Gérard Monnier et Evelyne Cohen, dir., La République et ses symboles. Un territoire de signes

Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 440 p.

par Alain Messaoudi  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Actes d’un colloque organisé en octobre 2008 à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) à Paris, ce livre s’inscrit dans le sillage des travaux précurseurs de Maurice Agulhon sur la figure de Marianne, travaux dont la fécondité a été rendue manifeste par de précédents ouvrages collectifs (La France démocratique. Mélanges offerts à Maurice Agulhon, 1998 ; La République en représentations. Autour de l’œuvre de Maurice Agulhon, 2006). Il entend prolonger l’analyse des représentations figurées de la République française par celle de ses symboles abstraits, en partant d’un projet d’inventaire systématique – dont la réalisation a dû être abandonnée – des inscriptions « RF » décorant les bâtiments publics. L’ouvrage rassemble finalement un ensemble d’études interrogeant la forme et l’usage des signes républicains, sans exclure les représentations figurées. Les directeurs de l’ouvrage ne le cachent pas, il n’y a « aucune unité dans la réunion de ces études de cas » (p. 20). Mais ce qu’ils justifient par la diversité des formes de la symbolique républicaine ne tient-il pas à une rigueur insuffisante dans la tenue du projet ? Riche de plus de trente contributions, l’ouvrage accueille des études de cas à l’intérêt parfois limité et des propositions d’interprétation générale dont l’argumentation peut laisser à désirer (ainsi celle de Stéphane Laurent sur les ornements de la République).

Signe sans doute d’un état de la recherche, les contributions traitant des représentations figuratives de la République semblent généralement plus abouties que celles ayant pour objet ses représentations symboliques.

L’ouvrage confirme l’intérêt d’analyses iconographiques précises pour restituer le sens original d’une image et répondre à des questions historiques plus générales : Maurice Agulhon démontre qu’il ne faut pas voir dans la Semeuse de Roty (1895) l’expression d’un ruralisme conservateur mais une Marianne radicale diffusant des idées de progrès ; Isabelle Saint-Martin analyse l’image d’un Christ républicain, synthèse entre deux univers symboliques, à travers le cas de la réutilisation en février 1848 d’une image missionnaire dessinée dix ans plus tôt par un disciple de Philippe Buchez, Jean-Baptiste Besson, et immédiatement diffusée sous forme de gravure.

Plusieurs contributions rappellent le sens politique de la présence dans les mairies des figures des présidents de la République à côté de celle de Marianne au début de la IIIe République (Yvan Boude), et aujourd’hui encore (Vincent Flauraud, à partir d’une enquête dans les départements du Cantal et du Vaucluse), ou le rôle de la statuaire dans l’identification d’une identité républicaine avec une culture radicale-socialiste dans le département de l’Hérault (Fabien Nicolas). Les monuments aux morts de l’Alsace-Moselle témoignent de solutions variées pour affirmer à la fois civisme républicain et expérience particulière, du fait de l’annexion au Reich, avec une fréquente dimension confessionnelle qui permet de sublimer les contradictions (Jean-Noël Grandhomme). L’hypothèse d’une omniprésence dans l’espace public des majuscules « RF » est corrigée par Gérard Monnier qui souligne leur moindre importance après la Première Guerre mondiale, le dossier étant nourri d’enquêtes plus ponctuelles sur les fonds de dessins d’architecture du musée d’Orsay (Isabelle Loutrel), les bâtiments des Postes, Télégraphes et Téléphones (Guy Lambert) et sur trois arrondissements de l’Est parisien (Claude Loupiac). L’affaiblissement de la symbolique républicaine est confirmé par l’architecture hétéroclite des hôtels de région institués à partir des années 1980, les nouvelles constructions édifiées depuis les années 2000 faisant démonstration de transparence et de technicité (Antoine Brochard). L’analyse de l’instauration d’une charte graphique de l’État français, consécutive à la privatisation en 1994 de l’Imprimerie nationale, rappelle que les supports de communication ont changé, invitant à enquêter sur l’inscription des emblèmes de la République sur les écrans et l’action des agences de communication (Cloé Fontaine-Pitiot).

L’ouvrage fait une place aux espaces et aux politiques symboliques, évoquée dans un texte introductif de Pascal Ory, avec des contributions qui viennent compléter la déclinaison des lieux de mémoire proposée par Pierre Nora, au risque d’une infinie démultiplication. L’espace est abordé à différentes échelles, de la place de l’Étoile à Paris (Isabelle Rouge-Ducos, à propos des défilés du 14 juillet) à la ville de Clermont-Ferrand (Laurent Malaurie, à propos de ses aménagements à la fin XIXe siècle), une petite place étant faite aux colonies à travers une analyse de leurs timbres (Alain Chatriot). Plusieurs contributions permettent de compléter notre connaissance des usages du répertoire iconographique républicain par différents partis et mouvements politiques après 1918 (communistes, socialistes, France libre) et des résistances qui lui ont été opposées au XIXe siècle (Bertrand Tillier analyse ainsi son détournement par la caricature entre 1871 et 1900, ouvrant sur des perspectives de substitution). Ce sont sans doute les contributions analysant des récents usages nouveaux de symboles qui retiennent le plus l’attention, comme dans le cas des baptêmes républicains des années 2000 (Antoine Mandret-Degeilh) ou dans celui de l’aménagement d’une nouvelle salle des mariages à la mairie de Bobigny, confié en 2005 à l’artiste Hervé di Rosa (Danielle Tartakowsky).

Le découpage des chapitres témoigne des difficultés de la mise en œuvre d’un travail interdisciplinaire croisant deux grands types d’approche : celle qui prend pour point de départ des questions politiques et sociales générales (« enjeux politiques » et « temps et territoires », pour reprendre les titres des deux premières parties), qui serait partagée par les différentes sciences sociales, histoire y compris, et celle qui partirait de l’objet, du médium (« architectures monumentales », « arts graphiques et arts appliqués », pour reprendre les titres des deux dernières parties), qui serait spécifique aux historiens de l’art. S’agissait-il de compléter une entreprise déjà bien définie ou d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherche ? Faute de choisir entre ces deux projets, l’ouvrage suscite une certaine déception, son contenu ne correspondant pas toujours à la qualité matérielle d’un livre au format agréable et bien illustré.


Alain Messaoudi.


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