Henri Burin des Roziers avec Sabine Rousseau, Comme une rage de justice.

Paris, Le Cerf, 2016, 174 pages.

par Olivier Chatelan  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLe livre d’entretien qu’a accepté de publier le dominicain Henri Burin des Roziers, connu pour ses luttes auprès des paysans sans-terre brésiliens depuis 1979, est une épure de ce que fut une vie d’engagements et de combats, en France d’abord puis en Amérique latine. S’y déploie le récit à la fois modeste et dense d’une trajectoire faite de rencontres et de causes à défendre, aussi bien dans l’Église que sur ses marges.

Soulignons d’abord que Sabine Rousseau prend soin d’exposer dans l’introduction ce qui a constitué le « pacte autobiographique ». Cette attention portée aux modalités de restitution de la parole du témoin est suffisamment rare chez les historiens pour être mentionnée ici. On y apprend en particulier que la transcription des seize heures d’entretiens menés en juillet 2015 au couvent Saint-Jacques a été peu remaniée pour la publication et que la relecture, réduite au strict nécessaire, s’est faite à quatre mains.

Plutôt que de redonner ici les grandes étapes de la vie de Burin des Roziers, qui organisent le livre et qui sont par ailleurs très bien résumées dans une chronologie finale, on proposera ici une lecture transversale et personnelle de ce livre d’entretiens, autour de trois déclinaisons ambivalentes du personnage : un franc-tireur soutenu par son ordre ; un avocat inlassable de victimes socialement invisibles ; un homme de l’institution qui n’aime rien tant que les personnalités en délicatesse avec Rome.

Un franc-tireur, Henri Burin des Roziers l’est assurément. Pas tant dans son milieu social où ses racines grand-bourgeoises parisiennes ne sont pas étrangères à son anticonformisme et à sa découverte de la misère sociale à travers les Conférences Saint-Vincent de Paul, mais plutôt dans sa formation au sein de l’ordre dominicain dont il ne tire, à l’entendre, que peu d’intérêt pour le thomisme, la liturgie ou l’obéissance à la Règle. Au Saulchoir à Étiolles, il baigne cependant dans une atmosphère de liberté intellectuelle dont il a plus intimement pris la mesure et compris la grandeur chez Yves Congar auquel le jeune Henri rend visite en 1956 dans son exil de Cambridge, alors qu’il achève sa thèse de droit comparé à Saint John’s College. Esprit libertaire aux attaches familiales gaulliennes, personnalité nourrie d’une lecture obsessionnelle de la presse et de voyages de jeunesse en auto-stop, Henri Burin des Roziers choisit donc pourtant de se donner à un ordre religieux – il a pris l’habit dominicain en 1958. Plus encore que l’atmosphère conventuelle alors en pleine « conscientisation politique », il apprécie l’équilibre entre contemplation et apostolat de plein vent. Sa chance est de croiser des hommes qui discernent chez lui son goût pour la recherche : après son ordination sacerdotale en 1963, son provincial Nicolas Rettenbach le nomme aumônier des étudiants des Facultés de droit et de sciences économiques de Paris. Rue Gay-Lussac, en duo avec Jean Raguenès, il participe directement aux événements de Mai 68 jusqu’à confier les clés du Centre Saint-Yves aux étudiants contestataires ou tenter l’exfiltration des « Katangais ». Travailleur solitaire (à Besançon comme ouvrier en 1970, puis au sein de la DDASS de Haute-Savoie en 1971), il n’est cependant jamais loin de ses frères de Saint Dominique : ce sont ses discussions avec des exilés dominicains fuyant la dictature brésilienne qui l’incitent à demander son départ pour le continent sud-américain auprès du Comité épiscopal France – Amérique latine en 1977-1978 ; c’est encore l’appui qu’il trouve auprès de la Province de France ou de plusieurs communautés dominicaines masculines et féminines qui lui permet de donner une audience à ses combats au sein de la Commission pastorale de la terre (CPT) dans le nord de l’État de Goiás entre 1979 et 1990 ; ce sont enfin les différentes conversions de Bartolomé de Las Casas qui, dit-il en fin d’ouvrage, l’ont inspiré dans l’approfondissement permanent de sa lecture radicale de l’Évangile.

Henri Burin des Roziers n’est pourtant pas seulement un dominicain hors normes comme l’Ordre en a connu (ou produit) de multiples au cours du siècle. Depuis un doctorat « politiquement neutre » jusqu’à l’obtention de son diplôme d’avocat au Brésil en 1984, il est devenu progressivement un défenseur acharné des victimes silencieuses d’un système économique prédateur. Au gré de ses implantations, il s’efforce de rendre visibles des injustices que pouvoirs publics, syndicats et acteurs locaux passent sous silence : intérimaires sans droits, malades victimes des dysfonctionnements hospitaliers, gens du voyage, travailleurs immigrés sans logement décent dans la vallée industrielle de l’Arve. En sociologue du travail formé par le droit, il invente – au sens de la construction sociale d’une catégorie – de nouvelles causes à défendre. L’attitude est résolument offensive : ligne de défense collective, utilisation de ressources complices (compétences d’amis avocats parisiens et lyonnais, mobilisation de réseaux militants comme Vie nouvelle ou les Comités Vérité Justice), appui permanent sur la presse pour « faire éclater la vérité ». Conjuguant une sensibilité à fleur de peau sur les situations concrètes d’injustices et une grande capacité de travail – affuter techniquement ses arguments pour démolir ceux de la partie adverse – Burin des Roziers est plus qu’un lanceur d’alerte ou un « bon diffamateur », comme le mentionne le jugement de l’affaire de la clinique d’Argonay au milieu des années 1970. Assurément, ses compétences juridiques et son autorité morale ne constituent en rien une non-violence. Au Brésil en particulier, « parce que la terre est à prendre », la résolution des conflits fonciers par le droit n’est pas à ses yeux un choix pacifique : il est au contraire « explosif » (selon son propre terme) et le dominicain assume explicitement cette subversion qu’il fait naître, avec d’autres, dans la conscience de paysans initialement résignés. Au vrai, on serait presque tenté de dire que c’est au fond le combat que désire d’abord Burin des Roziers. Quand il quitte une implantation pour une autre, il le fait, dit-il, parce qu’il pressent qu’il y aura là-bas des luttes à mener. Au Brésil, il est ainsi passé de l’animation pastorale au sein de la CPT à une spécialisation quasiment professionnelle : la poursuite en justice des commanditaires des assassinats de leaders syndicaux jusqu’à leur condamnation, ce qu’il obtient en 1995 et en 2000 à l’encontre de deux fazendeiros au terme de procès retentissants.

Enfin, l’entretien révèle un religieux mal à l’aise dans l’institution bien qu’il ne l’ait jamais quittée. Son attachement à des structures d’Église – province de France, CEFAL, CPT, communautés ecclésiales de base – est constant, mais il apprécie la compagnie et la collaboration de ceux (ou de celles) qui travaillent en marge du catholicisme romain. C’est le cas à Annecy mais également dès son arrivée au Brésil où son couvent d’accueil Perdizès est en relation très étroite avec l’archevêque de São Paulo Paulo Evaristo Arns, internationalement connu pour son combat en faveur des droits de l’homme. Dans le Centre-Ouest, il s’engage résolument dans le sillage de grandes figures de l’épiscopat progressiste : Tomas Balduinio, Pedro Casaldaliga, Fernando Gomez. Pour autant, il n’adhère pas totalement aux thèses des mouvements révolutionnaires qui ont pris le pouvoir en Amérique centrale. Son périple dans la région en 1990 le met en garde contre l’endoctrinement idéologique des sandinistes ou des castristes. L’option préférentielle pour les pauvres qu’il revendique n’est jamais vécue comme une affirmation partisane mais comme une mise en cohérence avec le texte biblique.

Cet ouvrage livre donc le précieux témoignage d’un dominicain transatlantique qui relit ses premières actions en France à la lumière de la théologie de la libération qu’il découvre au Brésil dans la seconde partie de sa vie. Sans rien perdre des sous-entendus du texte – Sabine Rousseau éclaire avec efficacité les allusions de l’interviewé – le lecteur trouvera matière à approfondir les liens subtils entre trajectoire personnelle, engagements collectifs et histoire de l’Église catholique dans les contexte français et latino-américain des années 1950-1990.

Olivier Chatelan



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Pays