Hélène COMBES. Faire parti. Trajectoires de gauche au Mexique.

Paris, Karthala, 2011, 452 pages. « Recherches internationales ».

par Carlos Rafael Rea Rodriguez  Du même auteur

Faire partiHélène Combes. Faire parti: trajectoires de gauche au Mexique Paris, Karthala, 2011 ,452 p. 
Ce livre présente une magnifique analyse de la relation du parti de gauche le plus important au Mexique ces dernières années, le Partido de la Revolución Democrática, (Parti de la révolution démocratique) avec les mouvements et les associations qui forment ce que l’auteure appelle son milieu partisan[1]. Ce faisant, Hélène Combes perce des aspects fondamentaux de la réalité sociopolitique mexicaine depuis le milieu du XXe siècle jusqu´au début de celui-ci.

Dans l´ensemble, le regard d´Hélène Combes se porte sur une approche en réseaux pour explorer les relations entre le PRD et son milieu partisan[2]. Cette approche permet de saisir comment les relations entre les individus et les groupes qui agissent simultanément dans des espaces très divers s´articulent par le biais de trajectoires militantes qui se condensent et configurent des nœuds organisationnels (politiques et sociaux) et des contextes sociopolitiques généraux. L´auteure reconstitue de cette façon les réseaux militants qui relient le PRD avec son milieu partisan, en prenant comme points fondamentaux de ces réseaux et comme référents centraux de l´analyse ceux que l´on appelle les militants « multi-positionnés[3] » et leurs trajectoires respectives.

La reconstruction des trajectoires en question conduit l´auteure à aborder historiquement son objet d´étude. De cette façon, on pénètre dans le phénomène en articulant sur une période temporelle prolongée les organisations dans lesquelles les militants multi-positionnés ont participé de manière simultanée et/ou successive, les questions qu´ils ont soulevées, les relations sociopolitiques qu´ils ont tissées, les différents types de capital qu´ils ont accumulés, les principaux échanges matériels et symboliques qu´ils ont réalisés et les succès qu´ils ont obtenus. Ce faisant, l´auteure étudie les interactions entre les militants et les groupes à l´intérieur du PRD tout comme les dynamiques générales de la « fabrique partisane ». Plus précisément, il a été possible de saisir quelques-unes des règles principales – constamment réécrites – qui régissent la lutte et la génération d´accords entre les courants à l´intérieur du parti. On y appréhende également, et comme une conséquence de ce qui précède, comment se définit la frontière organisationnelle du parti dans ses relations avec l´environnement sociopolitique immédiat et général.

Étant donné que, dans des contextes de transition politique comme celui que le Mexique affronte pendant les années étudiées dans cet ouvrage, les organisations sociales et politiques subissent des changements continus de grande profondeur, l´auteure opte pour une stratégie d´analyse qui recompose les trajectoires militantes (qui sont dynamiques, transversales et multidimensionnelles) et l´économie générale des échanges partisans, au moyen d´un suivi des causes défendues par les organisations et les militants multi-positionnés. Elle cherche ainsi à dépasser les limites d´une approche ancrée dans les structures organisationnelles pour aborder une période aussi changeante que celle-ci.

L´approche générale qui en résulte permet à Hélène Combes de reconstituer la richesse, la complexité et le dynamisme des interactions entre les partis et les organisations contestataires, qui reposent sur les dirigeants multi-positionnés et leurs trajectoires militantes. Ainsi, cette stratégie analytique permet de comprendre l´action collective comme un continuum qui s´exprime dans des formes d´organisations diverses et simultanées ou successives. De même, elle permet de comprendre comment se construit et œuvre la fabrique partisane et comment se définissent ses frontières dans l´interaction avec le milieu partisan, donnant naissance à une économie générale d´échanges dans ce domaine. En termes généraux, elle révèle l´importance du lien entre contestation et contexte de changement politique institutionnel pour percer les processus décrits ci-dessus.

Parmi les nombreuses découvertes de l´étude, il faut souligner tout d´abord le rôle joué par le Movimiento de Liberación Nacional (Mouvement de libération nationale) dans la naissance du PRD. Le MLN a été fondé le 4 août 1961, sous l´égide du général Lázaro Cárdenas, en tant qu´organe de solidarité avec Cuba ; mais il servait en réalité de foyer d´organisation de la dissidence contre le Partido Revolucionario Institucional (Parti révolutionnaire institutionnel). Nombre des militants qui occupèrent un rôle dirigeant au sein du MLN allaient se retrouver et se réarticuler lors du processus de fondation du PRD, et les revendications portées par ce mouvement devaient être aussi largement réutilisées par le nouveau parti. L´alliance entre les ex-PRIistes et les secteurs de la gauche radicale autour de la candidature de Cuauhtémoc Cárdenas, fils du général, soutenue par le Frente Demócratico Nacional (Front démocratique national), en 1988 et de son leadership politique postérieur au sein du PRD, ne peut se comprendre sans cet antécédent historique crucial.

Une autre conclusion à souligner est que, même avant le mouvement étudiant de 1968, la transition politique au Mexique trouve ses antécédents dans les luttes de démocratisation régionale à caractère électoral. En outre, les processus sociopolitiques qui encadrent et conditionnent la formation des réseaux de militants multi-positionnés après 1968, s´expliquent à partir de quatre cycles politiques différents. L´auteure reconnaît un cycle long qui est marqué par la montée des luttes paysannes dont feront partie de nombreux ex-dirigeants étudiants des villes et des partisans de la théologie de la libération. Ce cycle long a été suivi par trois cycles courts (1981-84, 1985-86 et 1988). Pendant le premier d´entre eux, les luttes des travailleurs, qu’ils soient syndiqués –notamment les enseignants – ou non, dominent, tout comme les luttes paysannes. Le virage quant aux causes et aux modalités de lutte allait s´expliquer en grande partie par la réforme politique de 1977, qui a favorisé le retour à la vie publique institutionnelle légale et au militantisme en zone cadre urbaine, des secteurs de gauche qui avaient été exclus et persécutés par le régime et s´étaient réfugiés dans les zones rurales. C´est pendant le second cycle court que se présente l´apogée des luttes des populations pauvres des zones urbaines, dans le cadre d´une profonde crise économique nationale, qui a conditionné l´activation sociale pour la demande de services. Ce cycle débuterait formellement lors de l´organisation populaire provoquée par les conséquences dévastatrices du tremblement de terre de 1985 et qui catalysa la demande de logement populaire, notamment dans le District Fédéral. Au cours de ces actions sociales, de nombreux militants qui avaient été impliqués dans les luttes rurales pendant le cycle antérieur, luttes au cours desquelles ils avaient développé un important savoir-faire contestataire, se transformèrent en acteurs centraux. Le troisième cycle court qui marque l´entrée en politique d´une nouvelle génération, est caractérisé par la centralité de la lutte étudiante en défense de la gratuité et du caractère populaire de l´éducation publique supérieure. Au travers des cycles énoncés ci-dessus, de la formation de structures organisationnelles et de la lutte pour les causes mentionnées, les futurs dirigeants du PRD accumulaient un capital et constituaient leurs trajectoires militantes au sein de réseaux qui allaient être activés avec des résultats variables et face à des contextes politiques pluriels pendant la création et le développement du PRD.

Aux élections de 1988, Cuauhtémoc Cárdenas présenta sa candidature pour le Frente Democrático Nacional, une candidature qui permit la ré-articulation de groupes importants de la gauche politique et sociale avec les secteurs démocratiques et nationalistes venant du PRI, ce qui donna naissance à un mouvement politique national extrêmement puissant dont la croissance électorale ne put être stoppée que par la fraude. À partir de cette élection, ce sont précisément la lutte contre la fraude et le processus de création du PRD dans les régions – qui sont dirigées dans un climat de violence politique aigüe déclenché par l´État –, les composantes qui marquent, pendant la décennie 1990 et de façon définitive jusqu’ici, l´action politique des militants du PRD multi-positionnés.

Dans ce sens, les résultats de l´étude mettent en évidence que la formation du PRD par agrégation territoriale[4], est la source de bien des faiblesses structurelles et du fonctionnement du parti dès sa naissance. Cet élément s´ajoute au conflit existant à l´intérieur du parti entre ceux qui, d´une part, assuraient que la transition démocratique était un processus qui présupposait la voie d´un pacte politique avec une démobilisation sociale, et d´autre part, les représentants de l´orientation de l´intransigeance démocratique qui soutenaient qu´il fallait combiner la lutte politico-électorale avec une mobilisation sociale active.

Face au défi de la consolidation organisationnelle du parti naissant, les élections internes acquirent une grande importance pour réguler le fonctionnement du PRD, en particulier pour définir les candidats à des postes éligibles. Les scrutins internes ont mis en évidence l´importance déterminante du capital social accumulé par les militants multi-positionnés, lors de leur passage par les organisations contestataires qui font partie de leurs réseaux militants et qui appartiennent au milieu partisan du PRD. Cette situation eut pour effet que les militants ayant une trajectoire ou une influence actuelle dans des organisations de ce type, ont eu une plus grande capacité de mobilisation de loyautés capables de s´exprimer par le vote. Cela a entraîné leur position dominante en ce qui concerne les candidatures et les postes électifs obtenus par le parti (soulignons la place croissante des femmes dans ce processus). Pendant ce temps, les militants ne disposant pas de ce genre de capital (intellectuel, universitaire), ont occupé pour l´essentiel des postes de direction dans le parti, moyennant une lutte et une négociation entre les différents courants. Compte tenu de cette situation, plusieurs militants multi-positionnés, relégués jusqu´alors, ont fait appel à des alliances avec des personnalités (grâce à la figure des candidatures de la société civile) ou avec des groupes étrangers au parti pour inverser la tendance. Cette tactique a été notamment utilisée avec les groupes venant du secteur populaire du PRI qui avaient été marginalisés également dans ce parti. En impliquant ces personnels du milieu partisan dans les processus électoraux et la vie interne du PRD, ces courants ont commencé à infléchir leur marginalisation dans les élections internes du parti, avec un certain succès. Toutefois, l´impact en fut la normalisation et la généralisation des pratiques corporatistes et clientélistes en tant que formes d´action sociopolitique régulières au sein du PRD, brouillant ainsi l´orientation idéologique et politique originale du parti et provoquant une remise en cause de sa légitimité après de l´électorat.

En raison de la profondeur et de la consistance de l´étude que présente Hélène Combes, de l´originalité de son approche théorique et de sa méthodologie, en raison aussi des découvertes importantes qui sont les siennes et des lignes de réflexion qu´elle propose, cet ouvrage est à lire absolument pour mieux comprendre une période fondamentale de la vie du Mexique contemporain.  


Carlos Rafael Rea Rodriguez (traduction de Solange Lebourges).


[1] Le milieu partisan est entendu comme l´ensemble des groupes de toutes sortes – et des relations qui sont établies avec eux – dont les membres ont un impact sur le processus de construction et de fonctionnement d´un parti, même s´il ne s´agit pas de leur finalité principale.
[2] Sous le nom d´organisations contestataires sont regroupés des mouvements sociaux et des associations qui remettent en question « le bien-fondé et le caractère inéluctable des élections politiques de l´autorité défiée » (p. 22).
[3] Sous le terme de militants multi-positionnés, on fait référence à des personnes qui jouent simultanément des rôles de leadership et/ou de direction dans des partis politiques et des organisations contestataires.
[4] Là où les leaderships et les groupes politiques n´apparaissent pas de façon spontanée dans les régions, mais où ils préexistent au contraire bien des fois à la création de la structure de parti.


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