Hugo Garcia, Mercedes Yusta, Xavier Tabet, Cristina Climaco (dir.), Rethinking Antifascism. History, memory and politics. 1922 to the present

New York, Berghahn Books, 2016, 350 p.

par Stéphane Michonneau  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Ce livre résulte d’une collaboration étroite entre plusieurs laboratoires européens. Pour revivifier l’historiographie de l’antifascisme, « l’idéologie la plus puissante du XXe siècle », selon Michael Seidman (p. 1). Ce volume d’une très haute tenue scientifique reprend un thème qui paraissait éculé, en France notamment depuis la publication, en 1985, par Jacques Droz, de l’Histoire de l’antifascisme en Europe (1923-1939). Pourtant, il manquait une œuvre synthétique qui, au-delà de la profusion des cas d’étude jusque-là considérés, pose les enjeux de cette question centrale et ouvre de nouvelles perspectives de recherche : c’est chose faite, et l’on devine que ce travail connaîtra un large écho, d’autant facilité par sa rédaction en anglais et par le choix d’un éditeur de renommée mondiale. Disons d’emblée qu’il est rare qu’un volume collectif, rassemblant pas moins de dix-sept auteurs, présente une telle cohérence intellectuelle d’ensemble : il faut y voir le résultat d’une recherche de longue haleine et d’une direction scientifique exemplaire des quatre coordonnateurs du volume.

Le livre collectif réunit dix-huit chapitres organisés en deux parties : l’une se concentre sur la nature de ce mouvement politique, social et culturel qu’est l’antifascisme entre 1922 et 1945. La seconde, très originale, s’intéresse à l’héritage et aux mémoires de l’antifascisme depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’actualité. Cette partie tente de dépasser le révisionnisme qui, dans les années 1990 et 2000, assimila l’antifascisme au totalitarisme communiste et renvoya dos à dos les deux options politiques qui avaient structuré une grande partie de la vie politique du XXe siècle européen, comme si fascisme et antifascisme avaient été équivalents. L’un des apports principaux de cet ouvrage est précisément de souligner l’extraordinaire diversité de l’antifascisme qui ne se réduit pas, loin s’en faut, à sa seule version communiste, et qui revêt des visages et des pratiques différents selon les contextes nationaux. L’antifascisme embrasse alors des réalités aussi diverses que le socialisme, l’anarchisme, le libéralisme, le christianisme, le pacifisme, l’anti-impérialisme, la Résistance ou le féminisme. Ainsi, l’identification de l’antifascisme au communisme que l’Union soviétique exploita systématiquement après 1945 vole en éclat au profit d’une compréhension beaucoup plus fine et complexe de ce phénomène historique qui touche à la place de la liberté, de l’égalité, de la justice sociale, des droits civiques dans les systèmes politiques concernés.

L’autre apport fondamental de ce travail est d’adopter une perspective transnationale, la seule susceptible de rendre compte à la fois de la diversité des contenus et des formes de l’antifascisme, mais aussi de sa relative homogénéité et, surtout, de son historicité. Ainsi les cas italien, espagnol, portugais, français, britannique et russe sont-ils au cœur de cette étude. Deux incursions fort bienvenues traitent des cas états-unien et argentin : les directeurs de la publication sont bien conscients du défi que représentera, dans une étape ultérieure de leur recherche, une ouverture plus ample aux antifascismes non européens, afin de dépasser le point de vue eurocentré traditionnellement adopté par les études de l’antifascisme. Quoi qu’il en soit, de nombreuses contributions élargissent d’ores et déjà le champ des études européennes, qu’il s’agisse de l’analyse des cercles de solidarité pour la libération d’Ernst Thälmann (Anson Rabinbach) ou bien celle des associations de femmes, le Women’s World Committee (1934) et la Women’s International Democratic Federation née en 1945 (Mercedes Yusta). De même, l’antifascisme est aussi une culture de l’exil qui développa une compréhension cosmopolite du monde et dont les épicentres varient selon les époques : Paris dans l’entre-deux-guerres, puis Moscou après 1945, mais aussi Madrid, Rome, Barcelone, Londres, New York ou Buenos Aires.

Ces études échappent à l’écueil d’une définition essentialiste de l’antifascisme, à rebours de ce que les révisionnismes récents ont tenté de faire en réduisant le phénomène à un contenu idéologique monolithique. Au contraire, l’antifascisme n’apparaît pas tant comme une idéologie au contenu doctrinal défini que comme une pratique, un répertoire d’action qui construit une mentalité. L’antifascisme est surtout un carrefour, un lieu de rencontre où s’élaborent des stratégies, des visions et des discours variés, provenant de sources diverses, et toujours décliné selon des situations nationales ou locales singulières. C’est finalement la très grande plasticité de l’antifascisme qui assure son succès et sa survivance bien au-delà du contexte particulier qui l’a fait naître, dans les années 1920. Les auteurs n’hésitent pas à montrer les contradictions internes du mouvement et le jeu d’échelle qui s’établit toujours entre des réalités individuelles, locales, nationales et globales. Il en résulte un portrait nuancé qui ne renoue pas avec le « paradigme antifasciste » qui domina l’historiographie européenne et les politiques de mémoire de l’après-Seconde Guerre mondiale, sorte de métarécit résistancialiste fondé sur l’épopée des partisans luttant contre la barbarie fasciste, dans sa version soviétique, ou sur la victoire des démocraties antifascistes contre le totalitarisme nazi, dans sa version occidentale.

Dans la partie consacrée à la période 1922-1945, l’antifascisme est abordé dans sa phase constitutive, « historique » pourrait-on dire. Le livre permet de mieux apprécier la place qu’occupa le communisme – et celle du Komintern – dans le développement de cette culture politique. Michael Seidman distingue un antifascisme révolutionnaire, tel qu’il prévalut en Espagne, d’un antifascisme conservateur, défendu en France ou au Royaume-Uni. À une époque où l’antifascisme rimait avec Front populaire, il montre qu’il se constitua davantage dans une dimension domestique pour lutter contre les partis fascistes intérieurs – la journée du 12 février 1934 en France est en ce sens paradigmatique – que comme une stratégie d’ensemble de lutte contre les régimes fascistes qui menaçaient les démocraties libérales. Il en résulte une incapacité ou même une répugnance à freiner l’expansionnisme fasciste ou nazi. Cette partie se conclut sur des contributions importantes qui ouvrent des perspectives fécondes, notamment sur l’histoire de l’antifascisme dans un contexte non européen – l’Argentine (Andrés Bisso) – et sur la dimension genrée du phénomène (Isabelle Richet, Mercedes Yusta) et la contribution souvent ignorée des femmes à l’antifascisme, « temple de la virilité » (Patrizia Gabrielli).

La seconde partie, qui se concentre sur l’après-1945, montre les évolutions de l’usage de l’antifascisme dans différents contextes, allant de la suspicion que connurent les combattants antifascistes de la brigade Lincoln dans les États-Unis du maccarthisme à la construction heurtée du mythe de la Grande Guerre patriotique en Union soviétique et dans le bloc communiste, et sa persistance actuelle analysée à la lumière du conflit russo-ukrainien. Les variations de l’antifascisme en France, en Italie, au Portugal et en Espagne sont ici étudiées de manière contrastée : alors qu’en France l’antifascisme finit par se fondre dans le mythe républicain, récemment réactivé par la lutte des partis républicains contre le Front national, il connaît une remise en question radicale en Italie, où « l’anti-antifascisme » devient le signe de ralliement de nouvelles droites décomplexées par rapport à l’héritage de la résistance antifasciste qui fonda la République en 1948. Ici, un puissant courant révisionniste travailla à la réhabilitation du néofascisme et à son inclusion dans la vie politique, permettant aux Italiens de racheter à bon compte la mauvaise conscience que faisait peser le régime mussolinien sur l’opinion publique. En Espagne, où la transition démocratique tourna le dos à la tradition antifasciste des années 1930 pour favoriser des formes de réconciliation, on assiste au contraire à un renouveau de l’antifascisme depuis les années 2000, incarné en particulier par de nombreux mouvements citoyens pour la « récupération de la mémoire historique » et, plus récemment encore, par le mouvement politique Podemos. Au Portugal enfin, comme en Italie, la remise en question des apports de la révolution des Œillets a servi à relativiser le caractère fasciste du salazarisme et a conduit la démocratie à se penser comme instrument de rédemption d’une lutte sans merci entre deux formes de totalitarisme – fascisme et communisme. Il est bien certain que ce volume trouve ses origines dans le constat d’une forme de renouveau de l’antifascisme en Europe – n’en trouve-t-on pas de surprenantes manifestations dans le discours antiterroriste aujourd’hui ?

La seconde partie, on le comprend, analyse avec beaucoup d’acuité les causes et les implications des formes récentes du révisionnisme historique qui tendit, selon l’analyse d’Enzo Traverso, non seulement à remettre en question le « paradigme antifasciste » qui prédominait depuis la Libération, mais aussi à propager une lecture victimaire de l’histoire qui tendait à établir une équivalence mortifère entre les combattants antifascistes et les combattants fascistes. Selon des fortunes diverses, ce révisionnisme provoqua le renouveau de la tradition antifasciste en de nouveaux avatars, notamment dans les courants d’extrême gauche, mais pas uniquement, preuve de ce que l’antifascisme continue de puissamment déterminer les attitudes politiques et les imaginaires de millions de nos concitoyens. Analyser l’antifascisme comme un lieu de mémoire transnational prend alors tout son sens, car il existe une mémoire sociale de la Résistance encore très vivace : pour reprendre les termes de Michael Seidman, la distinction entre antifascisme révolutionnaire/conservateur tend à s’effacer au profit d’un antifascisme moral identifié à la défense des valeurs de la liberté et de la démocratie. En ce sens, l’antifascisme n’a donc pas perdu de sa charge utopique au regard des nouvelles générations.

Stéphane Michonneau



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