Hervé Joly et al., Des barrages, des usines et des hommes…, 2002

Joly (Hervé), Giandou (Alexandre), Le Roux (Muriel), Dalmasse (Anne), Cailluet (Ludovic), textes réunis par, Des barrages, des usines et des hommes. L’industrialisation des Alpes du Nord entre ressources locales et apports extérieurs. Études offertes au professeur Henri Morsel. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2002, 386 pages.

par Nicolas Bourguinat  Du même auteur

Cet imposant ouvrage rend un bel hommage à Henri Morsel, un des pionniers de l’histoire de l’industrialisation régionale. Approche initiée par son maître, Pierre Léon, qui a fini, dans le cas des Alpes du Nord, par irriguer l’histoire des techniques – Morsel historien de l’électricité ou des non-ferreux – et celle du patronat.

Certains points sont bien établis : la diversité des branches industrielles, traditionnelles et/ou rénovées voire lancées de toutes pièces par l’hydroélectricité ; le rôle du capital lyonnais et suisse, ainsi que celui de la mobilité des ingénieurs et inventeurs extérieurs à la région, tout cela étant lié à la position de carrefour géographique. Les diverses contributions permettent d’affiner ces diagnostics. Ainsi P. Judet revient sur la continuité des savoir-faire entre roue hydraulique – moulins à eau – et hydroélectricité, à propos de l’horlogerie et du décolletage. M. Merger rappelle le rôle de la région pour l’amélioration du système technique ferroviaire – tunnels, grandes pentes : système de traction « Fell », au Mont-Cenis, à la fin des années 1860. Des logiques de longue durée sont visibles : la dispersion des sites, la pluriactivité paysanne, la dialectique des ressources locales et des apports extérieurs. Néanmoins, avec la seconde industrialisation, on découvre une modernité insoupçonnée. Des entreprises qui sont d’emblée par actions – Société Electro-Métallurgique Française, Société des Carbures Métalliques –, et qui sont montées non pas après-coup mais d’emblée pour exploiter un procédé « vendu » par un inventeur – H. Joly. À côté de la fabrication électrolytique de l’aluminium, on réévalue l’importance de celle du carbure de calcium – brevet Bullier, 1892 – pour la fourniture d’acétylène, donc de gaz d’éclairage, notamment à des groupes anglais importateurs. Même si c’est la petite et moyenne entreprise qui domine, dans les régions alpines, l’avènement des méthodes de gestion moderne est souvent précoce, ainsi que le montre le portrait d’A. Badin – premier « directeur général » des Produits Chimiques d’Alais et de la Camargue après 1880 – brossé par L. Cailluet. L’aluminium est également un secteur pionnier en termes de concentration entrepreneuriale, la cartellisation – Aluminium Français, 1911 – favorisant à moyen terme la concentration horizontale – fusion PCAC-SEMF en 1921 – et verticale – développement de nouveaux débouchés par rachat ou prise en mains de sites spécialisés dans la transformation, le laminage, le tréfilage des non-ferreux : tels Chambéry, Livet-et-Gavet, Pomblière. Mais la médaille a un revers. La dépendance technologique et financière des firmes vis-à-vis de centres extérieurs à la région en est un, sensible dès le début du XXe siècle, ainsi à l’égard des financières genevoises et de la famille Rathenau, c’est-à-dire d’AEG, ou bien, pour l’horlogerie de l’Arve, à l’égard de la demande de petites pièces bon marché émanant de l’industrie suisse. L’incapacité de la banque régionale à franchir le cap des années trente, qui voient la chute de la banque Charpenay – née en 1863 – en est un autre, à relier selon H. Bonin à la faiblesse du marché monétaire français de cette période.

Du point de vue des logiques de la main d’œuvre, enfin, l’ouvrage apporte plusieurs éclairages intéressants, notamment sur la vigueur de l’immigration de l’entre-deux-guerres, à laquelle ont répondu des paternalismes parfois efficaces, parfois contestés.


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