Frédéric Deshusses, Grèves et contestations ouvrières en Suisse, 1969-1979.

Lausanne, Genève, Éditions d’en bas & Archives contestataires, 2014, 135 p.

par Nuno Pereira  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Longtemps négligées par l’historiographie, les contestations ouvrières font désormais partie intégrante d’un nombre croissant d’études consacrées aux années 19681. Toutefois, les recherches historiques en Suisse avaient jusqu’à présent ignoré cette évolution, comme en témoigne la synthèse publiée en 2012 par Damir Skenderovic et Christina Späti2. C’est à combler cette lacune que ce petit ouvrage de Frédéric Deshusses entend contribuer.

Le livre est divisé en quatre chapitres. Le premier présente des données contextuelles et postule de manière convaincante l’existence d’un cycle cohérent de conflits du travail, qui s’inscrit dans le cadre d’une « restructuration capitaliste de grande ampleur » (p. 21 et suiv.). La Suisse des années 1970 a en effet été le théâtre d’une vague de grèves remarquable, puisqu’on dénombre alors trois à quatre fois plus de grèves que lors de la décennie précédente et celle qui la suit. Ces grèves ont été principalement déclenchées dans trois secteurs : la métallurgie, l’horlogerie et les arts graphiques. Au sein de nombreuses entreprises, cette période est également caractérisée par un climat de contestation ouvrière feutrée qui, en prenant des formes homogènes, a systématiquement visé à transformer les conflits de travail en luttes collectives.

Le deuxième chapitre recense les principales sources disponibles pour écrire une « histoire sensible de la contestation ouvrière » (p. 19). L’ouvrage met au jour une documentation inexploitée, principalement issue des comités de grève et des groupes de soutien, qui restitue la dimension politique des conflits de travail. Ces sources rassemblent notamment les archives des organisations d’extrême gauche, qui ont fréquemment fait office de relais pour les mouvements de travailleurs. Plus intéressantes, et aussi plus rares, sont les publications de groupes politiques et « parasyndicaux » (p. 24 et suiv.). C’est sous cette appellation que l’auteur désigne les comités de grève, les groupes de travailleurs se réclamant d’un syndicalisme de classe ou encore les « groupes de base » (comités unitaires) présents dans les différents secteurs. Ces derniers publient parfois des périodiques et revendiquent une autonomie à la fois par rapport aux syndicats et par rapport aux groupuscules révolutionnaires. La plupart des sources identifiées proviennent des fonds recueillis par l’association Archives contestataires (coéditrice de l’ouvrage), laquelle accomplit depuis 2008 un remarquable travail de récolte d’archives des mouvements de 68, de mise en valeur des fonds et de diffusion éditoriale.

Le troisième chapitre examine la grève de l’entreprise du bâtiment Murer, présentée comme le moment inaugural du cycle de contestation ouvrière. En 1970, 200 ouvriers, saisonniers espagnols et italiens, font grève à Genève pour protester contre l’incapacité de leur employeur à les loger. Outre le succès de ce mouvement – les revendications des grévistes seront satisfaites – cette grève témoigne d’une volonté affirmée d’élargissement de la lutte et de l’autonomie de la commission ouvrière, qui va à l’encontre du syndicat de la branche (FOBB), lequel condamne la grève et s’en tient aux conventions collectives négociées avec le patronat. Au cours de cette mobilisation, un comité de soutien aux grévistes est animé par des militants d’extrême gauche, qui est alors en voie de constitution.

Rompant avec une focalisation qui se concentrerait seulement sur les grèves, la dernière partie de l’ouvrage décrit des phénomènes contestataires moins spectaculaires et met en évidence un quotidien ouvrier marqué par l’isolement, la division entre travailleurs et la résignation. L’auteur restitue le travail de construction d’une contestation au sein de deux entreprises genevoises : Gay Frères et Lucifer. Dans le premier cas, l’action politique a été fomentée par le groupe femmes d’une organisation d’extrême gauche, qui a révélé les dures conditions de travail auxquelles étaient soumises les ouvrières. Le deuxième cas illustre la constitution progressive d’un groupe de travailleurs qui s’opposent aux mesures de réorganisation de la production. Ces deux exemples mettent en lumière le quotidien de travailleurs et surtout de travailleuses, qui doivent faire face à l’individualisation des conflits de travail. Tous deux relèvent de ce que l’auteur désigne de moments « infra-politiques, c’est-à-dire où le vécu des agents n’est pas encore constitué en revendications collectives » (p. 106). En outre, cette partie permet de saisir l’articulation entre le travail politique des organisations d’extrême gauche et les luttes concrètes.

Frédéric Deshusses propose un livre hybride, qui n’est ni une synthèse historique, ni une monographie des conflits de travail, mais plutôt un instrument de travail. Il définit comme enjeu majeur la « lutte pour la représentation légitime de la classe ouvrière » (p. 109), qui était auparavant l’apanage d’un mouvement syndical soumis depuis la fin des années 1930 à la « paix du travail » (partenariat entre syndicats et patronat). Or, pendant la décennie contestataire, les syndicats n’ont pas l’initiative des mouvements de grève. Au contraire, ils cherchent à freiner les « grèves sauvages », sur lesquelles ils n’exercent aucun contrôle et qui mettent en péril leur politique de collaboration avec les organisations patronales. Ce sont essentiellement les organisations d’extrême gauche qui bousculent alors les cadres traditionnels de la représentation ouvrière, en critiquant les syndicats et en permettant à la contestation ouvrière de quitter les lieux de production. Dans ce contexte, Deshusses invite à « rompre avec les catégories de l’échec et du succès qui sont trop souvent à l’œuvre quand il s’agit d’évaluer les mouvements sociaux des « années 68″ » (p. 108), pour interroger de manière plus féconde les rapports entre militants politiques et ouvriers. Cette proposition stimulante permet de restituer une histoire dans laquelle se croisent des trajectoires d’ouvriers, de militants politiques, de syndicalistes et de patrons.

Cette décennie de protestation ouvrière a mis en avant une série de thématiques délaissées par le mouvement ouvrier traditionnel, qui contribuent à politiser les conflits de travail et à les faire sortir hors des entreprises. Elles concernent les rapports hommes-femmes, ceux qui lient ouvriers et maîtrise, ou encore les rapports entre travailleurs suisses et étrangers. Formant l’essentiel de la main d’œuvre du secteur secondaire, les immigrés, et notamment les travailleurs saisonniers, seront d’ailleurs les premières victimes de la crise économique du milieu des années 1970.

Le cycle de contestation ouvrière se manifeste de façon bien plus intense en Suisse romande qu’en Suisse alémanique, comme le montre l’utile tableau chronologique des grèves de la période 1969-1979 (p. 123-126). De ce point de vue, on regrette que Deshusses renonce à expliquer la faiblesse de la contestation alémanique, où se trouvent pourtant les principaux centres de production industrielle. La focale régionale adoptée, qui se concentre sur le canton de Genève, paraît ainsi réductrice pour un ouvrage dont le titre fait référence à l’ensemble de la Suisse. Par ailleurs, le lecteur aurait apprécié davantage d’éléments de présentation (histoire, idéologie) des groupes politiques qui sont actifs durant cette période. À la décharge de l’auteur, l’historiographie helvétique demeure très lacunaire sur la gauche radicale des années 68.

Malgré ces réserves, ce livre, abondamment illustré, atteint parfaitement son double objectif, à la fois comme introduction à la thématique et comme instrument de travail. Il appartient désormais à l’historiographie suisse de répondre à l’« invitation à la recherche » (p. 107) lancée par cet ouvrage pionnier et de s’attaquer au vaste chantier que représentent les contestations ouvrières des années 1970.


Nuno Pereira.


1. B. GEHRKE et G.-R. HORN, dir., 1968 und die Arbeiter : Studien zum « proletarischen Mai » in Europa, Hambourg, VSA-Verlag, 2007 ; X. VIGNA, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.
2. D. SKENDEROVIC, Ch. SPÄTI, Les années 68. Une rupture politique et culturelle, Lausanne, Antipodes – Société d’histoire de la Suisse romande, 2012.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays