Hélène Hatzfeld, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970, 2005

Hatzfeld (Hélène), Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970. Rennes, ADELS – Presses Universitaires de Rennes, 2005, 328 pages.

par Isabelle Sommier  Du même auteur

Le livre d’Hélène Hatzfeld se place sous l’exergue de Marc Bloch : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé ». Il part en effet de la conviction que les mouvements contestataires et initiatives de la société civile des années 1990-2000 comme Droit au logement, Agir contre le chômage, Attac ou encore les Motivé(e)s prolongent les débats ouverts dans l’après-68 sur le politique. Ce retour sur les années 1970 est particulièrement bienvenu : non seulement parce qu’il comble un vide assourdissant sur une des décennies les plus riches en mouvements sociaux (conflit Lip, Larzac, luttes anti-nucléaires, féministes, etc.) et en débats politiques, mais aussi parce qu’il le fait en évitant le double écueil de la nostalgie et du repentir si courant lorsque la période est convoquée par un auteur (souvent ex-acteur ou se présentant comme tel). Il se veut aussi un livre engagé pour « redonner sens à la vie des hommes dans la Cité » (p. 11) en rendant une voix à ces années qui eurent « la passion du politique » et ont « esquissé une nouvelle définition du politique […] qui n’a pas trouvé les voies pour transformer en pratique le rapport au politique » (p. 237). Le ton est donné : il s’agit d’une invite à découvrir les débats d’hier pour mieux comprendre les enjeux d’aujourd’hui, voire pour contribuer à l’achèvement du processus engagé pour redonner sens au politique. Trois « fils » sont tendus entre les deux périodes et constituent la charpente de l’ouvrage : la mise en discussion des fondements et de la pertinence de la division des rôles entre partis, syndicats et associations ; la quête d’une alternative au mouvement ouvrier par le « mouvement social » ; l’interpellation du politique. Ils le sont à l’appui de documents divers (textes officiels, documents préparatoires aux congrès, presse des différentes organisations partisanes, syndicales et associatives qui participèrent à ces débats) et d’entretiens réalisés avec des acteurs de l’époque, inconnus et personnalités comme Jacques Julliard et Alain Touraine.

H. Hatzfeld interroge tout d’abord les formes d’organisation par un détour sur l’historicité des catégories et les conséquences, qui exercent aujourd’hui encore des effets, de leur construction. Cette catégorisation et par conséquent cette répartition des tâches entre le politique et le syndical (qui constituaient une réponse à la place respective du politique et de l’économique telle qu’elle se posait au XIXe siècle) ont été contestées par le syndicalisme révolutionnaire avant de l’être par la CFDT. L’auteur note à juste titre et avec finesse combien ce préalable induit deux conceptions du rapport entre changement social et changement politique : temps linéaire découpé en séquences pour les socialistes, avec subordination des luttes au politique ; temps « germinateur » des anarchistes et des cédétistes (d’avant le recentrage) pour lesquels les luttes peuvent, en elles-mêmes, être le passage de témoin du vieux au nouveau monde. Si H. Hatzfeld décrit parfaitement, schémas à l’appui, les étapes (l’esprit de la Résistance, la guerre d’Algérie) et surtout les viviers (la « diaspora mendésiste », le réseau Reconstruction et le club Jean Moulin), de ce qu’elle appelle « le remue-méninges des années 1970 » (p. 47-58), elle ne donne en revanche aucune clef d’interprétation, et c’est dommage, ni du rapprochement souvent évoqué entre la période syndicale-révolutionnaire du début du siècle et celle qui l’occupe ni d’une certaine convergence des critiques portées alors par la mouvance anarchiste et une partie du catholicisme social. La mise en discussion des catégories entraîne la profusion d’autres formes d’organisation qui les bousculent et font naître la conviction d’une possible régénérescence, par leur biais, du politique. D’où la vitalité des débats voire des polémiques que suscitent un redécoupage des frontières et les scénarios envisagés pour les repenser, soit par la fusion des forces anciennes et nouvelles (modèle « agrégatif » du nouveau PS et de l’Union de la gauche), soit par la substitution des premières par les secondes (PSU, GAM – groupes d’action municipale, CFDT dans sa phase quasi-partisane), soit par leur revitalisation par des clubs qui inventent l’expertise à gauche. Pour l’auteur, cette belle inventivité se clôt par et avec les « Assises pour le socialisme » de 1974 qui, après Épinay, vont contribuer à recomposer le PS par le ralliement des militants des forces les plus actives de l’après-68 comme le PSU ou la CFDT, restreignant de la sorte le champ des possibles.

C’est également au cours de cette période que s’accomplit le passage, dans les discours, du « mouvement ouvrier » au « mouvement social » qui « devient le symbole de tout ce qui interpelle les cadres de pensée et d’action reconnus » (p. 109) : grèves hors contrôle syndical et « nouveaux mouvements sociaux » (« NMS » : luttes féministes, écologistes, régionalistes, etc.). L’effet d’écho que renvoient nos années se fait particulièrement sentir dans cette seconde partie. D’abord par la quête de la nouveauté et la fortune nouvelle que le terme « mouvement social » connaît chez les militants – et au-delà – depuis 1995. Ensuite par l’analyse faite par l’auteur des réactions des organisations à l’égard des « nouveaux mouvements sociaux », qui donne quelques outils pour penser leur positionnement actuel face au mouvement altermondialiste. Ces réactions sont essentiellement tributaires des stratégies d’appareil dans le contexte des aléas de l’Union de la gauche : à la longue hostilité, jusqu’à l’extrême fin des années 1970, du PCF à l’égard des « arguments obscurantistes » des NMS et à sa découverte tardive, en 1978, de l’autogestion s’oppose leur lente et très partielle reconnaissance au PS avant qu’il ne se lance de façon ciblée (écologie et féminisme) dans des tentatives de subordination et de récupération aux lendemains de la rupture de l’Union de la gauche.

La dernière partie, consacrée à l’interpellation du politique, de son sens et de son rôle, est la plus roborative. Fidèle à sa démarche au croisement de l’histoire et de la science politique, H. Hatzfeld remonte le fil qui conduit les militants à rechercher de nouvelles modalités de participation par la valorisation, notamment, du local et de l’autogestion. Elle en fait la résultante de deux processus : l’évolution du rapport à l’État qui débute à la Libération par l’émergence de nouvelles élites favorables à la rationalisation et à la modernisation de l’action publique ; la réflexion sur le rôle du citoyen engagée dans des clubs critiques à l’égard de la centralisation et des modes de décision du système politico-administratif de la Ve République comme la CIR (Convention des institutions républicaines), les GAM ou l’ADELS (Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale). Le « nouveau rapport au politique » se traduit par de nouvelles célébrations : celle du « local » réinventé et censé être un instrument émancipateur et (déjà) plus humain et plus démocratique ; celle de la « participation » qui se développe après 1968 sur fond de critique de la délégation et de la professionnalisation politiques. Une place particulière est faite à celle de l’autogestion qui occupe selon l’auteur un rôle d’entre-deux permettant aux forces en jeu d’accomplir leur mutation idéologique et de se positionner dans une phase particulière de réorganisation de la gauche qui trouve son aboutissement avec 1981. Le chapitre IV en décrit la diffusion, en moins d’une dizaine d’années, de la CFDT à l’ensemble des formations politiques de gauche, jusqu’au PCF, dans ses diverses conceptions (contrôle, « gestion démocratique », « société socialiste »). H. Hatzfeld montre combien celles-ci induisent un rapport plus ou moins distant à l’égard du socialisme et, par voie de conséquence, une représentation différente de la dynamique autogestionnaire, où l’on retrouve, une fois encore, la double tension partis/mouvement social, élections/luttes sociales. De façon sans doute contestable, l’auteur revient sur deux facteurs déterminants à ses yeux de cette interpellation du politique alors qu’ils le sont très certainement pour l’ensemble de son propos (et qu’ils traversent d’ailleurs, et à juste titre, l’ouvrage dans son entièreté). D’une part la politisation des « chrétiens » (sans doute aurait-il fallu préciser quels chrétiens), auxquels est attribué un rôle particulier dans ce troisième débat et dans « l’esprit d’une période » (p. 225) ; une politisation qui croît avec la Résistance, la guerre d’Algérie et le tiers-mondisme, où l’on retrouve Reconstruction déjà analysé au troisième chapitre. L’alliance qu’ils opèrent entre le « jeune Marx » et leur attachement au principe communautaire est au fondement d’un marxisme « plus humaniste et émancipateur que révolutionnaire » (p. 235). D’autre part, les événements de 68 dont H. Hatzfeld conteste légitimement la relecture comme voie au libéralisme et à l’individualisme actuels pour en souligner la charge critique et protéiforme du pouvoir institué et la valorisation du thème des « luttes », hors production, qui renvoie à la critique des organisations traditionnelles et à la découverte du « mouvement social » abordées précédemment.

C’est dans le dernier chapitre que le lecteur trouvera la clef du titre et du propos de l’ouvrage. « Faire de la politique autrement » (p. 261), qui oppose un « bon » (celui des syndicats et des associations) et un « mauvais » (celui des partis) politique, resurgit en 1968, après l’épisode anarcho-syndicaliste, car il dérive de la redéfinition du politique (dans sa nature, ses finalités et ses limites) engagée dans la période. Cette redéfinition du politique « le situe dans son rapport au social » (p. 255) et rompt avec l’association classique qui en est faite avec la domination pour l’ériger, à la suite d’Hannah Arendt, en une volonté d’ « agir de manière concertée ». C’est pourquoi des quatre façons de « faire de la politique autrement » dégagées par l’auteur – des actions violentes, l’usage de l’arène électorale comme tribune, des modalités d’élaboration de points de vue partagés ou de politique par consensus, des pratiques sociales comme la prise en charge d’avortements ou l’ouverture de centres d’accueil – seules les deux dernières sont véritablement novatrices. On regrette cependant qu’elles n’occupent que deux pages et que seules les expérimentations en ce sens des féministes soient évoquées ou, en d’autres termes, que les pratiques sociales restent à une portion congrue dans un ouvrage si riche sur les débats. Mais la réflexion engagée dans ces années 1970 achoppe sur la question des médiations explorée plus tard dans les expériences de démocratie participative ; c’est en cela que les pistes ouvertes dans les années 70 sont, aux yeux d’H. Hatzfeld, inachevées et nous conduisent à la période contemporaine, esquissée sous forme d’épilogue.

À la lecture, on est frappé par la similitude des questions posées au cours des deux périodes. Une certaine défaillance partisane fut et est aujourd’hui encore au principe de l’effervescence associative pour animer le débat public, voire pour élaborer un projet politique. Les critiques adressées aux partis politiques et à la démocratie représentative sont proches, tout comme l’est la fameuse question du « débouché des luttes », posée notamment à la CFDT dans l’après-68, à Attac aujourd’hui. On retrouve une quête équivalente de la nouveauté et une attente de politique. Contre les chantres du nouveau, l’auteur montre que rien n’apparaît ex nihilo et donne à voir l’acuité du débat, dans notre pays, sur les relations entre luttes sociales et élections. Aussi, loin de poser un regard critique sur le livre, les quelques regrets évoqués ici, nés de la richesse des questions posées, démontrent tout l’intérêt d’une entreprise essentielle non seulement pour comprendre les années 1970 mais aussi pour penser les débats actuels. De ce double point de vue, H. Hatzfeld a parfaitement rempli son objectif.


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