Guy Vanthemsche (dir.), Les classes sociales en Belgique : Deux siècles d’histoire.

Bruxelles, CRISP, 2017, 461 p.

par Frank Caestecker  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCe livre offre une synthèse des connaissances actuelles sur l’histoire des différents groupes socio-économiques en Belgique pendant les XIXe et XXe siècles. Le choix du titre démontre que dans le livre la position économique joue un rôle principal dans la structuration de la société.

Guy Vanthemsche commence par une contribution introductive sur les salariats et marchés de travail et la façon dont la dépendance du salaire en Belgique a fortement augmenté depuis le XIXe siècle pour arriver à aujourd’hui, où 85 % des revenus dépendent du salaire. Ce ne sont pas les travailleurs qui occupent la position centrale de l’exposé, mais plutôt les structures qui ont donné forme à ce groupe social. Les caractéristiques modifiées des travailleurs dépendant du salaire (âge, formation, sexe, origine géographique…) ont été listées à travers le temps et ont été comparées à celles des travailleurs indépendants. Les frontières poreuses entre les dépendants du salaire et les indépendants sont indiquées. L’article attache beaucoup d’importance à la façon dont l’offre et la demande du marché du travail se rencontraient et au rôle de l’État dans ce processus. Il est donné un aperçu historique des différentes façons par lesquelles le travailleur peut être licencié ou par lesquelles il peut démissionner et comment les différents statuts (ouvrier, employé, chômeur et fonctionnaire) sur le marché du travail ont été créés et ont évolué. L’article dépeint un très large panorama du fonctionnement du marché du travail en Belgique à partir du XIXe siècle jusqu’au début du XXIe. C’est par un point de vue d’ensemble qu’en cent pages cet auteur décrit magistralement le marché du travail belge.

Deux contributions sont dédiées aux ouvriers de l’industrie et évoquent leur pouvoir d’achat et leurs conditions de travail. Peter Scholliers offre un aperçu sur le long terme du pouvoir d’achat changeant des dépendants du salaire travaillant dans l’industrie et le bâtiment. Cet article s’inscrit plus fortement dans la littérature internationale et donne une introduction excellente des concepts utilisés. L’analyse démontre que la Belgique a longtemps été un pays à bas salaires pour les hommes et surtout pour les femmes. Ce n’est que durant les Trente Glorieuses (1945-1975) que, sous la pression d’un mouvement ouvrier fort et suite à une mécanisation plus soutenue, les salaires réels, y compris ceux des femmes, s’améliorèrent. Pour évaluer le pouvoir d’achat, Scholliers tient compte des cotisations sociales et des impôts. Il conclut que les salaires réels ont augmenté avec un facteur de 11,4 entre 1840 et 2014, mais qu’en raison de la pression fiscale le pouvoir d’achat n’a été multiplié que par 7,3. Les biens publics créés par la sécurité sociale et les impôts élevés ne sont pas pris en compte lors de l’évaluation de la hausse du pouvoir d’achat des ouvriers de l’industrie. Eric Geerkens décrit les conditions de travail et en particulier l’influence du travail dans l’industrie sur la santé des ouvriers. Tandis que la durée de travail a diminué au cours du temps, l’engagement du travailleur s’est intensifié, avec entre autres une généralisation du travail en équipe. Les entreprises aux systèmes continus mettent une pression sur la santé des travailleurs. Geerkens aborde ensuite la réglementation peu généreuse dans la législation belge pour les accidents du travail (1903) et les maladies du travail (1927). Les employeurs n’étaient d’aucune manière forcés à maîtriser le danger du travail industriel. D’après Geerkens, ceci est une conséquence de la spécificité du modèle social belge par lequel les syndicats et le gouvernement plaçaient le salaire et les emplois au centre des préoccupations, ce au détriment de la qualité du travail. Cette allusion à la spécificité de la Belgique n’est malheureusement pas approfondie davantage.

Dans un deuxième volet, les autres auteurs, une francophone et six néerlandophones, examinent chacun un groupe social et décrivent son histoire ces deux derniers siècles. Les employés, les fonctionnaires, les agriculteurs, les indépendants, les professions libérales et les élites économiques sont passés en revue. En commençant par un aperçu quantitatif de la grandeur du groupe, ils abordent ensuite quelques caractéristiques du groupe social à travers le temps.

Un statut qui, contrairement à la France, n’a pas éveillé beaucoup l’intérêt des historiens en Belgique, est celui des fonctionnaires. Un manque d’attention dû probablement au prestige limité de ces « bureaucrates » et à leur faible importance présumée dans le processus politique belge. André Hardewyn fait ici un travail de pionnier. Il donne un aperçu sur le long terme du nombre de fonctionnaires, avec un historique du statut de fonctionnaire. Sous ce dénominateur sont repris le personnel des communes, des provinces et de l’administration centrale, dont font partie les enseignants, le personnel des chemins de fer, les militaires, mais également les prêtres, les rabbins, les pasteurs et les imams. Un groupe très hétérogène que l’État, certainement jusque dans les années 1970, paie relativement mal. Pour en faire des serviteurs publics loyaux, ils profitèrent dans la plupart des cas de la sécurité de l’emploi et pouvaient aussi compter sur une pension généreuse. Le chapitre vie sociale du fonctionnaire reste fortement ancré dans l’histoire politique et est abordé sous un angle juridico-politique. Pour les professions libérales (architectes, médecins, notaires, avocats, pharmaciens, mais également les réviseurs d’entreprise), un aperçu bien étoffé de l’histoire de la réglementation de l’accès à ces professions est donné. La façon dont ces professions ont acquis une protection fortement corporatiste est détaillée ponctuellement, sans trop d’attention pour le contexte sociétal dans lequel cette réglementation a grandi.

Les autres professions sont abordées avec moins de sobriété : les auteurs s’intéressent non seulement à leur importance et à leurs caractéristiques, mais aussi à leurs articulations socio-culturelles. Ainsi Peter Vanhooren mentionne-t-il que les employés voulaient exprimer leur supériorité par rapport aux ouvriers par leur habitat, leur tenue vestimentaire et leur vie sociale, mais que la massification du secteur tertiaire allait de pair avec une dégradation matérielle relative des employés. Dans la première moitié du XXe siècle, ils continuaient néanmoins à faire beaucoup d’efforts pour maintenir leur statut social élevé. Les employeurs les soutenaient dans cette ségrégation sociale en élaborant des services sociaux séparés (concernant la pension et la modalité du licenciement). La crise des années 1930 a dégradé le prestige social des employés, devenus aussi vulnérables face au chômage que les ouvriers. Cette expérience a entraîné leur intégration dans le mouvement ouvrier. Mais, à la fin du XXe siècle, cette catégorie professionnelle possède encore une identité culturelle et politique distincte de celle des ouvriers. La perspective culturelle est encore plus présente dans les deux contributions portant sur les entrepreneurs indépendants. Le comportement démographique, la vision du monde, l’engagement social et politique des indépendants y sont décrits. Yves Segers et Leen Van Molle traitent des agriculteurs et Peter Heyrman des petits commerçants et des artisans. Les agriculteurs et la campagne sont fortement idéalisés dans la Belgique catholique, et la conservation de la société rurale a grandement mobilisé l’attention des gouvernements catholiques. Malgré tout, la condition paysanne disparaîtra petit à petit. Tandis qu’en 1846 les fermiers représentaient encore 55 % de la population active, ils ne sont plus que 1,2 % en 2010. Cette diminution s’est faite sans bruit, souvent comme un processus générationnel. L’industrie belge a absorbé cet exode de l’agriculture. L’industrie formait de la même manière un pôle d’attraction pour les petits commerçants et les artisans. L’article de Peter Heyrman est surtout consacré au petit commerce du XXe siècle et mentionne que l’État a protégé les petits négoces à partir des années 1930. Jusqu’aux années 1960, ceci a freiné l’expansion du secteur de la grande distribution. À partir des années 1950, le nombre de petits commerces a fortement diminué, et ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que l’activité indépendante a de nouveau gagné en popularité dans le cadre de la décomposition des grandes entreprises.

Dans l’article « Les élites économiques », Ginette Kurgan-van Hentenryk se concentre sur la haute bourgeoisie, les nouveaux riches qui réalisent leur ascension sur les marchés industriels et financiers. Une haute bourgeoisie qui au XXe siècle se positionnait sur les marchés internationaux, mais qui après la Première Guerre mondiale se vit forcée de se replier sur la Belgique (et le Congo). La diversification de l’élite économique suite à la venue du manager, à la démocratisation de l’enseignement et à l’avancée de l’économie mixte ne peut pas être exagérée, car les liens familiaux (y compris l’héritage) continuent à être importants pour appartenir à l’élite économique de la Belgique.

Cet ouvrage offre une excellente synthèse de la recherche sur les principales professions en Belgique et donne une perspective à long terme en tenant compte de la situation actuelle. Il rassemble un grand nombre d’études disparates dans une narration novatrice. Le rôle qu’ont joué les facteurs économiques et politiques est largement abordé. Ce livre reste pourtant une histoire belge. Dans la règle, l’ancrage international de l’analyse est réduit à quelques notes de bas de page, ce qui n’illustre pas la spécificité de l’expérience historique de la Belgique au sein de l’Europe et du monde. L’ouvrage se fonde sur une bibliographie exhaustive, dont une grande partie n’est pas disponible en français. Pour les francophones, le livre offre ainsi un accès unique à histoire politico-sociale belge. Le lecteur souhaitant se plonger dans des aspects spécifiques peut s’y consacrer pleinement grâce aux références bibliographiques détaillées. Dans les notes, le système traditionnel de référence est utilisé, ce qui entraîne parfois de longues recherches pour retrouver la première mention d’une référence. Le système Harvard eut été plus pratique.

L’interaction entre les groupes sociaux et l’inégalité sociale n’est pas abordée. Le livre est surtout une synthèse de la recherche existante, et la recherche sur l’inégalité sociale n’a qu’une faible tradition en Belgique. Comme pour tout ouvrage collectif, il est difficile d’inciter les auteurs à suivre une trame fixe, et certaines contributions sont allées plus loin que la stratification sociale sobre, mais approfondie comme résultante des processus économiques et politiques, telle que Vanthemsche l’avait imaginée. Mais le livre offre néanmoins un aperçu tout à fait cohérent des connaissances historiques sur le fonctionnement du marché du travail et sur le sort d’un certain nombre de professions indépendantes, du XIXe siècle à nos jours. Vanthemsche indique que ceci n’est qu’une étude préparatoire pour une histoire sociale de la Belgique. Nous ne pouvons qu’espérer que le prochain ouvrage pourra maintenir cette même qualité.

Frank Caestecker



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