Gilles Vergnon, Un enfant est lynché. L’affaire Gignoux, 1937

Paris, PUF, 2018, 276 p.

par Manon Pignot  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage ISBN: 978-2-13-080030-9À partir d’un fait divers, oublié aujourd’hui mais qui fit grand bruit au printemps 1937, l’ouvrage de Gilles Vergnon propose une plongée dans l’atmosphère agitée de la France du Front populaire, à une échelle locale et quotidienne. À l’appui du dossier judiciaire, les faits sont rappelés avec précision : le 24 avril 1937, dans le quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, Paul Gignoux, 8 ans, est pris à partie par d’autres enfants de son âge alors qu’il était sorti pour vendre des tickets de tombola au profit de l’enseignement libre. Les insultes volent et le garçon se défend. La dispute enfantine dégénère en bagarre, puis en véritable lapidation : le garçonnet molesté rentre chez lui et succombe quelques heures plus tard des suites du choc occasionné par ses blessures. Mais la mort du jeune Gignoux ne peut se réduire à une « guerre des boutons » lyonnaise qui aurait mal tourné : dans le climat extrêmement tendu de cette période, la presse et l’enquête de police relèvent immédiatement la dimension politique de l’affaire, certains témoins affirmant que le jeune Gignoux aurait été bombardé de pierres aux cris de « fasciste » et de « cagot » (« curé »).

L’enquête de Gilles Vergnon s’appuie sur un corpus de sources variées : articles de presse, dossier judiciaire, documents familiaux, mais aussi sources cartographiques et statistiques de ce quartier lyonnais, auxquels s’ajoutent deux entretiens oraux réalisés avec des témoins de l’époque (une sœur de Paul et une victime d’une autre rixe entre écoliers sur fond d’affrontement politique à Toulouse la même année). L’enjeu, à travers ce cas très spécifique, est bien d’interroger « la descente de la violence politique jusque dans une strate générationnelle qui en était en principe préservée, spécialement dans un pays démocratique de surcroît en paix : l’enfance » (p. 11).

L’auteur consacre son premier chapitre, « Mourir à 8 ans », au récit minutieux de l’événement, à partir de l’enquête policière, et rappelle le contexte local d’hostilité d’un quartier populaire vis-à-vis de la famille Gignoux, ou plutôt de ce qu’elle représente : des notables, appartenant au « Tout Lyon », conservateurs au catholicisme démonstratif. Octave Gignoux, le père, est un membre actif du PSF, l’émanation politique des Croix-de-Feu. Gilles Vergnon montre ainsi comment ce fait divers s’insère dans un contexte de « polarisation politique particulièrement prononcée, avec deux électorats opposés, de force comparable » (p. 19) et comment les sociabilités enfantines s’intriquent profondément dans les sociabilités politiques locales. Les motifs de l’agression sont multiples et relèvent autant du genre, de l’anticléricalisme que du politique : Paul Gignoux est en effet visé parce qu’il ressemble « à une fille avec ses cheveux longs », parce qu’il est élève de l’école libre et parce que son père est un militant de droite. Comme le résume l’auteur, « au-delà du caractère fortuit d’un incident qui tourne au drame, ce sont bien deux codes sociaux qui s’opposent » (p. 66), nourris de représentations antinomiques. La « bande de gones » qui attaque Paul Gignoux révèle une expérience de la brutalité propre à l’apprentissage des « virilités ouvrières » et qui heurte le modèle bourgeois du self-control et de la défense de l’honneur.

Un deuxième chapitre s’attache ensuite aux « ondes de choc » de l’affaire et à son relais dans la presse, tant locale que nationale. La couverture médiatique est en effet importante dans les jours qui suivent le drame, même si le dénouement judiciaire passe finalement presque inaperçu. Et pour cause, les journaux quotidiens comme hebdomadaires se saisissent de l’affaire pour en donner des interprétations variées, en fonction de leurs étiquettes politiques respectives. La ligne de clivage est pourtant plus complexe qu’on pourrait le penser. La presse nationaliste se saisit logiquement de l’affaire pour dénoncer « le régime de la peur » (Je suis partout, 1er mai 1937) et de la haine, imputable au Front populaire, à Blum et au PCF. Toutefois, l’auteur montre bien que « plus on avance dans le radicalisme politique, plus la mort de Paul Gignoux se réduit à un épiphénomène inscrit dans la longue litanie des violences attribuées aux “rouges” » (p. 71). Plus étonnant, c’est en réalité davantage « dans la presse catholique et dans la presse populaire parisienne, engagée à droite sans être partisane, que le meurtre de Paul Gignoux occupe la place maximale ».

Dans un troisième temps, Gilles Vergnon élargit son propos en recherchant, en amont et en aval du meurtre involontaire du garçonnet, d’autres faits divers, d’autres affaires impliquant des enfants et soulevant cette question de la porosité de la violence politique. Ce chapitre, intitulé « Comme à Lyon ? », revient notamment sur deux autres épisodes, relayés dans la presse mais dont l’écho fut moindre car aucun décès ne fut à déplorer : il s’agit d’une part de l’agression de Jacques Baduel à Ivry-sur-Seine, le 9 octobre 1936, qui entraîna pour le jeune garçon cinquante-deux jours d’hospitalisation, d’autre part l’altercation brutale entre jeunes Toulousains le 2 juin 1937, dont l’auteur a d’ailleurs retrouvé l’une des victimes pour les besoins de son livre. L’étude du cas d’Ivry-sur-Seine est particulièrement éclairante, puisque la ville est aussi, à cette époque, érigée en modèle de la prise en charge de l’enfance populaire par les municipalités communistes (voir les travaux de Laura Lee Downs sur la colonie de vacances d’Ivry, les Mathes, en Charente). En replaçant l’affaire Gignoux dans un contexte plus large, l’auteur montre à la fois que le cas n’est pas isolé, que d’autres agressions ont lieu (menées par l’un ou l’autre « camp ») dans un contexte de tension nationale et internationale (répercussions de la guerre d’Espagne, notamment à Toulouse). Mais il souligne aussi combien l’affaire Gignoux est unique en ce qu’elle est la seule où les coups ont – involontairement – entraîné la mort d’un des enfants impliqués dans la rixe.

Un dernier chapitre, intitulé « Une politisation par l’affrontement ? », achève enfin de replacer l’affaire lyonnaise dans un contexte plus général encore d’agitation politique de la jeunesse : universités, lycées mais aussi écoles sont touchés par un phénomène de politisation au fort « potentiel belligène », attestant que la descente de la politique vers le monde « infrapolitique » de l’enfance concerne aussi bien les enfants des « rouges » que « les enfants issus de familles “de droite” qui se politisent par capillarité familiale » (p. 178) : âgé de 10 ans en 1936, Aron Jean-Marie Lustiger, futur cardinal et archevêque de Paris, est ainsi passé à tabac, devant le lycée Montaigne, « parce que juif ».

Au chapitre des regrets, on est un peu déçu par une bibliographie réduite en fin de volume, qui ne reprend pas toutes les occurrences citées en notes (notamment les articles les plus récents), ainsi que par le manque d’illustrations, tirées notamment de la presse, malgré les nombreuses évocations de ces sources dans le texte. Plus gênant nous semble être le titre choisi (peut-être par l’éditeur ?) : le « lynchage » évoqué ici nous semble friser le contresens tant l’auteur a bien montré qu’il n’y avait eu ni préméditation, individuelle ou collective, ni intention de donner la mort. Ce choix de titre énigmatique ne rend finalement pas justice à la volonté de l’auteur d’analyser avec finesse et mesure ce sujet délicat, ce qu’il fait d’ailleurs sans jamais tomber dans la caricature ni dans le sensationnalisme. Enfin, certains aspects de l’affaire auraient peut-être mérité quelques prolongements : le traitement du verdict et de ses suites est, par exemple, plus que succinct. Sans doute est-ce faute de sources que l’auteur n’a pas davantage développé cet aspect ; mais le choix de la justice de ne pas confier les coupables à des établissements de correction aurait mérité une analyse, même courte, à l’appui de travaux récents sur la justice des mineurs dans l’entre-deux-guerres (voir les publications dans les revues RHEI et Criminocorpus, par exemple). Le jugement des meurtriers de Paul Gignoux intervient certes sous le Front populaire, mais aussi après une vaste campagne contre les « bagnes d’enfants », lancée après la révolte de Belle-Île en 1934, qui a contribué à faire évoluer l’opinion publique et une partie de la magistrature vis-à-vis de l’enfermement des mineurs.

Ces quelques critiques n’enlèvent cependant rien à la très grande qualité du livre de Gilles Vergnon, dont on résumera ici, en guise de conclusion, quelques-uns des principaux intérêts : montrer d’abord la réalité d’une « guerre scolaire » qui perdure dans l’entre-deux-guerres, à l’instar d’autres affrontements restés célèbres entre école laïque et école libre à la même époque (voir les travaux récents d’Emmanuel Saint-Fuscien sur Célestin Freinet notamment, et la violence politique, réciproque, qui l’oppose aux cléricaux de Vence). Montrer, ensuite, à l’encontre d’une idée reçue, que la politisation de la jeunesse dans les années 1930 n’est pas l’apanage des régimes autoritaires ; sans bien sûr bâtir de comparaison sans fondement avec les organisations fasciste ou nazie, l’auteur souligne malgré tout la réalité de « la politisation de l’enfance entretenue par ses “chefs” et véhiculée par des organisations spécifiquement tournées vers les adolescents et même les enfants » (p. 143), qu’il s’agisse des « Faucons rouges » socialistes, des « Pionniers » communistes ou des « Enfants Croix-de-Feu » du PSF. Enfin, l’ouvrage de Gilles Vergnon contribue indéniablement à éclairer, à travers cette analyse micro-historique, un phénomène plus large dont l’étude est, aujourd’hui, en plein renouvellement : celui de la violence politique, de ses formes d’expression dans la France de l’entre-deux-guerres et de ses liens avec la Grande Guerre. Il s’inscrit, à cet égard, dans la même lignée que les travaux tout aussi récents de Chris Millington (Fighting for France. Violence in Interwar French Politics, Oxford, 2018), qui réinterroge l’histoire de la violence verbale et de la culture de l’affrontement à l’aune du concept de brutalisation, forgé par George Mosse pour la société allemande d’après 1918.

Manon Pignot



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