Gérard Leretour. Soldat ? Jamais ! Préface de Victor Margueritte.

Blajan, Solanhets, 2018. Édition originale, Chez l’auteur, 1933.

par Régis Forgeot  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage ISBN : 979-10-94791-14-1En rééditant Soldat ? Jamais !, les éditions Solanhets exhument un objet littéraire et militant unique dans l’histoire de l’objection de conscience, aujourd’hui enrichi de contributions de l’historien Édouard Sill, ainsi que d’articles de presse et de documents de l’époque1. Il s’agit en effet, alors et jusqu’à présent, du seul témoignage complet d’un objecteur de conscience sur ses motivations, son refus, ses relations avec l’institution militaire et, plus encore, sa volonté de contribuer à la victoire d’un combat militant : de sa première insoumission et arrestation à la fin de 1930, conclue par le fiasco d’une grève de la faim qu’il cesse contre la promesse fallacieuse d’une réforme, jusqu’à son retour en France, deux années plus tard, lorsqu’il renouvelle son geste, avec succès cette fois, en passant par son exil forcé en Belgique. Les autres exemples sont rarissimes. Parmi ceux-ci, Le Cours d’une vie2de Louis Lecoin passe souvent à tort pour le récit d’un objecteur de conscience, et éclipse totalement le témoignage de Denis Langlois3. Plus récemment, l’autobiographie romancée de l’objecteur Robert Porchet4, condamné au bagne en pleine Première Guerre mondiale, donne à voir la vie de ces premiers objecteurs longtemps oubliés.

Lorsqu’il paraît à compte d’auteur, à l’automne 1933, préfacé par Victor Margueritte, figure de proue du pacifisme intégral français,le témoignage de Leretour arrive à point nommé. Le combat pour l’objection de conscience est à son faîte. Les actes d’objection au service militaire – sept en 1933, mais seulement deux en 1932 –et les renvois de livrets militaires semblent devoir se multiplier,au point qu’une circulaire confidentielledu ministère de l’Intérieur alerte les préfets sur le risque d’une contagion grandissante ; si les retours des départements décrivent un quasi-désert militant, une fuite dans la presse invite avec fracas la question de l’objection sur la place des débats publics ; cela en mars 1933, soit juste après la réforme de Leretour, et quelques mois avant la publication de son récit, quirencontre immédiatement un franc succès dans les milieux pacifistes. Au niveau historiographique, cette réédition apporte un éclairage inédit sur la période-bascule de 1930-1933, la plus étudiée de l’histoire de l’objection et du pacifisme intégral de l’entre-deux-guerres.

Lejeune Gérard Leretour, tout juste 24 ans, libertaire, esprit revêche à toute autorité non légitime, est particulièrement lucide quant à la conjoncture a priori favorable, et au caractère novateur deson témoignage. Dans un style concis et percutant, il délivre son message, son obsession : que son exemple serve le combat pour l’objection et aide les futurs objecteurs. À cette fin, il se pose en pédagogue de l’action militante, fondée sur son expérience propre, d’autant plus précieuse qu’elle débute par un échec absolu, sur lequel il s’explique et s’appuie pour parfaire sa méthode.

Surle papier, la méthode Leretour semble simple : l’objecteur doit planifier son geste, s’entourer de militants et d’un avocat de confiance qui sauront porter sa parole et le soutenir lorsqu’il sera emprisonné ; surtout, il doit se préparer à une grève de la faim de trois semaines environ, qui doit aboutir à la réforme,l’institution militaire ne pouvant prendre le risque d’une mauvaise publicité. S’il adopte volontiers la posture d’un prophète des objecteurs, Leretour se garde de préciser qu’il nefait qu’imiter ses récents prédécesseurs, qui expérimentent de nouveaux modes d’actions entre la fin de 1929 et le début de 1930.Simultanément, mais sans concertation, Jean Bernamont, normalien affecté à l’école de formation des officiers, obtient une réforme pour inaptitude psychologique au terme d’une semaine de grève de la faim, tandis que l’anarchiste Eugène Guillot prépare soigneusement sa sortie d’insoumission – caché sous une fausse identité depuis quatre ans – en s’entourant d’un comité desoutien où s’active l’aréopage du pacifisme intégral français.L’originalité de Leretour aura donc été de synthétiser ces expériences préalables, pour en faire une arme militante redoutable, à la condition, cependant particulièrement délicate,de tenir près d’un mois sans s’alimenter.

Sonrécit sur la prison et l’hôpital militaires fait alterner l’exercice littéraire – le cliché n’étant jamais loin à l’instar, parmi d’autres, de l’adjudant Julot, « Gros,gras, ventru, braillard, des moustaches relevées à la mousquetaire,et qui sont comiques parce qu’elles sont trop petites dans sa grosse figure » –, avec l’analyse de l’Institution –souvent superficielle et limitée à ce qu’il voit lui-même, cequi fait dire à son préfacier que Leretour a pêché par un« sectarisme inutile » – et l’introspection, en particulier cette relation quotidienne, touchante, qu’il donne de son ultime grève de la faim.

Le plus éclairant nous semble être ce qu’il dit incidemment, au fil des pages et des descriptions. Le retour fait ainsi apparaître deux caractéristiques de l’institution militaire face aux objecteurs :la recherche constante d’une conciliation – d’étouffer l’affaire, diront les militants –, par des médiateurs de plus en plus gradés, jusqu’au passage devant le médecin militaire, qui enclenche sa psychiatrisation, la traduction nosologique d’un refus de conscience. Au fil du récit, c’est tout un microcosme militant que le jeune réfractaire donne à voir : la libre-pensée, les anarchistes – tel le penseur individualiste Han Ryner –, des publicistes de conviction – tel Georges Pioch, président de la Ligue internationale des combattants de la paix – et Georges de La Fouchardière ; des avocats enfin, dévoués à la cause, comme Me Gaston de Chazette, qui le défend gracieusement, avec conviction et sincérité – à l’image d’un Georges Maurange, ou de JeanGauchon vingt ans plus tard.

Son exil en Belgique, en 1931-1932, est sans doute l’épisode le plus frustrant pour l’historien. S’il révèle la dimension intrinsèquement transnationale du combat pour l’objection, ce n’est qu’à mots couverts, afin de ne pas compromettre les camarades concernés. Bruxelles, terre d’exil pour de nombreux réfractaires français, apparaît en creux comme un lieu fécond en solidarités militantes. Précisons que, durant la guerre, l’anarchiste Marceline Hecquet y suit son mari, insoumis ; elle y réalise la première étude complète de langue française consacrée à l’objection de conscience5. En 1927, Georges Chevé, le premier véritable objecteur de conscience français, s’y réfugie au terme d’une année de détention pour insoumission, tout comme Eugène Guillot à la fin de 1930 à l’issue d’une condamnation identique. C’est là, enfin, que Leretour se lie d’amitié avec Léo Campion, secrétaire de la branche belge de l’Internationale des résistants à la guerre – acteur collectif majeur de ce combat, encore trop méconnu par l’historiographie française.

S’il s’enthousiasme de sa victoire – désormais, exulte-t-il, « en France, le service militaire n’est plus obligatoire ! »–, Leretour, par son récit, illustre surtout l’incommensurable difficulté à mobiliser autour de cette cause. La France n’est pasla Grande-Bretagne, pays de volontariat et de culture protestante,qui reconnaît en pleine Première Guerre mondiale le droit de ne pas porter les armes. La conscription y reste encore très largement sacrée, son refus honni.

C’est dans ce contexte, structurellement défavorable, que Gérard Leretour s’est opposé corps et âme à la conscription, sans relâche,jusqu’en 1939 et son exil définitif au Chili, où il décède en1990. Outre son combat victorieux fondateur, il crée avec son comparse Eugène Lagot la Ligue des objecteurs de conscience, puis leCentre de défense des objecteurs de conscience. Ses actions sont toujours percutantes, volontairement polémiques. Il renouvelle ainsi des grèves de la faim en prison, mutile une statue de Déroulède,et initie une reddition groupée de plusieurs objecteurs insoumis.

Militant à la trajectoire météoritique, charismatique meneur d’actions,Gérard Leretour incarne plus que tout autre le combat pour l’objection de conscience de l’entre-deux-guerres français.Outre sa valeur historique, son témoignage est aussi, ce qui le rend finalement agréable et touchant à lire, la parole d’un homme de conviction, passionné, parfois excessif, volontiers provocateur,mais qui n’a jamais hésité à mettre sa liberté et sa vie au service d’une cause.

Régis Forgeot


  1. Édouard Sill est l’auteur de la biographie de Gérard Leretour dans Les Anarchistes. Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Ivry-sur-Seine, Éditions de l’Atelier, 2014.
  2. L. Lecoin, Le Cours d’une vie, Paris, chez l’auteur, 1965.
  3. D. Langlois, Le Cachot, Paris, Maspero, 1967.
  4. M. Valette, De Verdun à Cayenne : Robert Porchet (1891-1964), Paris, Les Indes savantes, 2007.
  5. M. Hecquet, L’objection de conscience devant le service militaire, Paris, Groupe de propagande par la brochure, 1924.


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