Gabrielle Hecht, Le rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale, 2004

Hecht (Gabrielle), Le rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale. Paris, La Découverte, 2004, 396 pages.

par Vincent Guigueno  Du même auteur

Depuis une quinzaine d’année, la collection « textes à l’appui » de La Découverte publie des livres de référence dans le domaine de l’histoire et de l’anthropologie des sciences et des techniques. Cette série, dirigée par Michel Callon et Bruno Latour, propose de trop rares traductions de l’abondante littérature qui témoigne de la vigueur des Science, Technology and Society (STS) Studies dans le monde anglo-saxon. On se souvient de l’attention portée en 1993 par une très large communauté scientifique à la publication en français du Léviathan et la pompe à vide. Hobbes et Boyle entre science et technique de Steven Shapin et Simon Schaeffer. Mais la plupart des « classiques » du genre ne sont disponibles qu’en anglais. On peut citer l’œuvre de Thomas P. Hughes, dont une fameuse histoire comparative de la gouvernance des réseaux électriques – Network of Power: Electrification in Western Society 1880-1930, The John Hopkins University Press, 1983 – ou celle de Donald MacKenzie, qui démontre l’influence de la précision du guidage des missiles sur la stratégie militaire américaine – Inventing Accuracy: A Historical Sociology of Nuclear Missile Guidance, MIT Press, 1990 –, deux auteurs dont Gabrielle Hecht discute les méthodes et les concepts dans l’introduction du Rayonnement de la France.

La traduction de ce livre, parfois un peu littérale, est donc une occasion trop rare de se familiariser avec un courant de recherche dans lequel les objets et les systèmes techniques sont abordés dans leur dimension politique. Le titre indique d’emblée le projet et le style du livre : le rayonnement de la France désigne à la fois les radiations nucléaires et l’aura du pays à travers le monde. Pour Hecht, la construction de l’identité nationale après la Seconde Guerre mondiale est indissociable d’un patriotisme technologique incarné par des objets, parmi lesquels les réacteurs « graphite-gaz » occupent une place de choix. L’histoire commence au sein de deux institutions fondées en 1945, le Commissariat à l’énergie atomique et Électricité de France, qui développent conjointement un réacteur à l’uranium naturel pour produire le plutonium des futures armes nucléaires et une partie de l’électricité indispensable au redressement économique du pays. Gabrielle Hecht propose le concept de « régime technopolitique » pour décrire un « ensemble d’individus, de pratiques d’ingénierie et de pratiques industrielles, d’objets techniques et d’idéologies institutionnelles » (p. 21). Elle montre ainsi que le réacteur graphite-gaz s’inscrit différemment dans les discours et les pratiques du CEA, très influencé par ses orientations militaristes, et de l’EDF. Le régime technopolitique « nationalisé » de cette entreprise saisit l’énergie nucléaire grâce aux outils de modélisation développés par ses économistes, par exemple les principes de tarification imaginés par Marcel Boiteux.

Ce réseau d’acteurs humains et non-humains – un modèle économique, une cartouche d’uranium – est la marque de fabrique d’une histoire hybride où technique et politique se mêlent en permanence. Le réacteur nucléaire n’est pas la traduction matérielle d’une politique d’indépendance énergétique, il la coproduit avec les groupes sociaux qui le font parler, ici les ingénieurs, les techniciens, les syndicalistes, mais aussi les populations qui vivent auprès des sites sur lesquels Gabrielle Hecht a centré son étude : le réacteur G2 du CEA, construit à Marcoule (Gard) au milieu des années 1950 et les premières centrales graphite-gaz d’EDF, implantées à Chinon (Indre et Loire) à partir de 1957. Hecht pénètre au cœur des salles de contrôle et brosse le portrait de mâles communautés patriotes et techniciennes, pour qui « s’exposer au danger de l’irradiation (…) constituait un preuve de virilité » (p. 155). L’historienne a multiplié les entretiens auprès des acteurs de cette épopée technique. La surprise fut de trouver chez certains d’entre eux une abondante documentation – plans, rapports, mémorandums – alors que les portes des archives « officielles » du CEA et d’EDF semblent s’être à peine entrouvertes. Mais les sources ne manquent pas pour travailler sur le lien intime entre l’atome et des territoires qui tentent d’inscrire dans leur terroir ces étranges « châteaux » du XXe siècle. La boule métallique du réacteur de Chinon apparaît sur les cartes postales et les étiquettes des « cuvées atomiques » des excellents vins de Touraine, tandis que la foule se presse pour visiter le site. EDF veut faire de Chinon une vitrine d’un territoire nucléaire conciliant paysage rural et cuve de refroidissement, à l’image d’une France moderne, sauvée du déclin par les prouesses technologiques de ses ingénieurs. Les choses se passent en revanche moins bien dans le Sud, où les « Marcoulins » – ainsi sont baptisés les techniciens du CEA – sont brocardés dans une pièce de théâtre produite par des gardois inquiets.

À la fin des années 1960, les réacteurs graphite-gaz sont abandonnés au profit de réacteur à eau légère de conception américaine, au terme d’une « guerre des filières » dans laquelle interviennent tous les acteurs présentés dans le livre. C’est avec cette technologie « étrangère » que la France bascule dans une politique du tout nucléaire dont les surgénérateurs constituent le nouvel horizon d’attente. Pour Gabrielle Hecht, ces événements marquent le début d’une confiscation du débat sur le nucléaire par des technocrates, dont la ruse est de masquer les questions politiques à l’œuvre dans les processus de décision technique. Si l’investissement politique dans les pratiques techniciennes semble parfois un peu forcé, on ne peut que souscrire à l’idée que le nucléaire engage la fierté nationale et l’histoire « générale » de la France. Gaffe fortuite, retour du refoulé ou pied de nez à la communauté internationale, le pavillon d’Areva ne flottait-il pas en baie d’Auraki (Nouvelle-Zélande) sur le bateau qui défendait l’honneur nucléaire et maritime de la France ?


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