Gilles Picq, Laurent Tailhade ou De la provocation considérée comme un art de vivre, 2001

Picq (Gilles), Laurent Tailhade ou De la provocation considérée comme un art de vivre. Paris, Maisonneuve et Larose, 2001, 828 pages. Préface de Jean-Pierre Rioux. « Les champs de la liberté ».

par Madeleine Rebérioux  Du même auteur

Pour en penser quelque chose, mieux vaut le connaître, pour autant que ce mot ait un sens. Gilles Picq s’y attache au fil des 800 pages de cette volumineuse biographie. Amateur d’écritures, il a tout lu ; il suit à la trace les apparitions et les réapparitions, les groupements et les regroupements des poèmes et des préfaces, les deux catégories où Tailhade s’est complu. Historien de formation, Gilles Picq a tout fouillé : archives privées et publiques, bibliothèques municipales et littéraires, journaux surtout, locaux et nationaux, éphémères ou durables, auxquels son héros a collaboré. On ne s’ennuie pas un instant. Dès que le sommeil pourrait menacer d’appesantir nos paupières, l’auteur passe à un nouveau chapitre, invente un nouveau titre : « Les quarante paires d’oreille ont applaudi » (il s’agit des académiciens bien sûr), « La prenez-vous au sucre ? » (c’est la reine absinthe), « cet Anatole si Baju » (un temps dans la mouvance guesdiste, Anatole Baju tint sa partie dans les avant-gardes littéraires des années 1889-1893). Trente-huit chapitres au total : un découpage très astucieux. Outre le travail, il révèle chez l’auteur de l’irrespect, du plaisir, de l’aisance.

Au service de qui ? Au service de quoi ? D’un homme, d’un écrivain, d’une époque. Né en 1854, cinq ans avant Jaurès, mort en 1919, cinq ans après le leader assassiné, Tailhade nous a laissé cet autoportrait, rédigé en 1902, à la Santé où, entre Waldeck-Rousseau et Combes, il est pour quelques mois emprisonné au quartier des détenus politiques : « Dans deux mois, j’aurai quarante-huit ans. Outre le jeu, les demoiselles, outre un mariage triste et l’autre cocasse, j’ai connu la morphine, la chirurgie et la prison. Je suis borgne, manchot, ventripotent. J’ai eu, plus ou moins, deux douzaines de duels. Je possède une femme que j’ai le bonheur d’aimer ». Chacun de ces mots fait mouche. Le jeu ? Dès qu’il avait réussi à emprunter quatre sous, il s’y ruinait, de Paris à Bagnères-de-Bigorre (un casino) près de Tarbes où il était né. Les demoiselles ? Il faudrait ajouter les damoiseaux. Un mariage triste ? Sa première épouse, Mary, meurt jeune et tuberculeuse. Un autre, cocasse ? Ce numéro deux féminin se hâte de demander le divorce. La morphine ? Il en a tâté très jeune et n’est jamais parvenu à se désintoxiquer. La chirurgie ? Il a bien fallu en passer par là après ce 4 avril 1894 où une bombe éclate à ses côtés au restaurant Fayot : un de ses yeux est perdu. Sans oublier les duels : c’est merveille qu’il n’ait perdu que l’usage d’une main. Il est vrai qu’au pistolet, son arme favorite, on tirait en l’air, le plus souvent…

Faut-il encore évoquer son mépris des femmes ? Il y a du goujat chez ce bel esprit. Plutôt saluer son courage, son culot même, sa capacité à valoriser socialement l’accident stupide qui lui a coûté la vue, à moitié : « La lutte sociale actuelle, écrit-il, m’intéresse comme une grande course de taureaux. J’ai été blessé par un taureau échappé. Voilà tout ». En fait, il n’a jamais lésiné devant la défense de ses idées.

Car il en a, et il les défend. En vers au début de sa « carrière ». Disciple de Leconte de Lisle, de Banville, qui préface en 1880 son premier recueil, Le Jardin des rêves, ami d’Armand Silvestre qui préface le second, Au pays du mufle, en 1891, son aisance dans l’art des quatorzains et autres formes recherchées lui vaut le surnom de « Serpent à sonnets ». La prose vient plus tard, en 1900, avec Imbéciles et gredins, puis son Plaidoyer pour Dreyfus. Sans oublier les traductions de Plaute et de Pétrone. Le modèle antique, ce n’est pas Cicéron, mais la langue latine, chère aux Occitans dont il est. Il a étudié quelque peu à Toulouse et concouru pour les Jeux floraux dont Jaurès, adjoint au maire en 1890-1891, maintiendra la subvention, au grand dam des ouvriers socialistes. C’est là qu’il a connu Armand Silvestre sur lequel, au fil des pages, on apprend beaucoup : un drôle de personnage qui n’a ni la carrure ni l’audace de Tailhade.

Tous, et bien d’autres, pendant ces années, partagent pourtant un goût, plus ou moins marqué, pour la provocation. Et l’obligation, morale et politique, de prendre parti. Dans un sens ou l’autre. C’est une génération de la colère. Laissons de côté Pierre Louÿs. Et regardons, en ce tournant du siècle, Léon Bloy et Barrès dans un camp, Mirbeau et Tailhade dans l’autre. À ces écrivains privés de héros il faut de la fureur. Zola en bénéficie plus qu’on ne le croit. Et même Dreyfus. Mais, au-delà, les anarchistes. Le journalisme de Tailhade noue la gerbe littéraire de l’hostilité à la religion, à l’armée, à la justice. L’Affaire ne joue au total qu’un rôle secondaire, Mirbeau et Barrès étant l’exception. Grâce à Gilles Picq, on apprend à mieux connaître ces micro-milieux où les réconciliations succèdent aux brouilles et précèdent la haine. Ces écrivaillons, ces vrais écrivains, ces « imprécateurs », Jaurès leur a fait place dans sa chronique du « Liseur », avant d’entrer en dreyfusisme. Et il arrive à Tailhade de parler de lui avec chaleur.

On n’est que ce que l’on devient. Tailhade aurait aimé devenir conservateur de musée : cela lui fut refusé. Il décide de se ranger : c’est 1e triste épisode du reniement public de ses amitiés révolutionnaires : en janvier 1906, il s’excuse dans Le Gaulois d’Arthur Meyer et dans La Libre Parole. Pourquoi ? Maladie, détresse financière ? Picq insiste sur l’influence de Bruant. Rien n’est pleinement convaincant : la prison ne lui avait pas réussi, assurément. Surtout, à mon sens, une autre époque s’ouvrait, les partis se constituaient, la flamme anarchiste brillait désormais à la CGT, les petits journaux s’évanouissaient. Ce n’est pas un hasard si La Guerre sociale ne se présente pas comme un brûlot, mais comme 1e noyau constitutif d’une extrême gauche politique. Les flamboiements de l’écriture se déplaçaient. Le temps des Tailhade s’achevait.

On le retrouve salarié à Comœdia depuis 1907 et grand diseur devant l’Éternel : beaucoup de ses conférences – combien lui étaient-elles payées ? – ont été publiées. On 1e retrouve en Belgique aussi où il fréquente 1e salon d’Edmond Picard, mécène généreux, antisémite néanmoins. En 1914 il rêve de s’engager. Mais à partir de décembre 1917 il collabore au journal de Paul Meunier, La Vérité, sur une ligne longuettiste. Il meurt 1e 1er novembre 1919 après avoir donné son adhésion au groupe Clarté.

On comprend que Luc Mériga, le fondateur de La Forge, ait souhaité reproduire en sa mémoire la fin de la « ballade de Solness » qu’il avait publiée pour la première fois en 1901 dans L’ Ennemi du Peuple :

Frappe nos cœurs en allés en lambeaux Anarchie, ô porteuse de flambeaux ! Chasse la nuit, écrase la vermine,
Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux,
La claire tour qui sur nos flots domine.


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