Gilles Vergnon, Le « modèle » suédois. Les gauches françaises et l’impossible social-démocratie.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 184 pages

par Michel Dreyfus  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageLa Suède a été gouvernée sans interruption par la social-démocratie durant une très longue période qui s’étend de 1932 à 1976. On comprend que cette expérience exceptionnelle ait pu être étudiée en France : d’abord par les socialistes bien sûr, mais aussi par leurs adversaires politiques, qu’il s’agisse du Parti communiste français (PCF) ou des partis de droite. Le socialisme réformiste suédois a-t-il influencé la vie politique française, et notamment ses différents courants de gauche, depuis les années 1930 ? Cette question n’avait jamais été abordée d’un point de vue historique. C’est tout le mérite de Gilles Vergnon d’ouvrir ce dossier et d’examiner, au delà de la vision souvent superficielle et parfois incomplète qu’on en a, comment cette expérience fut réellement perçue en France.

Gilles Vergon distingue trois périodes dans cette histoire. La première, qu’il intitule « le temps des voyageurs », se déroule entre 1932 et 1940. L’intérêt pour la Suède est limité en Europe au début de la décennie mais la crise qui survient peu après commence à modifier cet état d’esprit. Dès lors, un certain nombre d’observateurs français mais aussi belges, britanniques, américains etc., partent étudier cette expérience, afin de définir une « Troisième Voie » sur le plan politique. Toutefois les gauches françaises s’intéressent peu à la Suède jusqu’à la rencontre franco-suédoise de Pontigny (juin 1938). Mais pas pour longtemps : cet essor est brisé l’année suivante avec les débuts de la Seconde Guerre mondiale.

Une seconde période va jusqu’en 1970. Dans un premier temps, le modèle suédois disparaît à peu près complètement de la pensée socialiste, que celle-ci soit défendue par des collaborateurs ou des résistants. Puis il revient sur le devant de la scène à partir de la décennie 1950 à travers deux séquences successives. L’économie organisée, le plan et l’État social constituent les trois piliers d’un réformisme affiché et efficace : ces trois données existent aussi en France depuis la Libération, même si elles ont été mis en place dans des conditions toutes autres. Plusieurs livres et articles consacrés à la Suède sont publiés en France. Mais, à la différence de ceux écrits dans les années 1930 par des socialistes, des syndicalistes et des journalistes, ces publications sont dues à des écrivains, des romanciers ou des penseurs comme Emmanuel Mounier ; l’expérience suédoise est également popularisée par la journaliste Ménie Grégoire. Tous décrivent bien davantage la psychologie du peuple suédois, qui lui permet de mettre en pratique ce socialisme réformateur et réalisateur, que le socialisme lui-même. La Suède intéresse également les socialistes français en raison de la longévité gouvernementale et du pragmatique politique des sociaux démocrates de ce pays. Mais ce modèle s’éloigne ensuite de leurs préoccupations car le Parti socialiste, englué dans la guerre d’Algérie, entre dans une crise profonde qui l’empêche de mettre en pratique ce réformisme. Les difficultés de la SFIO dans les années 1960 ne sont pas propices au renouvellement théorique : il s’effectue bien plus à ses marges, au sein du Club Jean Moulin, puis du Parti socialiste autonome et ensuite du Parti socialiste unifié. Mais l’intérêt que manifeste alors ce parti pour la thématique autogestionnaire l’éloigne encore davantage du modèle social-démocrate suédois.

La situation évolue dans la décennie 1970 : on assiste à un « moment suédois » puisque pas moins de dix-sept ouvrages sont consacrés à la Suède de 1970 à 1977. Loin d’être réservé à la France, cet intérêt existe dans d’autres pays, à commencer par l’Allemagne et la Grande-Bretagne. En France, l’essentiel de cette production éditoriale émane de personnalités « de gauche », ce terme étant pris au sens large. Ici la différence est grande avec les écrits des années 1930 qui provenaient en majorité de « non conformistes », voire de personnalités engagées à droite. Gilles Vergnon pointe une autre différence : alors que les ouvrages des périodes antérieures relevaient pour l’essentiel du récit de voyages culturalistes, ceux des années 1970 émanent en majorité de la recherche universitaire ou du témoignage. Plusieurs raisons expliquent ce « moment suédois ». La France vit une phase de gaullisme réformateur durant la première période de Georges Pompidou à la présidence de République, qui se termine avec le renvoi de Jacques Chaban-Delmas en juillet 1972. Des tentatives de rénovation de la vie politique sont menées au même moment par Jean-Jacques Servan-Schreiber. À cela s’ajoute une inflexion des sociaux-démocrates suédois vers une politique plus à gauche, symbolisée par l’arrivée d’Olof Palme en 1969. À ces raisons, Gilles Vergnon ajoute que l’engouement pour le modèle suédois s’explique alors par la rencontre entre un « gaulliste encore réformateur, une nébuleuse centriste qui hésite encore sur son positionnement et ses alliances et une gauche socialiste en construction ».

Cette attirance du Parti socialiste pour le modèle suédois diminue peu après. Le Programme commun et l’alliance conflictuelle qu’il entraîne avec le PCF, imposent au PS de mettre une sourdine à son intérêt pour ce modèle. La perte du pouvoir par les sociaux-démocrates suédois en 1976 précède de peu la rupture de la gauche française autour du Programme commun en 1977. François Mitterrand est alors obligé de se démarquer encore davantage de la sociale-démocratie suédoise, pour mieux mettre en valeur la rupture avec le capitalisme qu’il ne manquera pas de réaliser une fois arrivé au pouvoir ; dès lors, le Parti socialiste met l’accent sur l’écart qui le sépare du socialisme suédois. La Suède n’est pas davantage à l’honneur après l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Un second facteur vient aggraver cette situation quelques années plus tard. Les partis sociaux-démocrates ont permis la mise en place d’un compromis durable entre patronat et société ouvrière. Mais ce modèle est-il valable peut-il en temps de crise ? Dans les années suivantes, les socialistes français vont se convertir progressivement à la social-démocratie, mais dans un contexte où le compromis est beaucoup plus difficile à réaliser.

En conclusion, le modèle suédois a fait donc peu d’émules en France. À cela plusieurs raisons. L’une est conjoncturelle : un certain nombre de défenseurs du modèle suédois ne le restèrent pas longtemps. Mais surtout les expériences des deux partis socialistes sont très différentes. D’abord sur le plan de la durée. Alors que le PS suédois a gouverné soixante-huit ans entre 1918 et 2006, le Parti socialiste français a été seulement au pouvoir pendant vingt-cinq ans durant ce quasi-siècle ; et encore, ces moments se sont intercalés entre de longues périodes d’opposition. Ensuite le système suédois repose sur un modèle proche de celui défini par Compère Morel en 1913 dans sa célèbre Encyclopédie socialiste ouvrière, qui repose, on le sait, sur la complémentarité entre parti, syndicat et coopérative. Or ce modèle n’a fonctionné en France que durant l’entre-deux guerres et dans quelques régions : essentiellement le Nord et occasionnellement la région parisienne ainsi que les Bouches-du-Rhône. Enfin, les socialistes français ont longtemps refusé de se définir comme réformistes. Ils ont attendu pour le faire les années 1980, mais cette orientation fut difficile à mettre en œuvre en raison de la crise ; les socialistes suédois avaient agi dans des conditions toutes autres. Le socialisme suédois a donc peu influencé son homologue français. Pourtant, grâce à Gilles Vergnon, nous apprenons beaucoup sur l’histoire et la nature de ce dernier car il fait « en creux » un portrait détaillé du socialisme français. Pour finir, une seule petite remarque. Peut-être Gilles Vergnon aurait-il pu montrer davantage comment le PS suédois est lié aux syndicats? En cela, il est fondamentalement différent du socialisme français dont la séparation avec le mouvement syndical durant un siècle est une cause de sa faible implantation en milieu ouvrier et une clé de son histoire.

Michel Dreyfus.



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