Gérard Duménil, Michael Löwy, Emmanuel Renault, Lire Marx

par Enzo Traverso  Du même auteur

Gérard Duménil, Michael Löwy, Emmanuel Renault. – Lire Marx. Paris, Presses universitaires de France, 2009, 284 pages. « Quadrige Manuels ».


Dernier symptôme d’un « retour à Marx » déjà observé depuis quelques années aussi bien dans l’université que dans le monde de l’édition, ce manuel remplit une fonction essentielle : orienter les jeunes lecteurs intimidés devant l’énormité de l’œuvre du fondateur du matérialisme historique et facilement égarés dans le dédale de ses écrits. Lire Marx se présente donc comme une sélection de textes analysés et expliqués qui, recomposés dans un ensemble, restituent le profil d’une pensée critique. Comme les auteurs indiquent dans leur introduction, le découpage thématique choisi — trois grandes sections sur la politique (Michael Löwy), la philosophie (Emmanuel Renault) et l’économie (Gérard Duménil) — correspond davantage à des exigences d’organisation de l’ouvrage qu’au style de pensée de Marx. Ce dernier a certes commencé son itinéraire intellectuel comme philosophe, analysé les grands événements politiques de son temps (des révolutions de 1848 à la Commune de Paris) et consacré l’essentiel de sa vie à l’étude de l’économie politique, mais sa pensée dépasse les clivages disciplinaires et la compartimentation des savoirs. Si le Manifeste communiste (1848) et La guerre civile en France (1871) prouvent l’existence d’une théorie politique — de l’État, de la révolution, de la démocratie — ils impliquent aussi une vision de la société et de l’histoire. Si les écrits de jeunesse de Marx — des Manuscrits parisiens de 1844 aux « Thèses sur Feuerbach » (1845) — relèvent incontestablement de la philosophie, ils posent ouvertement le problème de son dépassement dans une théorie sociale plus vaste, ouvertement orientée vers la praxis : la transformation du monde que les philosophes s’étaient limités à interpréter. Si Le Capital est une analyse du mode de production capitaliste, avec sa structure et ses « lois » de mouvement, sa logique est dévoilée à l’aide de la dialectique hégélienne, et il s’agit surtout d’une immense fresque historique qui décrit, entre l’accumulation primitive et la révolution industrielle, le déploiement d’un système de domination à l’échelle planétaire. Économie, philosophie, histoire et politique sont donc imbriquées dans une même théorie sociale.

Certains partis pris méthodologiques qui inspirent ce manuel — par exemple, Marx au lieu du marxisme ou Marx au lieu de Marx et Engels — sont parfaitement légitimes et à plusieurs égards nécessaires afin de restituer l’autonomie d’une pensée souvent adultérée par les usages, les interprétations et les développements qu’elle a connus après la mort de son auteur, mais risquent parfois de limiter l’horizon du lecteur. Il n’est pas inintéressant de comprendre pourquoi une théorie a connu certaines dérivations et sur quoi celles-ci se sont appuyées (ainsi, par exemple, pour la conception marxienne des forces productives et l’idée de progrès). Il n’est pas abusif non plus, compte tenu de la division du travail établie entre Marx et Engels, de s’interroger sur le degré d’adhésion du premier à l’historicisme évolutionniste formulé par le second dans un ouvrage comme Anti-Dühring (1878). La sélection des textes figurant dans ce manuel, enfin, n’est pas inspirée par des critères idéologiques, mais implique forcément des omissions. La première section contient la célèbre lettre de Marx à Vera Zassoulitch (1881) où il est question du passage, en Russie, de la commune rurale au communisme, en « sautant » les affres de l’accumulation capitaliste, mais oublie les articles de Marx sur l’Inde que plusieurs analystes ont interprété comme une apologie du colonialisme. La troisième section revient sur la conception de l’histoire sous-jacente au Manifeste communiste, où « la nécessité du dépassement du capitalisme est inscrite dans les rouages mêmes de cette époque de l’histoire humaine », mais évite toute interrogation sur les traits téléologiques qui caractérisent d’autres textes de Marx. Contribution à la critique de l’économie politique (1859) ou la préface au premier livre du Capital, publié de son vivant (1867), esquissent un tableau de l’histoire des sociétés humaines qui suit une évolution linéaire, bâtie – qui plus est – autour d’un modèle européen de portée universelle. Dans d’autres textes, en revanche, surgissent des doutes sur la pertinence d’un tel paradigme, voire sa remise en cause. Une plus grande attention aux débats suscités par ces textes — au-delà de leur présentation et de leur exégèse, aussi rigoureuses soient-elles — n’aurait sans doute pas nui à leur réception. Le souci des auteurs, cependant, n’est pas celui de nous délivrer une nouvelle interprétation de Marx, à l’instar d’une vaste littérature critique souvent discutable, presque toujours unilatérale, encore moins un Marx formaté et simplifié. Ils nous donnent les clés d’accès à une pensée complexe, dont plusieurs interprétations sont possibles. De ce point de vue, leur travail est extrêmement précieux.


Enzo Traverso



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