Hervé Serry, Aux origines des éditions du Seuil.

Paris, Le Seuil, 2015, 137 pages.

par Frédéric Gugelot  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageÀ quoi tient la naissance d’une maison d’édition ? Un abbé charismatique, quelques jeunes gens exaltés et un projet utopique, rien de moins que de refaire la France chrétienne. Dans un court et passionnant ouvrage, Hervé Serry livre les obscures et difficiles conditions de naissance d’une des grandes maisons d’édition de la deuxième moitié du XXe siècle, les Éditions du Seuil.

Ces origines mêlent une conjoncture, les années 1930, et le constat partagé d’une « crise de civilisation », une croyance, celle de la force du livre et une réponse, le catholicisme, un catholicisme repensé, renouvelé. La récurrence des mots comme « refaire » (p. 76) ou « rebâtir » (p. 79) dans les lettres et circulaires illustre parfaitement le projet. La création du Seuil s’inscrit dans la floraison « anticonformiste ». Ces jeunes fondateurs viennent de tous les courants de ces courants, anciens maurrassiens, proches d’Ordre nouveau, d’Esprit. Tous sont antimarxistes. En 1931, l’abbé Plaquevent écrit à un des jeunes hommes : « avant que le désordre actuel ne laisse place à un ordre conçu sans nous (les catholiques) et contre nous tel que la rationalisation américaine, le fascisme et le soviétisme, il faut se hâter de profiter de ce qui reste en France de liberté d’initiative pour réaliser notre ordre, faire notre société » (p. 10). L’essoufflement des initiatives militantes dans les années 1936-1937 favorise l’émergence de ce nouveau projet. Débats religieux et éthiques s’inscrivent aussi dans des interrogations sociales et politiques. L’abbé Plaquevent offre à ces jeunes gens à la fois une direction spirituelle et un sens à leur engagement. L’édition apparaît comme une forme de vocation laïque « à laquelle ils se consacrent intégralement » (p. 12). L’action doit primer. Ils sont en quête constante d’un dynamisme, ils aspirent à donner « une expression française à la pensée chrétienne qui « soit vivante, fraîche, neuve et conquérante » (p. 64) avec Henri Sjöberg, Jean Bardet et Paul Flamand. La devise adoptée alors par Sjöberg résume bien le sens de leur lutte : « Je suis catholique et j’essaie de devenir chrétien » (p. 29). Ce petit groupe se retrouve dans une association à l’idéal communautaire, la Société Saint-Louis. Pratique religieuse en commun, discussion collective et vote soudent l’ensemble. En cela aussi, ils participent de l’air du temps. Cette communauté se veut la solution à la déréliction sociale produite par le libéralisme économique. « Le Seuil, comme communauté de croyants et de militants, comme entreprise également, participera de cette volonté de construire des enclaves catholiques au sein de la société française », rappelle l’auteur (p. 42). Car ce qui frappe aussi dans cette histoire originelle est à quel point le projet éditorial ne se sépare pas de l’entreprise idéologique, intransigeante, de rénovation de la France dans un sens chrétien : « notre but unique (…) est l’essor du catholicisme en France ; rendre chrétien les gens qui ne le sont pas, rendre plus chrétiens ceux qui le sont déjà. » (p. 55). Ce sous-groupe élitaire aspire à refaire la société en y participant, en étant « un homme avec sa famille, sa maison et ses affaires » (p. 45). Ainsi pour promouvoir leurs idées, ils acceptent la logique commerciale d’une entreprise éditoriale. La diffusion de la foi exige le succès, n’hésite pas à écrire l’abbé. La recherche du nom montre bien l’enjeu. Si le nom Seuil l’emporte, après Sève, L’Instant, L’Alouette, le Cygne, le Passereau, le Martinet (l’oiseau), la Flèche, l’Arc, c’est bien pour exprimer cette ambition de changer le monde, pour « le mouvement, le franchissement et le passage » (p. 53). Plaquevent le justifie : « C’est aussi le seuil tout neuf que nous refaisons à la porte de l’Église pour permettre à beaucoup d’entrer, dont le pied tâtonne autour. » (p. 53).

Le Seuil se veut parfaitement orthodoxe. L’abbé et les jeunes gens s’inscrivent dans le respect des directives ecclésiales (p. 65) mais veulent se démarquer des productions catholiques qu’ils jugent trop conformistes. Puisqu’ils vivent leur foi comme totale, qu’elle doit innerver tous les aspects de la vie, leur projet éditorial aspire aussi à couvrir très largement tous les aspects de la culture moderne. Néanmoins la production dépend des rencontres, des connaissances, des proches. La thématique religieuse est dominante et la matrice scoute alimente largement le catalogue. Ce choix largement imposé par Bardet et Flamand est aussi une prise de distance avec l’apologétique édifiante tout en fidélisant une clientèle. Une circulaire promotionnelle de 1938 associe ainsi l’idée scoute et le projet éditorial : « Le Christ a dit : Je suis la Route : nous voulons en bâtir le seuil. Seuil où l’on part et où l’on revient le soir, la route faite. Seuil dur, égal et bien lavé. » (p. 83 et 113). Ils s’assurent en particulier en 1938 l’exclusivité des publications officielles et techniques des Guides de France.

Des tentatives de revues permettent de cristalliser les orientations de la maison d’édition et les engagements de ses fondateurs. Alors que le Seuil devient une petite entreprise familiale, il s’agit de trouver un nouveau « départ », nom de la revue alors fondée, pour refaire la Cité et conserver l’esprit militant. La guerre, si elle suspend l’œuvre, leur apparaît comme « révélatrice » (p. 133) de l’urgence à refonder cette « ordre magnifique et paisible » (p. 132) auquel ils aspirent. Dans une lettre à Plaquevent du 6 juin 1940, le mobilisé Bardet reconnaît : « Nous n’avons pas su assurer le salut de notre pays dans la paix. Nous devons acheter sa résurrection dans les sacrifices des combats et les malheurs de la guerre » (p. 135). Bardet et Flamand relancent leurs activités à l’automne 1942. La maison est bien née, la communauté fondée autour du projet perdure au delà du conflit. Si la maison d’édition naît pleinement après-guerre, – voir en particulier le catalogue dirigé par l’auteur1, longtemps, la part religieuse du catalogue du Seuil reflète cette origine chrétienne et participe des soubresauts de l’Église et du siècle. L’utopie aussi perdure. Encore en 1960, Bardet affirme dans une note interne : « Pour nous, fonder une maison d’édition, c’est moins créer une entreprise que tenter de contribuer par le livre, à l’avènement d’un monde nouveau, aider à franchir un seuil. » (p. 138).

On attend avec l’impatience de franchir les autres étapes du Seuil.

Frédéric Gugelot


  1. H. SERRY, Les Éditions du Seuil : 70 ans d’histoires, Paris, Le Seuil/Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, IMEC, 2008.


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