Herman Lebovics, Bringing the Empire Back Home: France in the Global Age, 2004

Lebovics (Herman), Bringing the Empire Back Home: France in the Global Age. Durham & London, Duke UP, 2004, 232 pages.

par Clément Beaufort  Du même auteur

Les événements pour lesquels la France a fait parler d’elle dans les journaux ces dernières années aux États-Unis peuvent sembler incompréhensibles à beaucoup d’Américains. Comment un paysan ayant détruit un MacDonald peut-il devenir un héros national ? Pourquoi le gouvernement français mène-t-il une cabale internationale pour saper la politique étrangère américaine ? Pourquoi un régime démocratique interdit-il à ses citoyens d’afficher ostensiblement leur appartenance religieuse ? A priori indépendantes, toutes ces particularités françaises nourrissent la réflexion centrale du livre d’Herman Lebovics : que signifie être français aujourd’hui dans le monde et quels sont les fondements de l’identité française ?

L’ouvrage poursuit des travaux historiques engagés plus tôt et prend ici pour objet la France à l’ère « globale ». La triangulation que propose l’historien se rapporte à trois démarches historiographiques complémentaires. Le premier axe concerne le pouvoir central de la capitale dans l’histoire française ; le deuxième, celui de la genèse de mouvements sociaux régionaux tandis que le dernier considère le déclin de l’empire colonial à la confluence des histoires du centralisme et des luttes régionales. H. Lebovics propose des réponses par l’examen successif de cinq cas dans lesquels l’ « essence » française a été portée au jour, parfois remise en cause. L’imbrication du local, du national et de l’international à l’ère de la globalisation sur fond d’émergence de revendications identitaires et patrimoniales constitue la trame de l’ouvrage.

Le premier chapitre – « Gardarem lo Larzac ! » – analyse les premiers pas, au début des années 1970, de mouvements régionaux antimondialisation. Ces luttes avaient pour but de mettre en exergue, en les revendiquant, des héritages opposés aux politiques nationales centralisatrices et à l’intégration dans une économie mondialisée. Lebovics se focalise sur l’histoire d’une lutte mêlant différents acteurs réunis contre un complexe militaro-industriel sur le plateau du Larzac, et sur son association à différents mouvements anti-impérialistes issus de nouveaux pays africains confrontés aux suites de la décolonisation. Il montre que ces mouvements hétérogènes participaient d’une revendication commune proprement identitaire et culturelle : celle de résistances locales à la mondialisation.

Le deuxième chapitre – « What You Did in Africa, Can You Come Back to France and Do It ? » – approfondit le lien entre le concept de nation et les revendications régionales par l’exploration de la façon dont la France a mis en application une politique culturelle active destinée à contrecarrer le délitement de son empire colonial. À travers l’étude de différentes figures sociales, Lebovics observe comment les gouvernements, de droite et de gauche, ont utilisé l’argumentaire culturel et la notion d’identité républicaine. Il rappelle aussi qu’au moment de la décolonisation, la politique culturelle française a transposé son ancienne « mission civilisatrice » dans action et mission « culturelle », désormais conduite à l’intérieur de l’Hexagone.

Le troisième chapitre – Combating Guerilla Ethnology – analyse les notions de patrimoine, de tradition et d’héritage culturels. L’auteur se penche sur les réformes qu’elles ont produites sur l’ethnologie française. Il rappelle que cette discipline, très liée au musée de l’Homme, n’a pas su négocier la fin de l’empire colonial et a échoué à passer un nouveau contrat avec les jeunes nations devenues indépendantes. Rapatriés des colonies, les ethnologues ont dû trouver de nouveaux terrains en France. Lebovics montre que la profession s’est alors investie dans la sauvegarde du patrimoine ethnologique français, bénéficiant de la montée des revendications régionales. Les enquêtes concernaient ainsi l’histoire des antagonismes régionaux dans la sauvegarde d’un savoir-faire et de coutumes locales. Grosso modo, elles visaient l’étude des « primitifs » français : la figure du paysan, puis, à la faveur du déclin industriel, celle de l’ouvrier.

Le quatrième chapitre – The Effect Le Pen : Pluralism or Republicanism – s’intéresse aux conséquences du multiculturalisme au regard des principes traditionnels d’un droit universel républicain et jacobin. L’historien se demande si le pluralisme marque dorénavant la culture française, nonobstant le respect du modèle républicain. Face à l’émergence de partis politiques populistes, il revient sur la victoire française, avec une équipe « blacks, blancs, beurs », lors de la coupe du monde de football en 1998 et sur la ferveur populaire que celle-ci a pu susciter. À travers l’observation ethnographique de ce phénomène, l’auteur décortique l’instrumentalisation politique. Symbole de l’intégration des immigrés et de la réussite du modèle français en termes de gestion du multiculturalisme, cette fraternité exemplaire et ce regain d’unité nationale n’ont pourtant guère duré.

Le dernier chapitre concerne la très actuelle « danse des musées ». Lebovics revient sur le modèle culturel institutionnel français, à travers les musées nationaux dédiés à la conservation du patrimoine national. Si les reconfigurations du champ muséal représentent actuellement les « réponses » institutionnelles hautement symboliques aux questions identitaires et culturelles nationales, elles constituent dans le même temps une voie singulière de politique culturelle, à rebours du modèle américain prédominant. Concernant le nouveau musée du Quai Branly, l’historien montre que la métamorphose de questions politiques – la possession de collections d’objets issues d’anciennes colonies – en questions culturelles esthétiques de l’ère post-coloniale les rend en partie insolubles.

À travers un récit vivant combinant de nombreuses sources, Lebovics parvient à brosser un portrait de l’identité française contemporaine. Il propose, par l’articulation de différentes focales, une histoire sociale et culturelle de la France actuelle. Refusant une approche convenue des événements, mêlant petite et grande histoire, la démarche renvoie plus généralement aux questions liées à la diversité culturelle et aux rapports de forces que le flou de cette notion et les actions menées en son nom peuvent subsumer. Son parti pris méthodologique l’amène à privilégier l’étude des conflits, occasion de mettre au jour les processus sociaux et de saisir la complexité des intérêts en cause. L’ouvrage est particulièrement pertinent dans la mise en perspective des enjeux des luttes anti-mondialisation, de l’imbrication des champs politique et culturel à l’heure du déclin de la prédominance française. Il souligne combien ces questions identitaires et culturelles relèvent des problématiques et des intérêts éminemment politiques en cause derrière le thème de l’unité nationale, questions héritières de configurations sociales et de luttes antérieures à la période actuelle.


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