Helen M. Davies, Emile and Isaac Pereire. Bankers, Socialists and Sephardic Jews in nineteenth-century France.

Manchester University Press, 2014, 241 pages. « Studies in Modern French History ».

par Stéphanie Sauget  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage est publié dans une ambitieuse collection dirigée par Mark Greengrass et Pamela Pilbeam aux presses universitaires de Manchester, en collaboration avec la Société britannique pour la recherche en histoire française. Il s’inscrit donc dans une série de livres au format court et resserré, permettant de diffuser les travaux jugés les plus innovants des spécialistes britanniques d’histoire de la France depuis 1750.

De fait, l’objet est beau, soigneusement édité et il condense en 241 pages un solide travail préalable de thèse de doctorat dont il fait saillir les principaux apports. L’auteure suit au plus près la trajectoire des deux frères Pereire, Émile et Isaac, dans toute leur épaisseur et leur complexité pour éclairer autrement la France du XIXe siècle : les parcours individuels et familiaux sont ainsi en permanence reliés aux grandes mutations politiques, économiques, sociales et religieuses traversées par les contemporains. L’intérêt principal de ce travail est qu’il croise la lecture de travaux très nombreux (notamment d’ouvrages récents en anglais) et une enquête dans les archives particulièrement intéressante, parce qu’aux fonds publics traditionnels et bien connus se joignent des archives privées de la famille Pereire. La question qui sous-tend ce travail est la suivante : comment et pourquoi deux frères issus de la communauté juive bordelaise, appauvris par le blocus, tôt orphelins de père et éloignés de Paris où tout se fait, ont-ils pu construire un empire absolument central et totalement nouveau dans l’économie française contemporaine ? Et quel prix ont-ils payé pour « réussir » ?

Le portrait très documenté des deux frères Pereire se décline en huit chapitres très clairs, suivis d’un épilogue et d’une conclusion. Il met à mal les clichés et les préjugés qui ont entouré l’ascension des frères. C’est la beauté et la difficulté du livre : en focalisant l’attention sur les frères Pereire, sur leurs individualités, leurs caractères, leurs relations, leurs ambitions, leurs projets, leurs réussites et leurs échecs, il est effectivement difficile de ne pas s’extasier devant leur parcours et l’on sent l’auteure très admirative du « génie » des deux frères. C’est l’histoire d’une success story à la française qui cherche à rendre justice à deux figures « hors du commun ». L’articulation avec « le social » n’apparaît du coup qu’en toile de fond, malgré des portraits de groupe et des restitutions de réseaux très intéressants et le rappel des débats historiographiques toujours en cours.

La thèse focalise l’attention sur quatre points que l’auteure juge clés et sous-estimés pour comprendre les motivations des Pereire, à savoir leur judéité, leur saint-simonisme, leur origine provinciale et leur capitalisme.

L’auteure accorde d’emblée une très grande place à la judéité des frères Pereire : elle juge ce facteur décisif pour comprendre leur parcours dans une société française révolutionnée qui émancipe les Juifs en 1790. Émile et Isaac sont en effet des Sépharades, descendants de Juifs d’Espagne fuyant les persécutions, qui ont trouvé en France un refuge et une terre d’asile heureux. L’auteure rappelle que les Français considèrent très différemment depuis la fin du XVIIIe siècle les Juifs sépharades et les Juifs ashkénazes originaires d’Europe centrale : tandis que les premiers, venus d’Espagne et du Portugal et principalement installés à Bordeaux, Bayonne et Avignon, sont considérés comme assimilables et utiles à l’économie française, les seconds – très nombreux en Alsace – sont regardés comme inassimilables et parasites, d’où une émancipation décalée pendant la période révolutionnaire. Leur grand-père a élevé leur père dans l’esprit des Lumières et dans la tradition juive. La famille est restée pratiquante tout en s’ouvrant largement à la société française, bien avant le décret d’émancipation révolutionnaire. En fait, la Révolution a certes permis d’émanciper les Juifs au niveau civil et politique, mais elle a plongé les Juifs Bordelais dans une situation économique catastrophique à cause du blocus. Le père d’Émile et d’Isaac est ruiné et meurt de la typhoïde en 1806, laissant une veuve sans ressource et trois garçons en bas âge. La création du système des consistoires en 1808 permet à la diaspora sépharade d’organiser une assistance aux plus démunis dont les frères Pereire ont pu bénéficier. Ils ont grandi à l’ombre de la synagogue et y ont célébré leur bar mitzvah. Ils ont lié des liens d’amitié dans ce cercle et se sont employés très jeunes chez d’autres co-religionnaires. En quittant Bordeaux, les rapports avec la diaspora se sont peu à peu distendus mais ils sont restés durables et les deux frères ont fait des mariages endogames et ont revendiqué leur judéité. Toutefois, seul Émile a continué à pratiquer la religion et à s’investir vraiment dans la vie du consistoire. Ce qui n’a pas empêché les deux frères à faire bloc dans les périodes de crises antisémites : pendant la Restauration et dans les années 1840 par exemple. Sur tous ces points et d’autres encore, concernant la vie privée des deux frères, leur rapport à leur mère, à leurs épouses et à leurs enfants, l’ouvrage est passionnant.

L’auteure étudie également en détail la question du rapport des frères au saint-simonisme (chapitres 2 et 3), essayant d’éclaircir les débats sur les raisons de leur adhésion au mouvement et à la doctrine. S’appuyant sur les travaux de Christine Piette qu’elle cite en notes, l’auteure accorde de longs développements à Olinde Rodrigues, secrétaire du comte de Saint-Simon et tuteur de Prosper Enfantin à l’École polytechnique, qui est à la fois le cousin et le beau-frère d’Émile et surtout celui qui introduit les deux frères auprès du maître. Celui-ci joue un rôle très important dans les débuts du mouvement, après la mort de Saint-Simon en 1825, et il est l’une des causes qui explique le nombre important de Sépharades dans les rangs du saint-simonisme. Le saint-simonisme est présenté comme un courant qui partage de nombreux points communs avec le judaïsme : il est messianique et il appelle des élus à une mission spéciale. C’est aussi le moyen qui permet aux Pereire de rencontrer des banquiers, des polytechniciens, des ingénieurs des Ponts et Chaussées et de se convaincre à la fois de l’intérêt de définir une nouvelle structure bancaire capable de soutenir l’investissement nécessaire aux industriels et de développer les transports à l’échelle nationale et internationale (« système méditerranéen » de Michel Chevalier). Le projet saint-simonien séduit les frères, jusqu’à une certaine limite chez Émile qui est dépassée lorsque le saint-simonisme se mue en Église. Toutefois, l’influence saint-simonienne reste marquante et permet de comprendre, si l’on suit l’auteure, la réaction des Pereire en 1848 et leur rapprochement avec Louis-Napoléon Bonaparte. Ce choix précoce, à la fois intéressé et cohérent avec leurs principes saint-simoniens, fit des Pereire les meilleurs soutiens de Bonaparte et servit à terme leurs intérêts puisque Napoléon III facilita nombre de leurs projets au début du Second Empire.

Le capitalisme des Pereire fait, quant à lui, l’objet des chapitres 5 et 6. La Société générale du crédit mobilier est présentée comme la plateforme qui a permis de financer les très nombreux projets des Pereire qui, malgré leur apparente discontinuité, ont une vraie cohérence de principe selon l’auteure. La question du management des Pereire est aussi prise en considération et permet des rapprochements avec d’autres grands entrepreneurs de la même génération qu’ils soient Juifs ou non. L’ensemble est assez connu mais très clairement exposé.

Le chapitre 7, consacré à la vie privée de ces hommes publics, n’oublie pas des questions plus intimes qui sont souvent considérées comme hors de propos par les historiens français : comment les deux frères s’entendaient-ils entre eux et avec leurs épouses ? Étaient-ils heureux ? Avaient-ils des maîtresses ? Étaient-ils considérés comme de bons amis ? De bons Juifs ? La question de leur provincialisme, annoncé comme importante, est peu présente si ce n’est à travers la question de leur accent gascon, leur attachement à Bordeaux-Bayonne ou leur projet à Arcachon. La manière dont ils étaient perçus à l’époque reste finalement difficile à saisir et sans doute est-ce aussi une question de sources. De nombreuses photographies de familles sont reproduites qui, malheureusement, ne sont pas commentées. Les Pereire y apparaissent comme des représentants typiques de leur nouvelle classe sociale, toutefois tiraillés par leurs origines modestes.

Le chapitre 8 s’intéresse au déclin des affaires des frères Pereire avec un tournant situé par l’auteure vers 1862-1864. Il correspond à un changement de contexte politique et économique qui réactive les rivalités avec les Talabot et surtout les Rothschild (des Juifs ashkénazes, ce qui n’est pas sans importance). Les difficultés financières plombent la Compagnie immobilière et finissent par entraîner la chute du Crédit mobilier en 1868. Les années 1870 correspondent au déclin des deux frères : Émile meurt en 1875 après avoir renoncé à tous ses postes de direction en 1871. Isaac ne lui survit que cinq ans.

L’épilogue et la conclusion sont l’occasion de défendre la thèse principale de l’auteure, à savoir que les frères ne se sont pas compromis et qu’ils sont restés fidèles aux idées saint-simoniennes tout au long de leur vie. Ce saint-simonisme de « patrons » n’est ni antisocial, ni immoral, ni illégale, malgré « des erreurs » (p. 194) et l’auteure rappelle qu’il ne faut pas juger les frères Pereire selon nos « standards » actuels : Émile et Isaac ont accompli de très nombreuses transformations à la fois économiques et sociales appelées de leurs vœux par les saint-simoniens.


Stéphanie Sauget


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