Harry W. Paul, Bacchus sur ordonnance…, 2005

Paul (Harry W.), Bacchus sur ordonnance. La médecine par le vin de la Belle époque au « paradoxe français », Paris, PUF, 2005, 184 pages. Préface de Philippine de Rothschild. « Science, histoire et société ».

par Alain Chatriot  Du même auteur

« La plus saine, la plus hygiénique des boissons » a écrit à propos du vin Louis Pasteur. Cette citation est sans cesse reprise dans les très nombreux traités et publications médicales qui pendant plus d’un siècle en France principalement, mais aussi à l’étranger vont vouloir faire de cette boisson un médicament à part entière (thématique toujours présente d’ailleurs chez les acteurs du lobby viticole). L’objectif du livre d’Harry W. Paul est de prendre ces travaux au sérieux et de tenter d’expliquer leur cadre de reproduction dans une optique d’histoire des sciences. Il ne nie pas les difficultés de l’entreprise face à un sujet qui semble presque anecdotique et il affirme que « la compréhension historique du rôle du vin en médecine oblige à surmonter une série d’obstacles de nature théorique, sinon ésotérique : tâche indispensable si l’on veut expliquer, pour ne pas dire justifier, une recherche et une pratique médicales – qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui » (p. 147). L’intérêt de l’enquête ainsi proposée est qu’elle couvre un peu plus d’un siècle et permet de saisir des éléments aussi bien sur l’évolution de la médecine (ses pratiques comme ses recherches de pointe), de l’alimentation que de la production viticole.

L’historien américain montre que les premières études d’« oenothérapie » coïncident en fait avec les débuts de la propagande antialcoolique. Certains médecins de la Belle époque essayent en fait de défendre le vin contre ce discours par toute une série de méthodes : distinguer vin et alcool, insister sur l’aspect nutritif du vin, lutter contre les vins frelatés et prôner une consommation modérée (sans qu’une définition stricte de la modération ne soit jamais proposée). Dans l’entre-deux-guerres, la recherche médicale, et en particulier les analyses chimiques, s’empare du vin et en particulier de ses composés minéraux. L’intérêt est ici dans le rapprochement entre cette mobilisation scientifique et des discours plus généraux sur le lien entre vin et « génie français », et surtout des formes de mobilisation collective qui se traduisent par les créations en 1924 de l’Office international de la vigne et du vin et en 1933 de l’association des Médecins amis des vins de France. Les études scientifiques se prolongent ensuite sur les liens entre la consommation de vin et la lutte contre les bactéries, les maladies cardiaques et le cancer. L’auteur détaille le lancement au début des années 1990 du thème du « paradoxe français », i.e. « les Français abusent d’une nourriture dangereusement riche en corps gras saturés, fument davantage et consomment plus d’alcool que les Américains ; pourtant, ils vivent plus longtemps et ils ont moins de crises cardiaques, pour la bonne raison qu’ils boivent du vin rouge » (p. 131). Harry W. Paul ne veut pas trancher les « interminables controverses » mais montrer combien les recherches très contemporaines sur les flavonoïdes et le résvératrol ont une histoire. Il insiste sur l’idée de la constitution progressive d’un « corps de doctrine cohérent » (p. 148) et parle même d’une « sorte d’’ethnomédecine’ » : « le vin faisait jadis partie intégrante du champ thérapeutique sur les plans symbolique, social, affectif » (p. 147).

Malgré la finesse de certaines analyses, le livre s’apparente souvent à une compilation érudite, certes originale, mais déconnectée de véritables analyses sociales et politiques. Certains sujets ne sont qu’effleurés comme lorsque l’auteur parle des relais politiques du lobby viticole dans la France de la iiie République. De même, si l’historien précise toujours les spécialités des différents médecins s’exprimant sur le vin et livre quelques beaux portraits (Jacques-Amédée Doléris, Emile Mauriac, Charles Fiessinger, Jean-François Dourgnac, Georges Portmann et Max Eylaud), aucune analyse de l’évolution de la profession médicale qui a pourtant fortement varié au cours du xxe siècle n’est amorcée dans l’ouvrage. On regrette enfin que certaines références bibliographiques (certes latérales par rapport à l’objet, mais importantes) ne soient pas mobilisées : ni les travaux des géographes spécialistes de l’histoire du vin, ni les études récentes de la loi sur les fraudes de 1905, ni les recherches des politistes, sociologues et historiens sur l’antialcoolisme.
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