Hartmut Kaelble, Les chemins de la démocratie européenne, 2005

Kaelble (Hartmut), Les chemins de la démocratie européenne (traduit de l’allemand par Nicole Thiers), Paris, Belin, 2005, 217 pages.

par Christophe Charle  Du même auteur

Avec cette brève synthèse, Hartmut Kaelble, connu pour ses nombreux travaux d’histoire comparative européenne, s’attaque à un double et grand sujet qui aurait pu susciter deux livres d’une ampleur équivalente, voire double de longueur. Ce pari de la brièveté et de la synthèse est à saluer pour la masse de questions et d’informations qu’il met à disposition du lecteur et qui sont tirées d’une immense bibliographie commentée en fin de volume. Il présente aussi à l’évidence des risques et des difficultés puisqu’il conjugue deux genres assez différents : une histoire synthétique de la démocratisation des états-nations européens (première partie) et une histoire critique de la démocratisation et de l’intégration européenne supra-nationale depuis 1945. La première partie, la moins sujette à débat, reprend dans une perspective cavalière les grands moments d’avancée et de recul de la démocratie dans l’ensemble de l’Europe depuis la Révolution française jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique. H. Kaelble met ainsi en valeur les pulsations communes induites par 1789, 1848, 1918-19, 1945-57 et 1989-91. Chaque étape n’est jamais univoque suscitant parfois des reculs plus violents vers l’autoritarisme que les acquis initiaux n’avaient fait progressé les libertés et l’affirmation d’un contre-pouvoir du peuple. C’est moins le contenu factuel qui compte ici que l’intérêt de sortir d’une histoire nationale ou d’une simple histoire des relations internationales. H. Kaelble ne se contente pas de marquer la spécificité de ces divers moments, il prend parti dans les controverses historiographiques qui s’attachent à chacune de ces crises. Tout cela fournit une vue originale de l’histoire contemporaine à faire lire par le citoyen éclairé qui ne s’y retrouve plus dans la masse des travaux disponibles sur chacun de ces grands moments historiques. Deux regrets cependant peuvent être émis : H. Kaelble aurait dû insérer d’autres étapes dans son parcours, en particulier le tournant des années 1860-70 où s’achèvent l’unité allemande et l’unité italienne, où s’effondre le régime de Napoléon III et émerge le modèle républicain français, où l’Angleterre franchit une nouvelle étape vers l’élargissement du suffrage, où l’Autriche libéralise son régime et affranchit partiellement la Hongrie de son ancienne tutelle et où l’Espagne tente une brève expérience libérale tandis que l’on abolit le servage et l’esclavage en Russie et aux états-Unis en fonction d’idéaux nés en Europe. En second lieu, il oublie trop à mon sens les interactions entre l’Europe et le reste du monde, ce qui est essentiel pour comprendre les lendemains des deux grandes guerres où le rôle des superpuissances (états-Unis, puis états-Unis et URSS) n’apparaît pas assez dans l’analyse proposée.

La seconde partie du livre était plus délicate encore à rédiger puisqu’elle s’attaque à des questions qui occupent régulièrement les débats publics et, tout récemment encore, le référendum sur la constitution européenne. H. Kaelble dispose certes d’une masse de travaux et de réflexions émanant des autres sciences sociales, mais n’a pas cet instrument si précieux pour l’historien, le recul du moyen et du long terme, ni l’accès aux archives. Il propose deux lignes d’interprétation fondées sur les acquis de la première partie. En premier lieu, c’est parce que l’avènement de la démocratie a été si long et difficile au cours du xixe et xxe siècle que les nations qui forment l’Union européenne ont le plus grand mal à renoncer à leurs prérogatives pour construire une démocratie européenne globale. En second lieu, c’est parce qu’en dépit des crises globales, chaque partie de l’Europe a toujours connu un décalage relatif avec ses voisines que les pays membres ne font pas la même lecture des divers projets d’Europe supranationale. H. Kaelble fournit au long des différents chapitres un résumé très équilibré des thèses qui s’opposent quant à l’interprétation du sens de la construction européenne, quant au déficit démocratique, quant au retard d’éléments d’identification des citoyens à l’Europe, quant l’absence d’un véritable espace public sans lequel un espace démocratique ne peut se déployer. Il souligne en revanche que la société civile européenne est beaucoup plus avancée qu’on ne le dit d’ordinaire et l’élément le plus favorable à la poursuite du processus de démocratisation. On peut être en désaccord avec cette dernière analyse surtout avec le recul du débat sur la constitution européenne, que n’avait pas l’auteur à l’époque. Surtout, on peut regretter qu’il n’utilise pas plus ici ses propres recherches ou d’autres émanant de sociologues sur les transformations des sociétés européennes dans les dernières décennies pour interpréter les chances du développement ou non d’une telle société civile transnationale et surtout sur les décalages des attentes des divers groupes sociaux quant aux bénéfices ou aux désavantages à attendre d’une montée en puissance d’un espace politique européen. Ici aussi on aimerait que l’auteur n’oublie pas que l’Europe est elle-même prise dans un jeu de contraintes extra-européennes qui, au-delà même des contradictions du projet européen initial, accentuent les limites de la démocratisation possible. Tout le discours des élites au pouvoir ne cesse d’invoquer « la mondialisation », « les menaces extérieures », « la dépendance énergétique », « les pays émergents » pour limiter les éventuelles délégations de pouvoir aux citoyens dont on souligne, lors des consultations, le manque de vue d’ensemble, l’égoïsme corporatif ou catégoriel, la vision purement nationale ou locale.

Quelles que soient les conclusions, pessimistes ou optimistes, qu’on tire de cette tentative audacieuse d’histoire perspective de l’Europe, il faut souhaiter qu’elle serve de boussole aux citoyens désemparés par les derniers développements de cette utopie démocratique, pour l’heure en panne.



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