Guillaume Carnino, Liliane Hilaire-Pérez et Jochen Hoock, dir., La technologie générale. Johann Beckmann, Entwurf der algemeinen Technologie/Projet de technologie générale (1806).

Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Techniques, savoirs, sociétés », 2017, 240 p.

par François Jarrige  Du même auteur

ISBN : 978-2-7535-5913-4Pour qui s’intéresse à l’histoire des techniques, de l’industrialisation et à leurs conceptualisations au début de l’ère industrielle, cet ouvrage constitue un apport important. Il offre en effet la première traduction en français du Projet de technologie générale (1806) de Johann Beckmann, professeur à Göttingen. Traduit de l’allemand par le regretté Joost Merteens auquel le livre est dédié, le Projet de technologie générale constitue un jalon important et trop oublié de l’histoire intellectuelle des techniques. Il propose une présentation systématique des sciences de la production. Loin des usages actuels assez « pédants » (F. Sigaut) du mot technologie, mobilisé à toutes les sauces pour décrire les dernières innovations et techniques modernes en opposition aux techniques jugées traditionnelles ou anciennes, la technologie désignait autour de 1800 une science de l’action et des arts opératoires. Il s’agit de décrire de façon systématique les savoir-faire des artisans, la technologie se veut alors une science qui tente de construire une analyse universelle et « humaniste » des activités humaines. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le mot technologie change ensuite de sens en circulant dans le monde industriel, il devient synonyme d’un ensemble de techniques modernes au lieu de désigner un champ d’étude spécifique. La technologie comme savoir général est alors remplacée par des sciences appliquées et spécialisées tournées vers la production et désormais de plus en plus alliées à des disciplines scientifiques, comme la chimie ou la physique. L’ouvrage propose un essai de généalogie de cette tradition intellectuelle technologique riche et largement oubliée, en dépit des travaux classiques de Jacques Guillerme et Jan Sebestik, François Sigaut ou encore Hélène Vérin.

Dans une introduction très claire intitulée « Qu’est-ce que la technologie ? Jalons pour l’histoire longue d’un concept oublié », Guillaume Carnino et Liliane Hilaire-Pérez retracent d’abord l’histoire de ce concept. La technologie entendue comme projet de codification systématique des techniques se développe à partir de la Renaissance, alors que les savoirs techniques s’institutionnalisent peu à peu, que les pouvoirs politiques tentent de contrôler et mobiliser les techniciens au service de la puissance, et que l’industrialisation commence à s’étendre pour réponde à la hausse des consommations et aux besoins de populations de plus en plus nombreuses et mobiles. La technologie des Lumières – au cœur des travaux de Liliane Hilaire-Pérez depuis longtemps – remet en cause les secrets des métiers au profit d’un encyclopédisme ouvert qui tente d’éclairer les pratiques artisanales par les savoirs des savants. Si ce mouvement est européen au XVIIIe siècle, c’est surtout dans le monde germanique que cette technologie est d’abord reconnue et institutionnalisée via des enseignements comme celui de Beckmann. Dans les pays germaniques, où la science académique occupait moins de place qu’en France, les sciences camérales et statistiques étaient particulièrement développées. En 1805, le gouvernement prussien tente d’ailleurs de rationnaliser la pratique des enquêtes et des recueils statistiques et la publication de Beckmann s’inscrit dans ce contexte.

Ce texte assez méconnu est important en dépit de sa brièveté (35 p.). L’ouvrage est présenté ici dans la version allemande accompagnée de sa traduction. Beckmann apporte sa pierre à l’édification d’un vaste catalogue systématique des opérations techniques en explicitant ce qu’il appelle « technologie » et en proposant un plan de classement des diverses opérations par lesquelles les artisans transforment la matière et « les corps », qu’ils soient cassants, mous, fibreux, liquides, ou plus dur comme les métaux. La « technologie générale » tente de proposer une théorie générale des opérations artisanales divisée en opérations de base, l’enjeu est de stimuler l’industrie en favorisant la circulation et l’appropriation des pratiques productives les plus innovantes d’un domaine à l’autre. Le Projet de technologie générale entend enseigner « la préparation des matériaux bruts ou déjà travaillés pour tous les usages » en suivant les diverses opérations de transformation réalisées par les artisans. Au-delà de la singularité de chaque activité, il existe des opérations communes qu’il est possible de distinguer dans un catalogue général, permettant ainsi de perfectionner les arts en rendant possible leur transfert d’un métier à l’autre. Ce texte reflète une pensée technologique antérieure au grand machinisme, fondée sur l’observation et le respect à l’égard du travail des artisans et gens de métiers, avant que celui-ci ne soit de plus en plus dévalué au siècle suivant. À une époque où la machine à vapeur anglaise demeure peu utilisée et rare – « Quel fabricant ou manufacturier allemand pourra s’offrir une machine à vapeur ! » écrit Beckmann au début de son texte (p. 71) – l’enjeu est alors de perfectionner les arts bien plus que de les faire disparaître.

Le projet technologique de Beckmann se développe et se transforme ensuite en Europe dans la première moitié du XIXe siècle, il accompagne l’essor de l’industrialisation, la fin des corporations, le projet d’acculturation des classes populaires au nouvel imaginaire industrialiste. Ce projet tout à la fois politique et pédagogique prend des formes différentes selon les pays. En France, la technologie ne se comprend que dans le cadre des débats postrévolutionnaires, elle est au cœur des écrits de Christian, le directeur du conservatoire des Arts et métiers ou de Lenormand, auteur entre autres d’un vaste Dictionnaire technologique sous la Restauration. En Angleterre, le projet technologique s’incarne dans le libéralisme et l’utopie automatique d’Andrew Ure et sa Philosophie des manufactures (1835). Mais peu à peu l’idée d’une science des arts s’évanouit et disparaît au profit des sciences de l’ingénieur et du grand machinisme soucieux de mesurer le travail pour accroître la productivité et la production. Comme le résument G. Carnino et L. Hilaire-Pérez, la technologie devient alors une « rationalisation scientifique de la technique devenue techno-science » (p. 30), l’ancien discours sur les arts et les savoirs de l’atelier laisse la place à une « science de la machine ». Si la question de la technologie continue de se poser ensuite, à travers diverses traditions intellectuelles et théoriques étudiant les techniques, qu’elles soient enthousiastes ou plus critiques à l’égard des mutations technoscientifiques contemporaines, le projet initial s’est largement évanoui. Les tentatives actuelles de certains philosophes pour promouvoir un « humanisme technologique » dans le contexte d’intenses transformations numériques en cours ne me semblent entretenir qu’une relation lointaine et ténue avec la technologie de Beckmann. Les formes de l’innovation, le poids des grands industries automatisées, les rapports de force sociopolitiques derrière ce qu’on nomme aujourd’hui technique, se sont infiniment transformés et impliquent aujourd’hui de mobiliser d’autres outils pour penser pleinement le rôle et le poids des techniques dans les sociétés contemporaines.

Si l’ouvrage est principalement construit autour du texte de Beckmann, il va bien au-delà. Il est en effet suivi d’une série d’études qui l’encadrent, lui donnent sens, l’éclairent à partir de divers questionnements et éclairages disciplinaires. Ces études très riches sont impossibles à présenter en détail ici, elles complètent en tout cas très bien la publication en aidant à contextualiser le texte, en éclairant ses racines intellectuelles et politiques, mais également en suivant sa postérité. Ainsi, Jochen Hoock, Andre Wakefield et Guillaume Garner proposent trois textes très utiles sur le contexte germanique, en suivant la trajectoire biographique et le parcours de Beckmann à Göttingen, mais aussi sa place dans la pensée économique et les sciences camérales du second XVIIIe siècle. Une autre étude de Danielle Candel et John Humbley propose un regard « metalexicographique » sur l’ouvrage, c’est-à-dire un éclairage à partir de l’étude des modes de confection des dictionnaires et encyclopédie. Trois autres articles élargissent le propos en explorant le développement de la sidérurgie allemande (Stefan Gorissen), le bureau des mines de Suède où Beckmann s’était rendu (Jacob Orrje) ou encore la question des brevets entre la France et les États-Unis, question évidemment centrale pour comprendre les mutations des discours sur les techniques (Jérome Baudry). Enfin une ultime étude – de Pierre Lamard, Charles Lenay et Mathieu Triclot – consacrée aux universités technologiques contemporaines prolonge et conclut l’analyse en s’efforçant de montrer comment s’incarne et se poursuit ce projet technologique aujourd’hui via les institutions d’enseignement supérieur qui tentent d’associer l’enseignement des SHS et les sciences de l’ingénieur.

François Jarrige



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