apports des travaux sur les familles nombreuses (Chauvière, De Luca-Barrusse), le logement social (Frouard) et les allocations familiales (Dutton). Ce travail original reste néanmoins d’un très grand intérêt pour tous ceux qui étudient les dynamiques et les acteurs familialistes dans les territoires locaux durant les années 1920 et 1930.


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