Gérard Cholvy. Frédéric Ozanam. L’engagement d’un intellectuel catholique au XIXe siècle, 2002

Cholvy (Gérard), Frédéric Ozanam. L’engagement d’un intellectuel catholique au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2003, 783 pages.

par Sylvain Milbach  Du même auteur

Au début de son ouvrage, l’auteur s’interroge : « une nouvelle biographie [d’Ozanam] était-elle nécessaire ? ». À l’autre bout des lignes, en refermant le fort volume, le lecteur, satisfait, ne doute pas de cette nécessité. Il est vrai que les travaux sur Frédéric Ozanam (1813-1853) ne manquaient pas, mais la synthèse, appuyée sur les travaux historiques récents et sur un vaste corpus de sources (la riche correspondance dont l’édition est désormais achevée, mais aussi des fonds familiaux inédits), était encore à venir.

Un récit dense et précis permet de suivre Ozanam pas à pas. Les années de formation (du milieu lyonnais à l’étudiant parisien, chapitres 1-4), l’action sociale (la conférence puis la Société de Saint-Vincent-de-Paul, chap. 5-6), l’entrée dans la carrière (chap. 7), le magistère intellectuel (le professorat, chap. 8), les engagements dans les débats du temps (la liberté d’enseignement secondaire, puis la Seconde République, chap. 9-11), les dernières années (chap. 12). Ainsi, comme l’impose l’exercice biographique, un récit chronologique, toutefois émaillé, fort logiquement, de généalogies des thèmes abordés (Société de Saint-Vincent-de-Paul, monopole universitaire, sociabilités…). Dès lors, l’auteur prend soin de mettre avec efficacité en perspective les « lieux » que traverse son héros. Il serait toutefois réducteur d’entrevoir cette biographie comme une série de séquences juxtaposées. Tout au contraire, c’est un éventail qui se déploie. Au fil de ces séquences, le lecteur piste l’élargissement des horizons d’Ozanam et éprouve la solidarité de ses champs d’activité. Enfin, l’ouvrage s’achève sur un « Mémento » (p. 713-754) où est traitée la postérité de l’homme et de l’œuvre, depuis ses premiers biographes jusqu’à sa béatification en 1997 et où le biographe reprend, à certaines pages, ses droits à une lecture rétroactive.

Ozanam témoigne pour ce « siècle des assemblages », et, plutôt que de survoler l’ouvrage, c’est sur ce reflet du XIXe siècle qu’on se penchera ici. À l’évidence en effet, l’homme est à maints égards difficile à classer. Il est pourtant, et peut-être par cela même, le fils légitime de son temps. Par certains côtés, Ozanam s’inscrit ainsi dans la « génération romantique », par son parcours (de l’étudiant en droit à l’homme de lettres), par ses goûts (le Moyen Âge, la vénération première pour Lamartine) et par ses aspirations (ne s’avoue-t-il pas, non sans réticence, « poursuivi du désir de faire du bruit […]. Cette passion a un empire sans bornes sur mon âme », p. 138 ?). Son intérêt pour la question sociale, qui dans son esprit prime sur le politique (dissociation, sinon hiérarchie, qui fut celle de ce temps des notables), son ouverture sur l’Europe (ses travaux historiques ou ses voyages), son œuvre de savant (où le rôle civilisateur de la religion rencontre l’interprétation alors dominante dans les élites, songeons à Guizot) et de publiciste, le goût du débat ferme mais ouvert et éclairé (sur le modèle du Globe de la Restauration ou de la Revue des Deux Mondes), mais aussi le partage d’une manière d’utopie (son engouement pour Pie IX dès 1847), l’ancrent en différents lieux du siècle, sans jamais véritablement l’emprisonner dans une « école ». L’ouvrage dessine fort bien ces contours : ceux, pour paraphraser les termes du sous-titre, d’un « intellectuel engagé », en tous cas ceux d’une élite nouvelle qui naît de la monarchie de Juillet.

C’est au nom de la foi qu’Ozanam étreint ainsi son siècle. Faisant figure de cadet au regard de la première génération du renouveau catholique, il s’intègre très rapidement dans les réseaux de l’ancienne « nébuleuse » mennaisienne (à commencer par ses liens avec l’homme d’œuvres que fut Bailly). De ce point de vue, on appréciera tout spécialement la fine description des différentes sociabilités (notamment chap. 4), religieuse et/ou mondaine. Dès avant ces rencontres, Ozanam affirme le rôle de la prise de parole laïque (on pensera à sa réfutation du saint-simonisme), conformément à ces catholiques qui prennent conscience de la concurrence des « opinions ». Ce rôle nouveau du laïcat, l’auteur y insiste avec justesse (notamment p. 746-747), il le porte dans l’œuvre sociale mais, plus ostensiblement, à la tribune du professeur ou du publiciste. Cette affirmation fière et publique de l’adhésion à la foi catholique et au siècle est une caractéristique du cénacle catholique libéral de ces années, cénacle confiant dans le présent et l’avenir, sûr des traditions et grand pourfendeur du « respect humain » des élites. C’est à ce titre qu’il pense la réconciliation de l’Église et des libertés modernes. Ces convictions, Ozanam les assume pleinement, peut-être plus sereinement, en tous cas avec plus de modération et de continuité. C’est ce qui le conduit à accepter loyalement la Seconde République tandis que dans leur immense majorité les membres du cénacle se rangent dans les rangs du parti de l’Ordre. Ainsi, l’expérience de L’Ère nouvelle s’inscrit logiquement dans un parcours, fondamentalement croyant, dont on peut suivre la maturation, d’un légitimiste provincial à un républicain de raison.

Dans cette perspective, le chapitre consacré à la querelle universitaire se justifie pleinement, même si, comme l’auteur le souligne, Ozanam n’y prit qu’une part accessoire, mais pourtant, je crois, révélatrice. On pourrait cependant exprimer des réserves et nuancer la présentation de cet affrontement entre « des catholiques intransigeants et des anticléricaux déterminés » (p. 482), qui semble par trop singulariser ou isoler Ozanam : par exemple, Villemain et Salvandy ne sont pas des anticléricaux déterminés et Montalembert n’est pas un intransigeant. Bien sûr, autour de Veuillot se dessine la sensibilité intransigeante, mais il articule encore alors son argumentaire autour des libertés communes, solidaire en cela de Montalembert. Il n’en reste pas moins qu’Ozanam réprouve l’agitation catholique des années 1840. Ainsi, tandis que ses amis soutiennent l’agitation pamphlétaire contre l’Université, Ozanam écrit, anonymement, contre cette agitation (p. 495 et 508). Nous ajouterons qu’il n’est souscripteur (les listes ne sont pourtant pas publiées) ni du Comité de 1843 pour la liberté d’enseignement, ni du Comité électoral de 1846 (à ce titre, on devra lire, p. 514, « 146 élus » et non « 46 » aux élections de 1846). En prenant la parole au Cercle catholique en 1843 (p. 500), à l’invitation de Mgr Affre, alors en délicatesse avec les meneurs de la campagne anti-universitaire, pour dénoncer Veuillot, c’est de ses amis catholiques libéraux qu’il se sépare. Ce qu’il refuse, à mon sens, ce n’est certes pas le principe de liberté d’enseignement, mais la visibilité politique de l’engagement religieux, c’est-à-dire le tournant initié par Montalembert. En contrepoint de ce dernier, Ozanam incarne à sa manière les équivoques du catholicisme libéral. En s’efforçant de s’extraire des luttes partisanes (le primat accordé au social sur le politique en est un moyen), il en contourne en fait les contradictions internes. L’acceptation de la société post-révolutionnaire postule deux attitudes : l’entrée dans le jeu des forces politiques ou un retrait prudent, sinon altier, toutes deux au nom d’une spécificité catholique, toutes deux reflets d’un difficile cheminement face à la sécularisation. Ozanam choisit plus nettement la seconde voie, en ce temps de gestations partisanes, et la neutralité face aux régimes en place. Il n’est pas si isolé : cette posture est alors proche de celle de bien des membres de l’équipe du Correspondant, dans lequel, au demeurant, il publie son fameux « Passons aux barbares ».

Récit d’une existence en prise avec son siècle, cette belle biographie est à l’évidence une invitation réussie à l’histoire de la période, invitation que l’approche en termes politiques n’épuise nullement.



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