Guy Brucy, Françoise F. Laot et Emmanuel de Lescure, dir., Former les militants, former les travailleurs : les syndicats et la formation depuis la Seconde Guerre mondiale.

par Karel Yon  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCe sixième ouvrage du groupe d’étude sur l’histoire de la formation reprend une partie des communications du colloque « Syndicalisme et formations », tenu en 2008 à l’université de Picardie Jules Verne. Écrit par des historiens, des sociologues et des enseignants-chercheurs en sciences de l’éducation, il porte sur les relations entre syndicats et formation en France depuis la Seconde Guerre mondiale et fait écho à un autre livre paru récemment1. C’est le moment où l’invention de la catégorie de « formation »2 redéfinit les frontières de l’intervention syndicale dans les affaires éducatives, mettant un terme aux pratiques antérieures d’« éducation ouvrière » qui se voulaient indissociablement militantes et professionnelles, techniques et politiques3. Emmanuel de Lescure récapitule en introduction les principales étapes de cette reconnaissance étatique, tout en précisant les modalités juridiques par lesquelles la puissance publique a organisé tant la formation des cadres et militants syndicaux que la participation des organisations syndicales à la formation professionnelle des salariés. Un premier volume avait déjà paru dans la même collection, centré sur la période antérieure4.

L’ouvrage est constitué de trois parties. La première porte autant sur la nature des savoirs produits et diffusés dans les formations syndicales que sur les relations entre syndicats et intellectuels de profession. Lucie Tanguy déplore l’« effritement du programme originel » des instituts du travail, consécutif à un rapport de plus en plus instrumental au savoir. Universitaires et syndicalistes se considèrent désormais comme des professionnels dans leur champ d’action, oubliant la « visée commune » de transformation sociale qu’ils partageaient à l’origine. André Robert prend le contrepied de cette thèse à propos des syndicats enseignants. Ils ont su développer une expertise professionnelle nourrie des acquis des sciences sociales, qui ne se contente plus de mobiliser les seules recherches permettant de légitimer les revendications syndicales. Il est plausible que ce que décrit Lucie Tanguy renvoie bien au processus de routinisation de la formation syndicale instituée, qui relève désormais plus du guichet que du laboratoire, tandis que les expériences de production de savoirs originaux se mènent dans d’autres espaces, tels les instituts de recherche ou les revues professionnelles évoqués par André Robert.

La seconde partie s’intéresse au rôle de la formation dans les cultures et stratégies syndicales. Deux textes signalent la fragilité des dispositifs de formation dans les premiers temps de leur édification et l’importance corrélative de pratiques informelles ou d’auto-formation. Étudiant le rapport à la lecture de syndicalistes CGT et CFDT nés dans les années 1920-1930, Nathalie Ponsard montre que les prescriptions de lecture participent de la stigmatisation de la formation « sur le tas » et visent l’appropriation de la doctrine syndicale, mais peuvent se retourner contre les organisations en ouvrant la voie à des lectures plus « subversives ». À partir de données prosopographiques, Stéphane Paquelin s’interroge sur le rôle de la formation dans les parcours militants. Le texte pèche par une définition un peu lâche de la formation qui, formelle, « sur le tas » ou « par capillarité », s’assimile in fine aux formes diverses de socialisation syndicale. Si l’on se concentre sur la formation syndicale instituée, il apparaît que son importance est moindre chez les militants des années 1950 et dans les organisations les plus faibles.

L’essor de la formation syndicale dans les années 1960 se traduit aussi par un rôle politique accru. Pascale Le Brouster le souligne à partir des sessions de formation « travailleuses » qui sont alors mises en place à la CFTC-CFDT et dont l’histoire est marquée par un paradoxe. C’est dans l’« entre-femmes » de la Commission féminine confédérale – qui relève plus à la CFTC de la police des genres que de l’organisation autonome des femmes – qu’émerge la problématique des revendications spécifiquement féminines. Mais c’est par le passage à la mixité, au début des années 1970, que cet enjeu se diffuse dans la CFDT. On regrette que ce paradoxe ne soit pas davantage travaillé, le texte présentant les sessions « travailleuses » comme un simple vecteur, plus ou moins efficace, de « conscientisation » de l’organisation, sans évoquer l’hypothèse qu’elles eussent pu être aussi l’arène où se confrontent des cadrages différents des problématiques féminine et féministe.

Jean-Robin Merlin pointe un autre paradoxe : alors que la formation syndicale est pensée, à SUD-PTT et à Solidaires, comme le vecteur démocratique et idéologique essentiel de promotion d’un « syndicalisme différent » des confédérations traditionnelles, elle y reste peu développée et ses usagers en attendent surtout des savoir-faire pratiques. Dès lors, l’apprentissage du syndicalisme « de lutte » censé caractériser les syndicats SUD passe moins par les prescriptions doctrinales explicites que par les échanges informels et les modèles de comportement suggérés lors du règlement de problèmes pratiques posés aux représentants du personnel. La contribution d’Irène Pereira porte sur un autre syndicat affilié à Solidaires, SUD Culture, dont elle entend montrer comme il actualise « l’héritage du syndicalisme révolutionnaire ». Par contraste avec le chapitre précédent, l’approche essentiellement exégétique paraît surtout concourir à légitimer ce label politique dans l’espace militant. Il aurait été intéressant d’analyser de façon plus réflexive comment les pratiques militantes sont labellisées et indexées à des références politiques spécifiques.

La dernière partie traite du rapport des syndicats à la formation professionnelle. Louis-Marie Barnier part un peu vite de l’idée que le syndicalisme, « production endogène du mouvement ouvrier, se construit en extériorité à la société » (p. 145) pour situer aux années 1970 le moment de formation d’une conception syndicale nouvelle en matière de formation syndicale et professionnelle. Gilles Pinte, qui revient sur la notion d’éducation permanente à la CFTC-CFDT, apporte un point de vue plus nuancé. Il montre que la centrale chrétienne développe une réflexion sur le sujet dès le début des années 1950, voyant dans l’éducation permanente un droit et un moyen de promotion indissociablement individuel et collectif. C’est en réaction à la loi de 1971 que la CFDT développe un discours plus critique à l’égard d’une formation souvent réduite par les employeurs à la simple adaptation professionnelle. Ce n’est qu’au tournant des années 1970, alors qu’augmente le poids du chômage, que le discours cédétiste se replie sur une vision de la formation comme un outil de performance productive et de maintien de l’emploi, délaissant le terme même d’éducation permanente.

Les deux derniers chapitres portent sur les modalités nouvelles de l’éducation permanente – devenue « formation tout au long de la vie » – que sont la validation des acquis de l’expérience (VAE) et la certification. Yannick le Quentrec souligne le « paradoxe selon lequel valider les acquis de l’expérience militante consisterait à dépouiller cette expérience de ses caractéristiques militantes » (p. 192). Les usages de la VAE à des fins de certification conduisent en effet à ne retenir de l’expérience syndicale que « des savoirs et des capacités gestionnaires » vidant celle-ci de ses dimensions subversive et collective. Elle suggère des modalités de reconnaissance qui ne passeraient pas nécessairement par la certification professionnelle. Fabienne Maillard renchérit en pointant les ambiguïtés du droit individuel à la certification professionnelle mis en place depuis 2002 à travers la VAE. Elle s’interroge sur « la volonté des organisations syndicales de développer un modèle sur lequel elles ont un pouvoir limité » (p. 210). À la différence des organisations d’employeurs, les syndicats de salariés n’ont pas les moyens d’assurer une présence active dans toutes les commissions paritaires où se décident les diplômes, auxquels toutes les certifications ne donnent par ailleurs pas droit. Tout se passe comme si les syndicats endossaient l’illusion d’individus-salariés autonomes, alors que le pouvoir de l’employeur, dans les départs en formation comme dans la reconnaissance de sa valeur, reste indépassable. « L’individu maître de sa carrière est une fiction », rappelle l’auteure (p. 212) qui montre que cette vision conforte surtout l’idée que les individus deviennent seuls responsables de leur « employabilité ».

Au final, le chercheur qui s’intéresse à la formation ou au syndicalisme trouvera dans cet ouvrage des réflexions stimulantes. Le volume est certes hétérogène, certains chapitres ont de solides bases théoriques et empiriques quand d’autres trahissent plutôt des questionnements liminaires, mais c’est le lot des actes de colloque. Les pistes d’enquête et débats ouverts dans les contributions, les objections que soulèvent certaines sont autant d’invitations à poursuivre l’effort collectif de connaissance dans ce domaine.

Karel YON


1 N. ETHUIN et K. YON,dir., La fabrique du sens syndical : La formation des représentants des salariés en France (1945-2010), Bellecombe-en-Bauges, Éd. du Croquant, 2014 [Lire le compte rendu].

2 G. BRUCY, P. CAILLAUD, E. QUENSON et L. TANGUY, Former pour réformer : Retour sur la formation permanente (1945-2004), Paris, La Découverte, 2007.

3 N. ETHUIN, Y. SIBLOT et K. YON, « Les frontières de la formation syndicale », Le Mouvement social, avril-juin 2011 [Lire en ligne].

4 G. BRUCY, F. LAOT et E. DE LESCURE, Mouvement ouvrier et formation : Genèses : de la fin du xixe siècle à l’après Seconde Guerre Mondiale, Paris, L’Harmattan, 2009.



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