Gilles Vergnon, Le Vercors, histoire et mémoire d’un maquis, 2002

Vergnon (Gilles), Le Vercors, histoire et mémoire d’un maquis. Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2002, 256 pages. « Patrimoine ».

par Claude Collin  Du même auteur

Si, comme le signale Gilles Vergnon dans son introduction, la littérature sur « le maquis du Vercors » est particulièrement abondante, il se trouve que la plupart des écrits sur le sujet relève de la catégorie des témoignages. Les études proprement dites sont peu nombreuses et, à ce jour, aucune n’était le fait d’un universitaire. Avec Le Vercors, histoire et mémoire d’un maquis, l’auteur – dont le texte est le fruit d’un travail poursuivi dans le cadre d’une habilitation à diriger des recherches – nous donne un ouvrage que l’on peut qualifier de livre de référence sur le sujet.

Gilles Vergnon, qui reconnaît avoir fait son miel du travail de ceux qui se sont déjà penchés sur la question et qui rend – avec une honnêteté que l’on souhaiterait rencontrer plus souvent – hommage à ses prédécesseurs « tant il est vrai que l’historien ne s’élève jamais que sur les épaules de ses devanciers, en attendant à son tour de passer le relais » (p. 17), fait faire un bond considérable à l’étude et à la compréhension de ce maquis, pourtant parmi ceux qui ont suscité le plus de débats et de discussions. Le travail accompli – les sources utilisées, les archives visitées, les témoins entendus, les fichiers dépouillés – ne peut qu’impressionner et donne à l’ensemble une solidité et une fiabilité sans faille.

L’apport de cet ouvrage se situe à plusieurs niveaux. D’abord l’auteur élabore une chronologie et une périodisation fine de ce maquis et définit différents « Vercors ». Le premier Vercors, qui va de 1942 à 1943, est « un maquis d’hébergement de réfractaires », un « maquis refuge », comme il y en a eu beaucoup d’autres. À cette réalité se surimpose « le projet géostratégique » de Pierre Dalloz, le fameux « Plan Montagnard », dont Gilles Vergnon nous livre en annexe la première version élaborée en décembre 1942, projet qui était d’ailleurs beaucoup plus modeste que l’on ne l’a dit ultérieurement.

À ce premier Vercors succède de 1943 à juin 1944 un second Vercors, « maquis durable à vocation stratégique », qui marie la logique des regroupements mis en place par Franc-Tireur et le projet de Pierre Dalloz. Les réfractaires se transforment petit à petit en maquisards, les camps s’institutionnalisent et se militarisent progressivement. Est décrite avec précision la répartition des responsabilités et des fonctions entre civils et militaires et il apparaît qu’au fil du temps le dispositif militaire prend une place de plus en plus importante.

Enfin apparaît du 9 juin au 21 juillet – date de l’assaut allemand – le troisième Vercors, le plus connu, celui que l’on a qualifié de « République du Vercors », sur lequel il a été énormément écrit, mais essentiellement sur l’aspect militaire de l’épisode.

L’auteur, dans sa description et sa revisite des trois Vercors, insiste par ailleurs sur la dimension structurelle de ce maquis, ou plutôt de ces maquis successifs. Il met notamment en évidence, pour ce qui est de la première période, le rôle très important des militants socialistes – pour la plupart grenoblois et liés au mouvement Franc-Tireur – dans l’encadrement des premiers regroupements de réfractaires. À partir du dépouillement du fichier des maquisards constitué par l’Association nationale des pionniers et combattants volontaires du Vercors, Gilles Vergnon brosse un portrait très détaillé de cette première génération de réfractaires transformés progressivement en combattants. Enfin, pour ce qui est de la troisième période, celle qui a été la plus fréquemment décrite, il n’insiste nullement sur la description des combats, très souvent faite, mais privilégie l’étude de cette « République du Vercors » en tant que « zone libérée » dans laquelle se met en place une sorte de « contre-État » – avec son administration civile et militaire – dont il étudie le fonctionnement, ce qui n’avait guère, voire pas été fait à ce jour.

Quant à la fin tragique du « maquis du Vercors », il l’explique par « une combinaison complexe de circonstances, de malentendus et de rivalités, à laquelle s’ajoute la lourde responsabilité de ceux qui se sont engagés sur des promesses qu’ils ne pouvaient tenir, mais qui furent prises à la lettre par les responsables locaux, dans le climat d’euphorie de juin 1944 » (p. 111)… ce qui semble être l’explication généralement admise par tout le monde – ou presque – aujourd’hui.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, c’est à la construction progressive de la mémoire du Vercors que Gilles Vergnon s’attaque. Il reprend les différents points de vue, les polémiques successives qui ont été développées autour de cette histoire. Il analyse les enjeux de mémoire entre lesquels la « légende » – en partie « légende noire » – du Vercors s’est construite. Le double aspect originel de la vision donnée de cet événement, à la fois épopée (« Le Vercors, c’est le Bir-Hakeim de la Résistance en métropole », Eugène Chavant, 6 février 1945) et martyre (Vassieux-en-Vercors qualifié d’« Oradour Drômois », Les Allobroges, 6 août 1945), est largement masqué par un second enjeu de mémoire qui vient s’y superposer, autour d’un axe « liberté-trahison ». Pratiquement dès la fin de la guerre, une série de polémiques voient le jour autour de différents thèmes : « l’erreur » du réduit défensif, « l’abandon » du maquis par les Alliés et même « la trahison » du Vercors par le Gouvernement provisoire de la République française établi à Alger, effrayé par cette France des maquis, ce « peuple impopulaire », pour reprendre le titre d’un livre écrit par Alain Prévost, le fils de Jean Prévost-« Goderville », et publié en 1956. Pendant de nombreuses années, le Vercors va être « l’enjeu d’un affrontement entre les deux mémoires concurrentes de la Résistance, la mémoire gaulliste et la mémoire communiste » (p. 157). Cette polémique – qui a battu son plein tout au long de la guerre froide – s’apaise à partir de la fin des années 1960, mais a tout de même laissé des traces qui sont loin d’être totalement effacées.

Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré à la période contemporaine et traite du « Vercors célébré, patrimonialisé, visité ». L’auteur montre notamment combien l’histoire – même très récente – façonne aussi l’espace. « Jusqu’à la guerre, le massif préalpin que manuels et dictionnaires dénomment aujourd’hui Vercors […] se compose en fait, comme le souligne le géographe Jules Blache, de “deux domaines qui se tournent le dos et sans appellation commune” […]. D’un côté, au sud, le Vercors drômois ou Vercors historique […] tourné vers Pont-en-Royans ou Die. De l’autre, au nord, les Quatre montagnes […] tournées vers Grenoble » (p. 21). Aujourd’hui, ce que nous considérons comme le Vercors est un ensemble qui regroupe ces deux réalités géographiques, désormais indissolublement liées par les événements qui y ont eu lieu entre 1942 et 1944.

Enfin, cet ouvrage se termine par des annexes fort riches – notamment les différentes versions du projet « Montagnard » de Pierre Dalloz –, par une bibliographie et une filmographie complète sur le sujet et par une chronologie qui scande l’histoire du Vercors de 1940 à… 1999.

Quand on termine la lecture d’un tel ouvrage, on a envie de suggérer à l’éditeur d’adjoindre au livre un bandeau qui dirait à peu près ceci : « Si vous avez tout lu sur le Vercors, lisez donc Gilles Vergnon ! Vous y apprendrez des choses nouvelles. Si vous n’avez rien lu, lisez aussi Gilles Vergnon ! Tout y est. »



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