Gérard Noiriel, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, 2001

Noiriel (Gérard), État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir. Paris, Belin, 2001, 400 pages. « Socio-histoires ».

par Marie-Claude Blanc-Chaléard  Du même auteur

Ce livre réunit en quatorze chapitres des articles publiés par Gérard Noiriel entre 1986 et 2000. L’entreprise est justifiée en introduction : ce genre d’ouvrage met à la disposition d’un large public des travaux réservés aux lecteurs des seules revues scientifiques (dont l’auteur réaffirme néanmoins le rôle essentiel comme ateliers de recherche). Ce serait aussi, pour l’historien, un moment de réflexion sur son parcours. L’introduction rappelle donc les « combats » de Gérard Noiriel autour de l’histoire sociale en crise, du recours nécessaire à la « socio-histoire », ses recherches sur la nation et l’État. La dimension problématique des textes fait tout l’intérêt de ce recueil. Mais seul l’article sur la nation a fait l’objet d’une refonte totale (« Nation, nationalités, nationalisme », chapitre IV – et non III, comme il est dit dans l’avertissement, p. 4). On regrette que le choix d’un plan thématique interdise toute réflexion sur l’itinéraire de l’auteur et donne un statut d’actualité à des articles qui datent énormément, et que ne suffisent pas à réactualiser une ou deux notes rejetées en fin d’ouvrage (ainsi « L’immigration en France, une histoire en friche », article de 1986, déjà contestable à l’époque et obsolète aujourd’hui). C’est aussi à la fin qu’il faut se reporter pour connaître la date des textes. Une certaine ambiguïté plane donc sur le statut de ce recueil.

Si l’on y retrouve les trois grands domaines propres aux travaux historiques de Gérard Noiriel, l’immigration, les ouvriers et l’État national républicain, c’est sur ce dernier que le lecteur non averti en apprendra le plus. L’article sur la nation déjà cité donne sa cohérence au livre. C’est d’ailleurs le champ d’application le plus convaincant de la « socio-histoire ». S’appuyant sur une excellente mise au point historiographique concernant la nation, l’auteur reprend, dans le cours d’une démonstration parfaitement maîtrisée, l’histoire abordée depuis Le creuset français (1988) et La tyrannie du national (1991), celle de la construction sociale de l’État-nation : quels groupes sociaux portent la nation, pourquoi en France cette nation se fait démocratie, comment se figent les contours de la question nationale au fil des événements (la guerre de 1870) et à la faveur de l’immigration (laquelle conduit à fixer les limites entre l’étranger et le national). Focalisant l’argumentation sur ce qui se cristallise lors de la « Troisième République » (intéressante étude comparée des discours de Michelet, Renan et Barrès), Noiriel affine l’étude des processus de nationalisation des citoyens dans l’État moderne, rappelant comment les pratiques politiques, la normalisation administrative formatent peu à peu les individus, qui finissent par intégrer les normes étatiques de façon inconsciente, voire corporelle : habitus national auquel s’opposent bien sûr les habitus des étrangers, qui vont eux aussi subir des formatages dans l’immigration (on peut lire là une définition des processus d’intégration). Ce texte central donne sens à de nombreux articles, notamment ceux de la dernière partie sur « l’étatisation de la société française ». Des études de cas (« socio-histoire des institutions », dirait l’auteur), fortement centrées sur le XIXe siècle, sont riches de pistes de réflexion stimulantes : politique à l’égard des réfugiés (chap. XI, 1997), État providence avec l’exemple de la loi sur les retraites de 1910 (1989), histoire du passeport (1998) ou du contrôle policier (2000). Ces travaux ont aujourd’hui la reconnaissance qu’ils méritent et de nombreux chercheurs les utilisent dans le monde entier.

Le livre fait une place moins importante à l’histoire des ouvriers (évoquée dans les chapitres sur l’immigration, dans le chapitre VIII « Communisme, tradition politique et immigration », et dans « Patronage et paternalisme », chap. VI). On y retrouve l’autre « invention historique » de G. Noiriel, qui concerne la place centrale des immigrés dans l’histoire de l’industrialisation française, leur utilisation par le patronat dans les rapports de pouvoir avec les ouvriers et les conséquences de cette variable nationale en matière de construction politique de la classe ouvrière. Fortement inscrite dans le prolongement de sa thèse sur les ouvriers de la sidérurgie lorraine, cette histoire est à la fois passionnante et incomplète : elle traite d’une façon un peu monolithique une histoire ouvrière qui est d’une diversité extrême dans l’espace et dans le temps. Même dans l’article sur le passage du patronage au paternalisme, on s’interroge sur les glissements chronologiques, qui paraissent implicites, mais qui ne semblent pas tenir compte du fait que toutes les régions et tous les secteurs n’obéissent pas au même tempo.

Curieusement, c’est sur l’histoire de l’immigration que les apports sont les moins riches. Certes, le recueil rend compte des problématiques de G. Noiriel dans ce domaine, sur la place de l’étranger dans son rapport à l’État-nation, sur la logique nationale qui l’exclut dans le droit comme dans l’opinion, sur son rôle-clé dans le procès économique de l’industrialisation, mais les articles qui traitent de l’histoire de l’immigration stricto sensu sont les plus faibles. On s’interroge sur les ignorances réelles ou feintes de l’auteur en la matière. Dans un article de l’an 2000, Gérard Noiriel s’en prend à la fonction sociale néfaste des historiens de l’immigration coupables à ses yeux d’avoir dans les années 1980 diffusé l’idée que les immigrés récents s’intégraient moins bien que ceux du passé. Il s’appuie pour cela sur une formule de Jean-Baptiste Duroselle (bien marginal en histoire de l’immigration), feignant d’ignorer qu’au même moment tous les historiens de l’immigration (Pierre Milza, Ralph Schor, Janine Ponty) diffusaient au contraire le même message que lui-même, en rappelant que les migrants du passé avaient subi les mêmes stigmatisations que ceux du présent. La démonstration, reprise dans l’introduction du présent ouvrage (p. 19, p. 65), laisse perplexe. Au-delà de la polémique, force est de constater que depuis longtemps, Gérard Noiriel n’a pas réactualisé ses connaissances sur la production historiographique française. Le chapitre sur « les espaces de l’immigration ouvrière » (1994), qui vise à critiquer (à juste titre) les analyses de L’invention de la France (E. Todd, H. Le Bras), tend à expliquer la répartition de la population étrangère en France par la politique du contrat de travail. Les recherches sur les politiques et les pratiques en matière d’immigration rendent caduque une explication aussi rigide : pratiques massives de régularisations dans les années 1920 comme dans les années 1960, évasion et mobilités multiples, rôle des réseaux à côté des contrats. De même, on s’étonne des affirmations abruptes sur les « ghettos urbains » et plus encore des références qui les sous-tendent (Georges Mauco, auteur d’une thèse de 1932, entièrement pétrie des représentations de l’époque !). L’article qui s’intitule « les jeunes d’origine immigrée n’existent pas » (chap. IX, 1989) a certes une dimension citoyenne, mais ne s’appuie pas sur un travail scientifique (et pour cause, il n’en existe pas). Grand historien du XIXe siècle et de l’État-nation construit par la IIIe République, Gérard Noiriel a tendance à regarder le second XXe siècle comme un prolongement du « grand tournant » de la fin du XIXe siècle. Cela marche parfois, ainsi sur l’évolution de l’État démocratique vers un État social encore plus normatif et avide de contrôle. On pourrait même pousser plus loin la méthode de l’auteur, par exemple en s’intéressant au « formatage étatique » des populations colonisées et aux conséquences de celui-ci sur l’intégration à l’État métropolitain post-colonial des immigrés venus des anciennes colonies. Mais il est difficile de s’en tenir à cette unique grille de lecture si l’on veut rendre compte de la complexité historique de l’immigration et de l’intégration. Les faiblesses de ce livre en font la démonstration.



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