Geoffroy Pleyers et Brieg Capitaine, dir., Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur.

Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016, 278 p. Postface de Michel Wievorka.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ouvrage co-dirigé par Geoffroy Pleyers et Brieg Capitaine pourrait se donner pour une manière de Mélanges en l’honneur de Michel Wieviorka. Mais c’est là un genre vis-à-vis duquel celui qui en eût été de dédicataire prend avec tact ses distances dans la postface qu’il a rédigée. Aussi Geoffroy Pleyers et Brieg Capitaine, respectivement professeurs à l’université de Louvain et à celle d’Ottawa, ont-ils préféré réunir autour de Michel Wiewiorka quatorze de ses anciens doctorants étrangers qui reviennent sur leurs travaux empiriques menés sur leurs terrains respectifs, avec le souci de dépasser le nationalisme méthodologique dont Ulrich Beck dénonçait l’inanité, pour s’inscrire dans un globalisme méthodologique empruntant ici, tout naturellement, aux travaux d’Alain Touraine prolongés par ceux de Michel Wieviorka. Ce dernier revient d’abord sur les conceptualisations formulées par Alain Touraine dans les années soixante : le concept de mouvement social se réfère à « la signification la plus haute d’une action conflictuelle dans laquelle un sujet se dresse contre les méthodes de rationalisation des acteurs dirigeants, met en cause leur pouvoir, la façon dont ils pensent et dirigent l’historicité ». Il aborde ensuite ce qui fait le cœur des travaux ici rassemblé, à savoir l’évolution de la théorie des mouvements sociaux, depuis ce qu’il est aujourd’hui convenu de globaliser sous l’intitulé de « mouvement des places », marqué par l’émergence de mouvements surgis du processus mondialiste et de la postmodernité, pour lesquels le cadre de l’État-nation cesse d’être central. À l’égal des mouvements altermondialistes, ces mouvements devenus globaux, au sens où leurs acteurs savent articuler un combat limité avec une vision planétaire et se connecter avec des réseaux transnationaux, ont pour cible « le marché », la « mondialisation néo-libérale ». Ils s’en distinguent toutefois par la relation nouvelle qu’ils entretiennent avec la politique en s’essayant à construire de nouveaux espaces pour sa pratique et par la place qu’ils accordent à l’éthique, en se déplaçant de la dénonciation à l’exigence de justice sociale, de dignité et de démocratie.

Sur la couverture de l’ouvrage, une photographie prise lors d’un campement qui s’est tenu à Londres en 2011 se focalise sur un carton protecteur d’une des tentes où l’on peut lire : « Real Global Democracy Now ». « Le nom qui connut sans doute le plus de faveur fut celui de « démocratie » », écrit, pour sa part, Patrice Maniglier dans un article consacré à Nuit debout entrant, à divers titre, en résonnance avec le présent ouvrage, quand même serait-il animé par des présupposés théoriques différents. « Il faut l’entendre non pas comme une réalité institutionnelle mais comme un signifiant équivoque d’une revendication des gouvernés à ne plus laisser les mécanismes du pouvoir ronronner en l’état », l’équivoque étant précisément, selon lui, une des conditions de la dimension internationale de cette exigence1.

Pas un jour, pas une chronique politique, pas un ouvrage qui ne s’accorde en effet à reconnaître cette exigence devenue planétaire d’une démocratie renouvelée et sur le constat que la démocratie représentative et délégataire qui fut le fondement de nos systèmes politiques est entrée dans une crise à laquelle les solutions ne sauraient plus être cosmétiques. L’ouvrage participe de ces interrogations sur la démocratie, en s’attachant au processus de subjectivisation au cœur des mouvements sociaux qui constitue, selon les auteurs, une des caractéristiques des mouvements contemporains, propre à redéfinir notre façon d’agir plus que de penser la démocratie.

Seize études concernant douze pays différents sont réunies en trois ensembles qui, tous, s’attachent à la place présumée centrale des dynamiques de subjectivisation et les dimensions subjectives dans les mouvements contemporains. Parce que, comme le rappelle Michel Wieviorka, l’analyse des mouvements d’émancipation et progressistes et celle des acteurs conservateurs et racistes ne doivent pas être considérées comme relevant de champs d’analyse séparés et que les mêmes outils analytiques doivent prévaloir, elles privilégient les premiers sans aucunement négliger les seconds, soit une approche qui doit à l’air du temps d’être devenue rare2 et dont il faut saluer le caractère heuristique.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à « la subjectivisation au cœur du mouvement des places », avec une attention particulière pour l’occupation du parc Gezi abordée par trois des cinq études. Elles s’intéressent aux mécanismes à l’œuvre dans ces occupations qui sont à la fois des espaces d’expérience, où l’engagement se joue dans la relation à soi et des espaces « préfiguratifs de la vie sociale rêvée », posant la question qui traverse les débats contemporains sur le lien entre idéal démocratique et mode d’organisation horizontal. Les expériences advenues à Genzi, en Espagne ou dans d’autres cas qui ne sont pas abordés dans le cadre de cet ouvrage interrogent sur les risques d’isolement social que peut faire courir la volonté d’en maintenir la cohérence. Comment les pérenniser sans construire un rapport à l’institutionnel ? Que devient « l’expérience » une fois disparue l’espace qui la rendait possible ? S’inscrit-elle dans une temporalité perpétuée, dans les esprits, selon la réponse résolument optimiste qu’apportent ici les auteurs ?

Le second ensemble, intitulé « du conflit local aux enjeux globaux » s’attache à saisir les interactions entre les vagues de révolte globale depuis 2011 et la continuité des mouvements sociaux locaux abordés au prisme de cinq exemples : mobilisations locales et bien commun en Russie, mouvement des précaires italiens, engagement anticonfessionnel dans le Liban d’après guerre, mouvement anti ACTA en Pologne, le Maïdan ukrainien, l’accès aux ressources naturelles dans les pays andins. Il s’attache à la production multisituée d’une culture globale d’activisme en train de se faire et à des pratiques d’action, façonnées par des déclinaisons locales et individuelles en fonction du contexte et de la créativité déployée.

La troisième et dernière partie de l’ouvrage rassemble cinq études qui concernent la droite radicale italienne, un nouveau mouvement raciste au Japon, les survivants des pensionnats indiens face à la violence coloniale au Canada, la radicalité et la non violence dans le conflit israëlo-palestinien et la reconstruction identitaire des ex-guerilleros au Kurdistan, posant toutes à divers titre la question de l’individu confronté au racisme et à la violence, de sa déconstruction ou de la résilience.

Les études réunies présentent l’indéniable intérêt de nous éloigner des sentiers un peu trop battus pour nous déporter du côté de mouvements pour beaucoup inconnus du lecteur, par là propres à complexifier le terrain d’analyse. Avec, il est vrai, un revers de la médaille dès lors que les éléments empiriques qui doivent permettre au lecteur d’entrer dans la démonstration sont parfois réduits au strict minimum, au profits de développements théoriques qui doivent à la nature de l’ouvrage de se ressembler, jusqu’à parfois se répéter. Mais à travers ces études de cas, des questions majeures sont posées, qui valent souvent plus par les pistes de réflexion globale qu’elles dessinent que par leurs réponses, nécessairement hypothétiques.

Les études rassemblées s’attachent à la figure du sujet, aux processus de subjectivisation et de désubjectivation à travers lesquels il tente de devenir acteur de sa propre existence. Faut-il tenir pour un hasard du calendrier que la récente exposition Soulèvements dont Georges Didi Huberman était le commissaire aborde des questions similaires qui, toutefois, sont là déshistoricisées, dès lors que tenues pour inhérente à la « puissance » et au mouvement ?3 Le puits sans fond des questions auxquelles nous sommes confrontés ne nous conduirait-il pas à nous focaliser sur des questions dont la pertinence est plus ancienne, mais que les approches théoriques ou méthodologiques qui leur étaient contemporaines ont interdit de cerner. Ce déplacement théorique qui nous vaut de prêter aujourd’hui la plus grande attention au sujet, comme le fait au demeurant pareillement, à sa manière, l’exposition ne revient-il pas à « céder à une représentation néolibérale de la société faisant reposer toute la responsabilité sur l’individu ? » La question est posée par Michel Wieviorka qui, loin d’asséner des réponses définitives, invite à prolonger l’analyse.

Les études de cas et les conclusions apportées posent, il est vrai, des questions devenues majeures pour notre avenir politique. Si, comme l’avancent les auteurs, le sujet de l’action collective est devenu la personne même, dans sa singularité individuelle, son souci de se construire, de s’affirmer, « à quelle condition des acteurs qui en appellent à l’affirmation de soi éprouvent-ils un sentiment de solidarité suffisamment fort pour agir collectivement dans un contexte marqué par l’individuation » ? Comment faire converger la subjectivisation qui revient à se constituer soi même comme principe de sens et l’action, collective par essence ? « L’identité collective est désormais instable et fragmentée, d’autant que les identités se construisent à partir d’espaces déterritorialisés. La principale condition pour que les mouvements sociaux se construisent est certainement que les acteurs deviennent capables d’associer des identités concrètes ».

On aura compris qu’il s’agit là d’un ouvrage requérant une lecture exigeante mais qui, du loin, nous confronte à une complexité dont ceux qui s’essaient à penser l’avenir ne sauraient faire l’économie

Danielle Tartakowsky.


1 Patrice Maniglier, « Nuit debout, une expérience de pensée », Les temps modernes, n°691, novembre-décembre 2016, p. 199-260.

2 Cf. Gaël Brustier, « Nuit debout, premier mouvement social post marxiste ? », Le Débat n°191, septembre-octobre 2016, p. 76-88.


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