Gilles Candar et Vincent Duclert, Jean Jaurès.

Paris, Fayard 2014, 688 p.

par Gerd Krumeich  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

On pouvait s’y attendre, mais c’est encore mieux réussi ! Pour les cent ans de la mort de Jean Jaurès, Gilles Candar, président de la très vivante et active Société d’études jaurésiennes, et Vincent Duclert, inspecteur général de l’Éducation nationale bien connu pour ses ouvrages sur Dreyfus et la IIIe République, ont réuni leur science pour nous produire un Jaurès qui est sans doute la somme définitive. Non, jamais définitive, mais somme tout de même.

Ce gros livre de 688 pages n’a pourtant rien de lourd. Après une sorte d’initiation sur le dernier combat de Jaurès et l’assassinat, on revient à son enfance et jeunesse pour suivre toute sa longue et multiple carrière. Le livre, bien charpenté, suit le fil chronologique, en approfondissant dans ce cadre les structures de l’action et de la pensée de Jaurès. Chapitres concis, à l’érudition certaine mais jamais pesante, l’ouvrage développe la vie de Jaurès en recourant à ses discours et écrits. Qui serait mieux placé pour ce faire que ces deux experts et éditeurs (avec d’autres) des Œuvres de Jaurès.

Ceci étant, les auteurs ont décidé de laisser beaucoup parler leur héros. De longues citations qui peuvent s’étendre sur plus d’une demie page, nous rapprochent en effet de la façon de penser et de la manière de parler du sujet de leur ouvrage. Mais ils savent très bien éviter l’écueil qui risque d’accompagner cette façon de procéder qui privilégie le matériau empirique. Car ils réussissent à nous donner vraiment une synthèse réfléchie de tous ces documents. J’ai beaucoup apprécié aussi la part qu’ils confèrent à ce que d’autres biographes de Jaurès leur ont apporté.

Cette recension s’ouvre par le second chapitre, et se clôt par le chapitre initial pour aiguiser la curiosité de la lectrice et du lecteur.

L’enfance du Jean Jaurès est le thème du deuxième chapitre. Né en 1859 à Castres, Jaurès fut et resta un « méridional », ce qu’il appelle lui-même son « vice original ». Jaurès, l’intellectuel et homme politique modèle, a tout de même un côté paysan avec de la terre à ses souliers, comme l’a dit Madeleine Réberioux. Il est né dans une famille intellectuellement et socialement élevée et nous apprenons comment l’éducation républicaine de l’époque a été inculquée à cet enfant de province.

Meilleur élève au collège de Castres c’est lui qui est choisi pour s’adresser au Préfet en visite en 1876. La harangue qu’il fait à l’occasion, son premier discours en public n’est pas sans grandiloquence – une tare qui l’accompagne de sa vie…– : « …je vous le promets au nom des condisciples (…) nous travaillerons plus tard à servir notre pays comme nous travaillons aujourd’hui à nous rendre dignes de le servir » (p. 51). L’un des dignes prédécesseurs de Vincent Duclert, l’inspecteur général Félix Deltour, se rend même chez les parents du jeune homme surdoué pour les convaincre de le laisser partir pour Paris. J’imagine qu’on nous raconte cet épisode avec autant d’entrain parce que l’actuel inspecteur en est un peu nostalgique. Aurait-il de nos jours, les mêmes moyens d’influencer la trajectoire scolaire d’un élève?

Quoi qu’il en soit, Jaurès est un enfant de la République qui s’enracine dans la France profonde. Quand en 1888 il revient à Albi pour la remise des prix du lycée, il interpelle les jeunes gens en leur proposant un idéal de fraternité de citoyens et fraternité des peuples (!). Mais aussi – et surtout – il insiste sur la défense de la France contre toute « agression ». Cette synthèse, nos auteurs l’évoquent un peu rapidement, en nous renvoyant au fait que l’armée fait incontestablement partie de l’environnement familial et social de Jaurès et qu’il a par-là « le souci de la défense nationale et le goût pour l’armée » (p. 59). Car c’est cette tension entre le besoin d’une défense nationale et la nécessité de l’internationalisme qui constitue le dilemme de Jean Jaurès.

Le quatrième chapitre retrace dans le détail la carrière du professeur de Lycée d’Albi, qui travaille en même temps à un grand projet de thèse et qui ce faisant découvre sa vocation d’homme politique. Il acquiert une notoriété régionale qui le fait entrer à la Chambre des députés à l’issue des élections de 1885. Outre ce que l’on apprend sur notre héros, ce chapitre nous fait percevoir tout le mécanisme de la républicanisation de la France profonde dans les années 1880.

Le chapitre suivant donne à voir Jaurès député, benjamin de la Chambre basse. Il commence en « opportuniste » façon Ferry, pour évoluer au fur et à mesure des tensions politiques et sociales dans le camp des « radicaux ». Il est parmi les rares députés de gauche qui ne sont jamais fascinés par le boulangisme sévissant. Il voit très clairement que le « brav’Général » va détruire la République, qui est pour lui la base de tout progrès politique et social. Tout cela est très bien dit, de manière concise et claire. La partie si importante concernant les relations entre république, paix et défense nationale est cependant moins limpide (p. 112 et suiv.).

Sublimes, en revanche, sont les pages suivantes où l’on écrit la relation de Jaurès avec Lucien Herr, le fameux bibliothécaire de la rue d’Ulm, qui semble avoir formé à lui seul toute une génération d’intellectuels républicains, en passage vers le socialisme. C’est Herr, qui fait découvrir à Jean Jaurès qu’il est en fait socialiste, mais un socialiste qui dédaigne la théorie de la lutte des classes et qui mise sur la transformation de la république bourgeoise en cité du socialisme. Or, c’est au moins la conclusion de nos auteurs qui nous apportent en même temps toute la discussion qu’il y a eu sur cette question. La fusillade de Fourmies, que Jaurès suit étroitement fut un tournant. Il s’y avère que la république est de fait possédée par les possédants qui n’ont aucun respect pour la liberté des ouvriers. La lutte ouvrière, telle la synthèse jaurésienne, est une lutte pour la liberté – une lutte pour la république juste et équitable.

Le grand test de la république fut l’Affaire Dreyfus. Et comme l’un de nos auteurs est sans doute le meilleur spécialiste de la question, nous y apprenons beaucoup sur Jaurès face à l’Affaire. On sait que Jaurès était, au départ, tout sauf Dreyfusard. En 1894 il pense qu’il y eu « complot juif » et demande la peine capitale pour le traître. Dans un contexte répressif, il trouve injuste que des anarchistes soient exécutés mais non un traître bourgeois à la patrie.

Jaurès a peiné à s’affranchir de ce préjugé anti-juif. Il n’était pas antisémite, mais pensait comme nombre de socialistes marqués par Proudhon que les cercles juifs faisant le jeu des intérêts capitalistes. Candar et Duclert en sont révoltés et tancent leur héros : son comportement aurait été « inadmissible et inacceptable » (p. 205). Face à cette démonstration, je trouve le revirement de Jaurès d’autant plus fascinant. Quelle facilité d’apprentissage! Cet homme qui déteste Dreyfus en 1894, écrit Les Preuves de 1898, manifeste au moins aussi important pour l’évolution de l’opinion publique que le J’Accuse de Zola. Jaurès s’est trouvé prêt à rompre avec son milieu socialiste pour se dévouer en intellectuel décidé et combatif, à la cause de l’innocence de Dreyfus. Avec Les Preuves, c’est un autre et nouveau Jaurès qui apparaît en public. Un politique qui repense le socialisme à la lueur de l’engagement dreyfusard (p. 229) : la voix de ce socialisme des intellectuels sera L’Humanité dont nous apprenons la lente et difficile évolution.

Depuis l’Affaire, pour Jaurès la défense de la république et l’essor du socialisme vont de paire – c’est la raison de son soutien à la politique du « bloc »  des gauches. Curieusement l’essor du socialisme international semble mêlé à cela pour nos auteurs. Sinon on ne comprend pas pourquoi les problèmes de la IIe Internationale, le congrès d’Amsterdam de 1904, la joute entre Bebel et Jaurès sont traités en quelques pages hâtives, sans citation aucune. Il semble que l’Internationale n’a certainement pas à l’époque le poids qu’ont voulu lui conférer Annie Kriegel et tant d’autres.

Plus dense me semblent les pages (p. 322 et suivantes) sur l’impact de la première crise marocaine (1905-1906) où s’opère une « certaine rupture » avec la gauche radicale. Elle repose sur une divergence marquée entre républicains clemencistes, d’un côté, et socialistes, de l’autre, sur la relation entre la défense de la patrie et lutte acharnée contre la guerre barbare. Jaurès déclare alors ce qui lui sera âprement reproché après le Congrès international de Stuttgart (1907) : que les socialistes avaient le droit « d’abattre un gouvernement d’aventure et de trahison » qui voudrait « déchaîner à l’improviste une guerre, dont la nation n’aurait pas voulu » (p. 332). Et puisqu’on a tant parlé de l’arrière-pensée de Jaurès (voir p. 408), je pense que ce soupçon d’autre chose, c’est précisément la synthèse, ô combien difficile et combien jaurésienne, entre la lutte pour la paix et la préparation de la défense nationale. La synthèse qu’il pensa avoir trouvé, n’a pourtant pas fonctionné dans la réalité, c’est l’ultime tragédie de Jean Jaurès.

La longueur imposée pour cette recension, me contraint d’évoquer rapidement les problèmes de l’évolution du Parti socialiste (chapitre XIV), sur la crise d’Agadir de 1911 où Jaurès s’élève contre la prétendue « mission civilisatrice » de la France en Afrique du Nord, et sur ses relations avec Poincaré (p. 420 et suivantes), qui n’était nullement pour lui un « belliciste » avant 1914. Mais la grande, l’ultime bataille de Jean Jaurès fut la lutte contre la loi des Trois ans sur le service militaire. Les auteurs ont tort de dire – comme presque tous les Français… – que cette loi fut une riposte à l’armement allemand (p. 423). L’Allemagne allait augmenter son armée considérablement, mais la proposition de loi de porter le service militaire actif à trois ans a devancé d’un mois le dépôt du projet d’armement allemand… Mais qu’importe : la campagne contre la loi des Trois ans fut l’aboutissement de la lutte jaurésienne contre la « prétendue fatalité de la guerre ».

Est venu juillet 1914, dont traite le chapitre initial du livre. Lutte désespérée contre la guerre menaçante : on ne peut mieux décrire ce dénouement. Qu’aurait fait Jean Jaurès, s’il n’avait été assassiné ? Pour moi il est sûr, au regard de tout ce que Gilles Candar et Vincent Duclert nous ont exposé, qu’il aurait partagé l’élan de la première « Union Sacrée » face à l’Allemagne déclarant la guerre à la Russie et à la France, sans avoir voulu discuter des moyens de préserver la paix, comme le voulaient les autres Puissances en Juillet.

Ce livre est-il la biographie définitive de Jean Jaurès ? Provisoirement, la réponse est oui. Avec une nuance : j’aurais aimé cependant que l’on nous fasse voir la vie privée de Jaurès à travers le livre entier et non dans un chapitre-appendice. Comment un homme qui passe sa vie au bureau de la rédaction de La Petite République ou de L’Humanité, quand il n’est pas dans le train pour Paris ou Albi, peut-il quand même avoir une vie privée ?


Gerd Krumeich.


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