Frédéric Ocqueteau, Mais qui donc dirige la police ? Sociologie des commissaires, 2006

Ocqueteau (Frédéric), Mais qui donc dirige la police ? Sociologie des commissaires. Paris, Armand Colin, 2006, 318 pages. « Sociétales ».

par Christian Chevandier  Du même auteur

Le policier est pour l’historien contemporanéiste un précieux auxiliaire, qui rédige de longs textes que ce dernier, des décennies plus tard, transforme en sources. Ne serait-ce que pour cela et pour éviter de néfastes contresens, il conviendrait de mieux connaître un groupe professionnel qui n’est souvent appréhendé que par sa fonction politique : l’usage par ses membres d’une violence plus ou moins légitime. Les travaux de Jean-Marc Berlière et ceux de Dominique Kalifa ont permis de dépasser cette approche. La récente thèse de Quentin Deluermoz, tout comme le colloque international « Être policier : les métiers de police(s) en Europe XVIIIe-XXe siècles » témoignent de ce que cette démarche n’a désormais plus rien de pionnier. Une telle approche n’est pas uniquement le fait des historiens, et c’est ainsi que cet ouvrage se situe dans la lignée de la sociologie des professions de Claude Dubar afin de dépasser les recherches en droit et en philosophie politique classiques à propos d’un tel sujet, ne serait-ce que pour des raisons disciplinaires. Frédéric Ocqueteau s’est attaqué à la sociologie des commissaires de police, groupe professionnel dont les effectifs, de deux milliers en 2004 (sur 144 000 policiers), sont en régression et devraient être réduits à 1 600 en 2012. Cette déflation volontaire, voire volontariste, s’accompagne d’une mutation qui transforme le commissaire en « manager » déconnecté du commandement opérationnel et lui fait perdre cette image de flic de terrain qui lui sied tant, et plaît tout autant aux téléspectateurs attentifs aux épisodes de « Commissaire Moulin ».

Ce livre associe en dix chapitres de facture distincte des approches différentes qui, la lecture terminée, se révèlent complémentaires. En rendre compte nécessite un inventaire qui n’omettrait pas les dimensions méthodologiques. Le premier chapitre, rédigé à la suite d’une session de formation continue dans le cadre d’une perspective de promotion (des commissaires principaux sur le point de passer divisionnaires), permet de comprendre les logiques de ces professionnels en fonction des carrières, des services, des générations. Il s’agit là d’un type particulier d’observation où le sociologue observe les policiers en train de réagir à l’exposé des résultats des recherches d’un de ses collègues. Les réactions de ce groupe professionnel à la susceptibilité exacerbée rappellent le caractère mouvementé de certaines restitutions de recherches auprès d’aréopages policiers que présentait Dominique Monjardet. Le deuxième chapitre part des (nombreuses) autobiographies de commissaires pour saisir, comprendre, expliquer le décalage entre leurs attentes et les réalités auxquelles ils sont confrontés. Source de premier ordre, ces textes permettent de préciser les différences entre les carrières, les services, mais n’en sont pas moins décevants par leur caractère attendu : c’est un discours qui est ainsi livré et analysé comme tel. Il n’empêche, ces écrits permettent de comprendre que la parole des petits commissaires se révèle aujourd’hui plus légitime que celle des vedettes. Le troisième chapitre est consacré au travail, à la vie de tous les jours ; s’en dégage l’impression d’une pratique pour le moins routinière. C’est ce qui explique le choix peu commun d’un officier qui a renoncé à devenir commissaire, tant la perspective d’une carrière ennuyeuse ne lui semblait pas mériter les gratifications symboliques du cursus honorum. Le quatrième chapitre est consacré au statut spécial des commissaires de police, plus précisément à la « défense opiniâtre » qu’ils en assurent. L’évolution de leur statut éloigne ces fonctionnaires de celui du commun des policiers, puisque, après le statut dérogatoire de 1948, les textes qui les régissent ne cessent de les singulariser, jusqu’à la loi de 1995 qui a créé un « corps de conception et de direction ». La démarche de Frédéric Ocqueteau montre à quel point l’histoire d’un statut peut être riche dès que l’on sait dépasser l’indispensable approche juridique liminaire. Après un chapitre consacré à la mobilité professionnelle, matériau pour tout chercheur étudiant le monde du travail, mais aussi guide pratique (étayé par des statistiques) pour un jeune policier qui désirerait faire carrière, le sixième est consacré au syndicalisme. Ce chapitre est essentiel tant le SCHFPN (comme les commissaires, prononcez « schtroumpf ») étaye le corporatisme d’un groupe sans cesse sur la défensive, prêtant toujours l’oreille à des rumeurs, pas si infondées au demeurant, de prochaine disparition. Si le dernier chapitre revient notamment sur l’expérience britannique pour se poser la question des modifications de l’exercice professionnel et celle de son efficacité, les trois précédents analysent les modalités et les effets de la tentative de mise en place de la police de proximité. Ces pages, qui observent cette réforme par le biais d’une étude des commissaires, peuvent être mises en perspective avec l’étude magistrale qu’en a effectué Sébastian Roché.

En dehors de ces grandes lignes, nombre d’éléments permettent une appréhension subtile du groupe. La culture professionnelle, celle de l’obéissance notamment, y est si prégnante que ne pointe aucune trace de désobéissance, fût-elle civique, dans la mémoire de ces fonctionnaires qui, en dépit du niveau des concours, ont des origines plus souvent populaires (l’on retrouve notamment des fils de gendarmes, signe d’une culture de l’ordre qui transcende l’opposition entre les institutions) que les magistrats recrutés au même niveau, témoignage de la persistance de hiérarchies sociales aussi prégnantes qu’anciennes. La lecture terminée, l’impression subsiste cependant que cette profession donne d’elle-même une image bien lisse de cadres somme toute efficaces malgré la dimension largement routinière de leur exercice. L’on pourrait avoir l’impression que, à l’exception des « instructeurs alcooliques et inaptes à revenir sur le terrain », il n’y pas de mauvais commissaire qui resterait planqué dans son bureau en attendant que passe la journée ou brasserait du vent. Les gardiens de la paix dénomment « points fixes de surveillance » ces parkings discrets où stationne une voiture de police le temps pour l’équipage de s’octroyer une petite sieste. N’y a-t-il vraiment aucune pratique de ce type parmi les commissaires ? Ce serait alors une singulière originalité au sein des fonctions d’encadrement dans l’ensemble de l’activité économique. Faut-il y voir un effet de source, chaque chapitre correspondant à une approche le souvent étayée par des sources construites par les commissaires eux-mêmes, ou est-ce un des effets de la déflation des effectifs ?

Il n’en demeure pas moins que, grâce à cet ouvrage, au choix judicieux effectué par l’auteur de méthodes et de paradigmes, ce groupe professionnel peut être bien mieux connu. Et la lecture de ces pages rend moins insolites les résultats des élections professionnelles survenues quelques semaines après la publication, alors qu’ils ont été présentés comme une surprise par une partie de la presse.



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