Gisèle Sapiro, La Responsabilité de l’écrivain : littérature, droit et morale en France (XIXe – XXIe siècles).

Paris, Le Seuil, 2011, 750 p.

par Delphine Naudier  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage s’inscrit dans le prolongement des travaux de Gisèle Sapiro sur la sociologie du champ littéraire et la sociologie des intellectuels. La Guerre des écrivains, premier ouvrage publié par l’auteure, fait partie des références majeures de ces domaines de recherche. Poursuivant son approche, elle développe désormais le thème de la responsabilité morale des écrivains.

Elle creuse ainsi la réflexion sur les déterminants sociaux, politiques et juridiques qui fondent une éthique de la responsabilité des écrivains, en lien avec l’autonomisation du champ littéraire et les luttes pour la définition du métier d’écrivain. Elle arrime à cet objet l’analyse des façons dont la morale publique s’est définie à l’occasion de grands procès littéraires. Cette entrée constitue un angle original pour analyser les différentes configurations politiques et historiques dans lesquelles ont joué les luttes pour l’autonomisation de la fonction littéraire depuis le XIXe siècle. Cette analyse généalogique de la morale publique et de la responsabilité des écrivains, responsabilité subjective et objective, est traitée en s’emparant des enjeux propres à l’activité d’écrivain. Ces enjeux se cristallisent autour des questions relatives à la définition du métier, aux prises de positions proprement esthétiques et stylistiques qui en découlent, aux conceptions et aux croyances du pouvoir du langage et des représentations sur les différents lectorats, aux implications de la participation au pouvoir symbolique. Le choix de prendre pour objet les procès intentés contre des écrivains célèbres depuis le XIXe siècle, tient au fait que le scandale suscité par une œuvre « dont les poursuites en justice sont le cas limite, constitue un bon révélateur des frontières du pensable et surtout du dicible ou du représentable dans une configuration socio-historique donnée » (p. 35). Ces événements, à l’instar des crises, sont des vecteurs de réorganisation et de clarification des positions des écrivains et des conceptions de la littérature, qui permettent d’appréhender les différents états du champ littéraire sur la longue durée et à une époque donnée.

L’entreprise porte sur quatre moments historiques (la Restauration, le Second Empire, la Troisième République et la Libération). Les procès de Béranger et de Paul-Louis Courier, sous la Restauration, mettent au jour les débats relatifs à la morale religieuse et à la liberté d’expression, ceux de Flaubert et Baudelaire, mais aussi des Frères Goncourt et d’Eugène Sue, sous le Second Empire, portent sur l’offense aux bonnes mœurs et à la propriété, clivant les tenants d’une morale laïque fondée sur la famille et la propriété et les défenseurs d’une autonomie de l’art pour l’art, affranchie de la morale et de la politique. Cette posture a contribué à imposer une division structurelle durable du champ littéraire. Les procès de Lucien Descaves, Louis Desprez ou d’Oscar Wilde et l’analyse des prises de position de Zola lors de l’Affaire Dreyfus et, plus largement, des naturalistes sous la Troisième République s’organisent autour de l’atteinte à l’intérêt national et cristallisent l’opposition entre les défenseurs d’une morale nationale et ceux qui, dans une optique d’autonomisation de l’activité littéraire, souhaitent endosser un rôle critique. Zola incarne, en conciliant autonomie et responsabilité, une nouvelle figure qui définit une autre ligne structurelle du champ littéraire, celle de « l’intellectuel critique, réincarnation moderne du prophète, mais qui se pose en contre-expert face aux pouvoirs » (p. 518). Enfin, la quatrième période porte sur la Libération, en se penchant sur les procès d’écrivains collaborationnistes tels que Brasillac et Maurras ; qui divisent les partisans de la condamnation des idées et ceux pour qui il convient de punir l’acte de trahison que constituent ces publications. Les dernières pages de l’épilogue évoquent l’époque contemporaine. L’auteure y énonce que le « développement de la censure administrative impose une conception objective de la responsabilité, écartant du débat public la question de l’intention et du sens qu’auteur et éditeur ont voulu donner à l’acte de publication, qui est au cœur du débat judiciaire [faisant] évoluer la problématique de la responsabilité dans sa dimension morale vers celle du risque » (p. 707).

Dans cette enquête empiriquement très riche, Gisèle Sapiro s’appuie sur des sources parlementaires, judiciaires et de presse. Elle saisit ainsi au plus près, dans l’épaisseur du contexte de ces procès, la réception des textes littéraires incriminés et les conceptions plus générales du rôle social de l’écrivain développées à ces différents moments (p. 33). Elle mobilise également les débats parlementaires et les textes législatifs relatifs à la liberté de la presse, les transcriptions des procès et les réactions qu’ils ont suscitées dans la presse.

Gisèle Sapiro a construit son livre selon une architecture méthodique. Chaque partie est divisée de façon symétrique en trois chapitres. Le premier propose une mise en perspective socio-historique de la situation de la littérature et de la position des écrivains étudiés dans le champ littéraire de leur époque et des enjeux politiques liés à leur procès. Ensuite, la sociologue analyse les débats autour des textes désignés comme dangereux, en s’attachant à mettre en relief les reproches faits à leur contenu, à leur forme, les effets supposés selon leur support et les théories de la réception en vigueur. Elle examine également les arguments présntés en défense. Enfin, la troisième partie traite des débats autour de la responsabilité subjective de l’écrivain, de son éthique professionnelle et de sa fonction sociale (p. 39).

Cette structure s’enchâsse dans une approche qui combine trois temporalités que l’auteure présente ainsi : celle de la « longue durée des institutions et des catégories d’analyse du monde social (…) ; le moyen terme des configurations socio-historiques (…) ; le court terme de l’événement, ici les procès littéraires et le scandale médiatique dont ils sont entourés » (p. 35). La démarche s’inscrit dans une histoire des représentations. Cette démarche méthodologique, qui fait varier les échelles temporelles, s’intègre à la combinaison théorique des références foucaldiennes et bourdieusiennes qui permettent à Gisèle Sapiro de construire une sociologie historique des concepts de responsabilité et de morale publique, capable « d’intégrer leur historicité même dans la quête généalogique » (p. 34).

L’originalité de l’ouvrage est de saisir les enjeux relatifs à l’autonomie du champ littéraire et à la figure prestigieuse l’écrivain en la mettant aux prises des figures d’experts que sont les scientifiques, les journalistes, les médecins et les magistrats. Le fil conducteur de ce ouvrage reste l’analyse des luttes pour l’autonomie du champ littéraire et la défense de la légitimité de l’écrivain au prisme des débats portant sur la responsabilité. Il souligne ainsique ces enjeux sont en partie définis par les autres intellectuels. L’intérêt de l’analyse est de mettre en avant les luttes de territoires entre différentes activités intellectuelles en réalisant une sociologie des professions qui emprunte aux travaux d’Andrew Abbott. Gisèle Sapiro montre ainsi qu’outre les rivalités exprimées dans le champ littéraire, les luttes pour la définition de la responsabilité de l’écrivain sont perméables à d’autres groupes sociaux insérés dans le champ politique, religieux ou judiciaire. D’autres groupes professionnels en phase d’institutionnalisation dans le champ médical et universitaire, où la spécialisation du travail et la culture scientifique viennent concurrencer la culture humaniste sur laquelle reposait la littérature tout comme la montée en puissance des journalistes, viennent mordre sur le territoire littéraire.

Ce livre, dont il est difficile de rendre compte il fourmille d’entrées, est un ouvrage de référence tant par son érudition par l’originalité avec laquelle il renouvelle l’histoire et la sociologie de la littérature.

Delphine Naudier.



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