Hiroko AMEMIYA, dir., Du Teikei aux AMAP. Le renouveau de la vente directe de produits fermiers locaux

Rennes, Presses universitaires de rennes, 2011, 350 p.

par Claire Lamine  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Cet ouvrage collectif est issu d’une démarche de recherche originale, coordonnée par Hiroko Amemiya, anthropologue japonaise installée en Bretagne, elle-même initiatrice d’un réseau de paniers. Elle a rassemblé des chercheurs et praticiens français et japonais, anthropologues, sociologues, économistes ou géographes, pour une tentative de comparaison du renouveau des circuits courts dans ces deux pays. La démarche est partie de questions assez simples : les AMAP (Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne) françaises revendiquant souvent s’être inspirées des Teikei japonais (directement ou via les expériences nord-américaines de la Community Supported Agriculture), quels fils, quels points de comparaison pouvaient relier ces deux types d’expériences, et au-delà, les formes de vente directe dans les deux pays ? Mettent-elles en avant les mêmes valeurs, définissent-elles les mêmes types d’engagements entre producteurs et consommateurs ? L’ouvrage rassemble vingt-et-une contributions, dont neuf d’auteurs japonais. Il se compose d’une première partie retraçant les fondements japonais du système Teikei et plusieurs expériences actuelles, notamment autour des cantines scolaires et de l’intégration des personnes âgées. Ces chapitres écrits par des auteurs japonais, pour la plupart acteurs de terrain impliqués dans ces initiatives, permettent bien de saisir la genèse de ces mouvements, de les remettre en contexte par rapport à l’histoire d’un pays où les coopératives de consommateurs ont toujours eu un rôle majeur, où l’agriculture naturelle trouve l’une de ses multiples racines (avec Masanobu Fukuoka, l’un des pionniers de l’agriculture biologique1, ou encore le mouvement Mokichi Okada qui a de nombreuses résonances partout dans le monde), où , enfin, l’aide américaine après-guerre a sérieusement ébranlé les bases des régimes alimentaires traditionnels. Ces études de cas, présentées majoritairement par les porteurs d’initiatives eux –mêmes, sont riches et éclairantes, notamment pour qui ne tient pas le Japon pour un pays ou une culture particulièrement militants et alternatifs. Ceci, malgré quelques imprécisions dans les récits (ou dans leur traduction), par exemple autour de la démarche de « créer » une variété de riz pour des consommateurs locaux : s’agit-il vraiment d’une création de variété, auquel cas le processus de sélection (participatif) serait à décrire, ou simplement de l’adoption d’une variété pré-existante, convenant mieux aux critères définis collectivement que la variété en usage jusqu’alors ? Ces récits ont le mérite de décrire finement le lourd et long travail des militants, des militantes en particulier, mères de famille voulant établir des partenariats avec des agriculteurs pour avoir accès à des aliments sains ; ou négociant avec les écoles et les pouvoirs locaux pour maintenir des cuisines dans les écoles et favoriser ainsi les produits locaux et une alimentation de qualité. D’ailleurs, la figure de la « mère » prédomine clairement au Japon, là où en France on ne parle en général que des « parents » d’élève ou des « consommateurs » comme si l’égalité des sexes et le partage des tâches étaient parfaitement accomplis… C’est aussi le patient processus d’apprentissage de ces militantes, et celui de la construction des relations de confiance, minutieusement décrits, qui frappera et intéressera le lecteur français. La deuxième partie analyse en miroir des expériences de vente directe en Bretagne et dans d’autres régions françaises, pour certaines mieux connues des lecteurs français (AMAP, points de vente collectifs, par exemple). Il s’agit ici de proposer un panorama des transformations des modèles de production-distribution et consommation, dont certaines émergèrent d’ailleurs, comme au Japon, il y a plusieurs décennies. Est ainsi restitué un ensemble d’expériences assez complémentaires avec un regard particulier pour les coordinations et solidarités entre agriculteurs, ainsi que les conditions de travail de ces derniers, thématiques souvent relativement laissées pour compte dans la littérature sur les systèmes agri-alimentaires alternatifs. On remarquera une approche assez originale des liens entre agriculteurs et consommateurs qui s’appuie sur la notion de lien écouménal d’Augustin Berque (lien avec le milieu habité) et explore la manière dont dans la vente directe, l’agriculteur devient médiateur entre la terre et les habitants, et le produit, lui aussi médiateur entre la terre et les habitants mais aussi entre ces derniers et les agriculteurs (Yvon Le Caro). Les consommateurs recherchent-ils simplement des produits sains et des emblèmes de la ruralité ou développent-ils une authentique compréhension du monde agricole ? Y a-t-il co-construction de sens avec les producteurs ? Plus largement, quelle est la capacité de la vente directe à modifier les liens de la population à l’alimentation et à l’agriculture ? Autant de questions qui relaient des interrogations centrales de la littérature sur les systèmes alternatifs. Toutefois, dans cette deuxième partie, ces différentes expériences françaises ne sont pas particulièrement confrontées aux expériences japonaises relatées auparavant. C’est donc la troisième partie, en proposant différentes pistes de problématisation autour de ces nouvelles pratiques, qui offre des éléments de comparaison ou, du moins, d’analyse croisée. C’est le cas du chapitre de Gilles Maréchal qui confronte les principes fondamentaux et les lexiques respectifs des Teikei et des AMAP et montre ainsi que dans le Teikei, la responsabilité du consommateur qui doit aussi changer ses modes de consommation est bien plus affirmée, de même que la relation humaine et sociale, qui est en première ligne plutôt que le contrat (plus présent dans les AMAP). Ces différences sont à juste titre resituées dans leur contexte chronologique (les années 1970 pour l’émergence des Teikei, les années 2000 pour les AMAP) et culturel (au Japon, le contrôle est plus social et informel). D’autres chapitres explorent la problématisation des nouvelles pratiques de vente directe sous l’angle du marché. Celui de Hitoshi Yakushin, en particulier, pose la question cruciale de savoir s’il faut « se contenter » de la vente directe comme fonctionnement de marché, certes peut-être plus satisfaisant pour ses protagonistes, mais relativement élitiste, ou si c’est une ré-organisation du marché qu’il faut viser, en institutionnalisant plus largement le « principe du marché équitable ». Ce dernier, s’il ne peut probablement plus passer par la maîtrise publique de l’organisation des marchés alimentaires (la création des marchés de gros en France comme au Japon est un jalon historique commun), devrait en revanche s’appuyer, suggère l’auteur, sur un soutien aux commerces de proximité, qui jouent un rôle fondamental non seulement pour les publics fragiles, mais aussi plus largement de conseil et de transmission de la culture alimentaire. Enfin, le chapitre conclusif de Marc Humbert relie à juste titre les spécificités des expériences japonaises aux conceptions philosophiques de la relation à la nature au Japon. Ainsi, dans ces mouvements sociaux liés aux Teikei et à l’agriculture biologique, l’agriculture est-elle mise au centre de la vie sociale « parce qu’elle est au cœur de la vie elle-même et de notre insertion dans la Nature » (p. 341). On peut toutefois regretter de ne pas davantage voir, dans l’ensemble de cet ouvrage, ce qu’a apporté le principe de recherche symétrique de ce projet franco-japonais : en quoi ces échanges ont-ils conduit les auteurs des deux pays à considérer autrement leurs propres objets de recherche ou de travail et à revoir leurs grilles d’analyse ? Quelles formes de réflexivité originales ont pu se déployer grâce à cette démarche ? Malgré cette petite frustration, cet ouvrage est d’une grande richesse, tant informative que d’analyse, et les personnes intéressées par les AMAP ou autres formes de panier à engagement réciproque et, plus largement, par le renouveau des formes de consommation et d’interaction entre producteurs et consommateurs, trouveront nombre de concepts et de réflexions inspirants autour du partage des risques, par exemple, de l’engagement de long terme, de l’agriculture comme bien commun, ou encore de l’idée de communauté locale.
Claire Lamine

1. M. FUKUOKA, La Révolution d’un seul brin de paille. Une introduction à l’agriculture sauvage, Paris, G. Trédaniel, 2012 (1ère édition française : 1986 ; édition originale japonaise : 1975)

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