Friedrich Engels, Briefwechsel. Oktober 1889 bis November 1890.

Berlin, Akademie Verlag, 2013, 1512 pages. « Karl Marx Friedrich Engels Gesamtausgabe (MEGA), Dritte Abteilung, Briefwechsel, Band 30 ».

par Gerd-Rainer Horn  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Depuis l’entre-deux-guerres, plusieurs grands projets de publication des œuvres complètes de Karl Marx et Friedrich Engels se sont succédés. Mais aucun n’avait jamais été achevé. La dernière tentative commença en 1975 avec une maison d’édition d’Allemagne de l’Est comme instance de coordination. Avec la disparition de la RDA, le projet semblait devoir avorter une fois de plus mais plusieurs équipes d’éditeurs et une succession de maisons d’édition ont contribué à laisser survivre et même prospérer cette tâche énorme .

Le concept général prévoit quatre séries des œuvres des deux fondateurs du marxisme : a) une série des livres et des esquisses des livres écrits par ces deux éminences grises ; b) une série dédiée à la genèse des volumes clés : Le Capital ; c) une troisième série comporte la volumineuse correspondance ; et : d) une série avec les notices, des carnets et des notes marginales des deux Allemands. Chaque série comprend à peu près trente volumes, sauf la série II avec ‘seulement’ quinze à vingt tomes. Environ la moitié des œuvres est déjà parue. Le dernier volume publié est celui passé en revue ici. Une brève description formelle de ce trentième tome de la troisième série donne une bonne idée des vrais contours de ce projet titanesque.

Les 406 lettres de et à Friedrich Engels couvrant la période d’octobre 1889 à novembre 1890 – Marx était déjà mort en 1883 – sont reproduits en 640 pages, toujours dans la langue originale. Mais un deuxième volume du tome 30 inclut les notes explicatives (presque 700 pages !), des index des noms (avec des brefs mentions biographiques), une bibliographie, une très utile introduction de 32 pages, etc. Le tout – Tome 30 de la Série III en deux volumes – comporte 1512 pages. Donc, l’œuvre complète de Marx et Engels serait énorme – si cette fois tous les tomes paraissaient. Dans l’espace imparti de ce compte-rendu, je me concentrerai sur la correspondance reproduite d’une façon très détaillée par les éditeurs Gerd Callesen et Svetlana Gavril’čenko.

Quel est l’apport de la correspondance de ces quatorze mois ? C’est toujours un plaisir de découvrir les idées, les préoccupations, les soucis et les joies d’une personnalité comme Friedrich Engels qui est toujours catégorisé comme le deuxième nom de ce couple érudit, contrairement à l’ordre alphabétique. En vérité, l’apport d’Engels à la genèse du soi-disant marxisme scientifique était au moins aussi important que les contributions de Marx lui-même. Engels avait aussi toujours pris soin d’écrire des textes accessibles au grand public, pendant que Marx se livrait assez souvent aux traits de plume littéraire. Et les lettres d’Engels reproduites dans ce tome incluent certaines instructions méthodologiques à certains de ses collaborateurs, plus jeunes et moins chevronnés que lui, qui sont exemplaires de la clarté avec laquelle Engels souligne les contours du matérialisme historique, mettant en relief les subtilités des interactions entre économie et politique, développements industriels et autonomie des instances financières, ou lutte de classe et idéologie.

Critiquant les interprétations trop réductionnistes de certains disciples et de certains détracteurs, Engels soulignait l’apport de Hegel : « Ce qui manque à ces Messieurs, c’est la dialectique. Ils voient toujours seulement ici une cause et là un effet. Ils ne reconnaissent jamais que leur approche est seulement une abstraction creuse, que ce genre de contradictions polaires et métaphysiques apparaissent dans le monde réel seulement aux moments des grandes crises, que les grandes contours de l’histoire se passent sous le signe de l’action réciproque – même si ses formes sont très inégales, avec les mouvements économiques de beaucoup les plus fortes, originelles et décisives. Ils ne voient pas que rien est absolu et que tout est relatif : eux pour qui Hegel n’a pas existé ». (p. 545)

Mais les lettres plutôt didactiques sont assez rares dans ce tome. La plupart des communications touchent à la vie quotidienne (l’état de santé, les démarches administratives) et la politique tout court, surtout la politique du côté des mouvements socialistes qui étaient en plein développement vers un avenir rouge aux yeux des interlocuteurs. La plupart des correspondants venaient d’Allemagne et de France, ce qui frappe le lecteur est l’absence quasi-totale des interlocuteurs épistolaires provenant de la Grande Bretagne. Il y a un petit nombre de correspondants politiques en Autriche et aux États-Unis et dans certains autres coins du monde mais pour le reste, c’était surtout le triangle « Paris – Allemagne – Londres » qui est au centre des observations sur la grande politique et le monde des socialistes.

La période couverte par le tome 30 comprend la fin des lois anti-socialistes en Allemagne, ce qui devait permettre l’épanouissement de la social-démocratie allemande. En France, la période de l’influence de Boulanger semblait arriver à sa fin et l’étoile ascendante de Clemenceau n’était pas encore en vue. En général, la conviction d’Engels que l’avenir serait prometteur pour la mouvance socialiste est assez bien visible, sauf pour quelques phrases pessimistes, comme ce commentaire à un interlocuteur à New York : « De toute façon, nous avançons ou bien vers la guerre mondiale ou bien vers la révolution mondiale – ou bien les deux à la fois. » (p. 337)

La correspondance permet de découvrir certaines opinions sans ambages du maître penseur qu’il se gardait – normalement – d’exprimer dans ses publications. En ce qui concerne la classe ouvrière anglaise, Engels ne mâchait pas ses mots : « La chose la plus répugnante ici est la ‘respectabilité’ bourgeoise qui a fortement imprégnée les ouvriers. » Par contre, Engels avait toujours fortement apprécié l’esprit rebelle des ouvriers français. Après ses remarques déprécatives à propos des Anglais, Engels dit ceci : « Si, par contre, on regarde les Français, on s’aperçoit quelle est la valeur d’une révolution. » (p. 90) Mais toutes les choses n’étaient pas bonnes dans l’hexagone. « En ce qui concerne l’action, j’espère – et je mets ma confiance dans les Parisiens – qu’ils se montrent capables comme toujours. Mais s’ils prétendent jouer le premier rôle en ce qui concerne les idées, je dis ‘non merci’ ». (p.262) Comme d’habitude, Engels avait une opinion assez critique envers le philistinisme qui sévit en Allemagne, « le produit d’une révolution manquée » (p. 327). Mais c’est parmi les socialistes allemands qu’il détectait le plus de promesses. L’académicien Conrad Schmidt (frère aîné de l’artiste Käthe Kollwitz), Eduard Bernstein, mais surtout August Bebel étaient la cible des éloges du Vieux : «  Bebel est dix fois plus important que [Wilhelm] Liebknecht ; de plus, si je sais ce qui se passe, je peux agir sur Ede [Bernstein] et le Sozialdemokrat  » (p. 62).

Les vicissitudes de la vie du septuagénaire jouent un rôle assez important dans la correspondance de ces quatorze mois. Engels fêtait son soixante-dixième anniversaire le 28 novembre 1890. Mais un peu plus de trois semaines plus tôt, la correspondance se concentre sur le décès assez inattendu de l’amie intime et femme de ménage de Friedrich Engels, Helene Demuth, qui avait joué le même rôle d’aide pratique et assistante familiale dans le foyer de Karl Marx jusqu’à la mort de ce dernier. Il est difficile de dire ce qui a joué un rôle déterminant dans la correspondance de Friedrich Engels vers la fin de 1890 : la mort d’Helene Demuth ou le prochain congrès de la Deuxième Internationale qui était alors en préparation.

Comme toujours dans un recueil de lettres écrites assez souvent pour les amis intimes, on apprend beaucoup de détails parfois anecdotiques, parfois symptomatiques à propos de la perspective intellectuelle des auteurs. Engels était admiratif de la performance de Paul Lafargue, qui avait parlé lors d’une grande manifestation militante à Londres en faveur de la journée de huit heures, une réunion publique, en fait, qui donnait de l’espoir à Engels en ce qui concernait les potentialités de la classe ouvrière anglaise. Lafargue « parlait fort bien, et dans un anglais remarquablement grammatical, beaucoup mieux que dans ses conversations. Il a été le mieux accueillide tous les orateurs et a reçu les applaudissements les plus enthousiastes » (p. 300). En été 1890, Engels faisait un voyage en bateau dans les fjords de Norvège. Il y avait la chance de rencontrer quelques Lapons le long du trajet, « des petits bonhommes cocasses [putzige kleine Kerlchen] » (p. 386) – même un fin connaisseur d’anthropologie et d’ethnologie comme lui était un produit de son temps.

De tous les interlocuteurs et interlocutrices de Friedrich Engels dans ce trentième tome de la correspondance, une personnalité détonne en raison de la combinaison assez rare d’une perspicacité subtile et d’une intimité familière : la fille la plus jeune de Karl Marx, Eleanor Marx-Aveling. En octobre 1890, elle postait plusieurs lettres pleines d’observations à Engels à Londres, lors d’un voyage en France et en Allemagne. Elle avait assisté au congrès du Parti ouvrier à Lille les 11-12 octobre et faisait le voyage en train immédiatement après vers Halle où siégeait le congrès de la social-démocratie allemande des 12-18 octobre 1890. Elle était accompagnée dans ce voyage de Lille à Halle par trois délégués français, parmi eux Joseph Ferroul et Jules Guesde. Ses observations des deux congrès et lors du voyage sont fines et pleines d’informations pour Engels qui était appelé assez souvent ‘le Général’ par ces proches. Je reproduis un passage de ce commentaire de Marx-Aveling dans la langue qu’elle utilisait dans ses lettres : « My dear General, the Frenchies were very nice & very charming on the whole, but if I ever travel in ‘foreign parts’ with one – let alone three – again, may I be damned. I would rather travel with two babies in arms & half a dozen others. They couldn’t be more helpless & they wouldn’t be nearly so troublesome. We were very jolly though & laughed not a little – especially at our inability to keep awake in Belgium. We all tried. Impossible. Not till we were out of Belgium did we manage to wake up. » (p. 507)

Les avertissements d’Eleanor Marx-Aveling contre le rôle néfaste joué par Georg von Vollmar, un des réformistes allemands le plus acharné dans les années à venir, étaient probablement plus importants à cause de leurs implications politiques assez graves. Quoi qu’il en soit, celui qui veut apprendre un peu plus à propos du milieu et des mentalités des socialistes européens vers la fin du dix-neuvième siècle va profiter énormément des lignes écrites sur le vif par Marx-Aveling et adressées au vieux général au sujet des personnalités clés qu’elle rencontrait dans plusieurs pays lors de ce voyage historique de Lille à Halle.

Le trentième tome de la correspondance de (Marx et) Engels vaut la peine d’être étudié de près par chacun(e) qui veut vraiment analyser les grands contours du socialisme vers la fin du XIXe siècle en Europe de l’Ouest. On peut espérer que, finalement, le projet de publication des œuvres complètes de ces deux Rhénans sera parachevé dans les années à venir.


Gerd-Rainer Horn.


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